Au temps des derniers benshis…

Prise Finale (Kinema no tenchi)
Yôji Yamada – 1986

Si j’ai été moins emporté devant Kinema no tenchi que devant les meilleurs épisodes de Tora-san ou des films comme Kazoku, Les Mouchoirs jaunes ou A Distant Cry from Spring, je reconnais volontiers qu’une nouvelle fois, Yamada livre un film brillant, montrant sa capacité d’alors à faire sien n’importe quel sujet, y compris quand on lui met entre les mains un film de commande. Il s’agissait ici de fêter les 50 ans de la Shochiku et, pour ce faire, rien de plus naturel que d’avoir confié le projet au plus bankable des réalisateurs de l’entreprise (au-delà de l’aspect record de la saga Tora-san, il faut bien comprendre qu’elle a été pour la Shochiku une précieuse ressource afin de rester à flots).

Yamada propose donc une histoire plongeant le spectateur dans les années 30, à une époque où commence à se faire le passage entre le muet et le parlant. Le cinéma s’industrialise sérieusement et il lui faut plus d’espace pour les tournages. Ainsi l’histoire traitera-t-elle en partie du déménagement du studio de la Shochiku du côté d’Ofuna.

Il y a un aspect documentaire très intéressant dans ce film. Assez fascinant en effet de se trouver dans une salle de cinéma d’Asakusa, à une époque où les films muets étaient commentés en direct par un benshi, sorte de récitant présent physiquement dans la salle de cinéma et qui, par la parole, accompagnait de sa faconde les différentes scènes (certains étaient si réputés qu’ils pouvaient servir d’argument commercial pour faire venir le public). On y sent bien surtout l’intérêt de la foule pour cet art, en passe de remplacer définitivement les petites troupes d’acteurs ambulants.

Cette passation est incarnée par un père et sa fille, joués par Kiyoshi Atsumi et Narimi Arimori. Le père est un ancien comédien ambulant. Il n’a jamais joué de grands rôles, mais enfin, il connaît nombre de ficelles du métier. Ici, voir Atsumi donner des conseils en mode tora-san est bien entendu irrésistible, d’autant que l’acteur retrouve de ces changements d’humeur drolatiques qui ont fait la légende de son colporteur (j’ai adoré la scène où, charmé d’entendre un brocanteur dire du bien du cinéma et de sa fille en tant qu’actrice, le père devient subitement grossier quand il l’entend malheureusement conclure : « Elle est si belle ! J’aimerais bien l’avoir dans mon lit, ça oui ! »)

Quant à la fille, elle incarne une jeune génération qui arrive en pleine transition entre le muet et le parlant et qui va savoir saisir la balle au bond pour avoir son nom en gros caractère sur des affiches. Non sans mal : incapable de jouer une scène délicate à cause de ses limites, c’est après avoir appris que son père n’est finalement pas son père, qu’elle va se mettre à jouer divinement. Pour Yamada, une actrice venue du peuple et avec moult brisures est le meilleur moyen d’obtenir une réelle authenticité.

Le film est sinon parsemé de références, de clin d’œil à l’époque. Ainsi ce réalisateur, dont le bob blanc sur la tête et une certaine caméra posée sur les tatamis (je me suis demandé si c’était la même que celle aperçu dans Tokyo Ga, de Wenders) évoque Ozu. Appréciable aussi est cette restitution d’un côté familial propre aux plateaux de l’époque. Là, tout le monde se connaît, on a beau être l’acteur principal, on peut très bien se voir remis à sa place par le premier machiniste venu. Faire du cinéma implique se constituer une grande famille, et Yamada ne fera pas autrement tout le long de sa carrière.

Pour preuve, la longue liste des acteurs et actrices qui ont déjà collaboré avec lui et que l’on retrouve dans Kinema no tenchi. Atsumi, donc, mais aussi le trio Chieko Baisho / Gin Maeda / Hidetaka Yoshioka reproduisant la même cellule familiale que Tora-san (Yoshioka va même jusqu’à jouer un garçon qui s’appelle aussi Mitsuo), Hajime Hana, Ryû Chishû, etc. Seul petit regret : que Hisao « Tako » Dazai ne soit pas présent. Mais cette défection exceptée, le spectateur a le plaisir de se sentir en terrain largement connu, au sein d’une histoire qui, tout en touchant à beaucoup de thématiques, donne une impression de profusion sans non plus être abrutissante. Une sorte d’anti-Babylon, un film sur un cinéma en mutation, porté par des artisans convaincus par la beauté de leur art, par sa magie. Le tout sans vulgarité bien sûr, mais avec grâce, simplicité et intelligence. À la Yamada, tout simplement.

7,5/10

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