[edit : le texte qui suit a été écrit en 2009. Un deuxième texte, écrit en 2026, suit ce dernier]
Yoji Yamada est connu pour être l’immortel réalisateur de la série des « Tora san ». Je ne pense pas me tromper en affirmant qu’il s’agit de la plus longue série de films portée à l’écran. Commencée en 1969, elle s’est achevée en 1995 avec un 48è opus dans lequel l’acteur légendaire Atsumi Kiyoshi a pour la dernière fois (il s’est éteint l’année suivante) endossé le rôle de son sympathique personnage de vaganbond au grand coeur.
48 films… on pourrait se dire que Yoji Yamada a pu parfois se sentir étouffé par le personnage de Tora san, un peu comme un Conan Doyle avec son Sherlock Holmes. Pourtant, on peut aussi se dire qu’il y a sans doute trouvé son compte. Pas tant au niveau lucratif, plutôt d’un point de vue artistique. Je connais très mal la série des Tora san, mais lorsque je vois un film comme le Mouchoir Jaune, les rapports humains qui y sont présentés, la légèreté et la tendresse qui s’en dégagent, pas si différent en cela qu’un film avec Tora san, je me dis que Yoji Yamada est un peu, à la manière d’un Ozu ou d’un Ford, de ces cinéastes qui aiment à faire en apparence le même film, mais en jouant de multiples petites variations. On est devant un film de Yoji Yamada comme devant un western de l’âge d’or d’Hollywood : en terrain connu, pour notre plus grand plaisir.

Le Mouchoir Jaune est sorti en 1977 et fait partie de ces quelques films que Yamada a intercalé au milieu de plusieurs épisodes de Tora san. Quand il commence à tourner ce film, il vient d’achever le 19è épisode de Tora san et, on s’en doute, avec déjà autant de films consacrés à ce personnage, on est devant le même type de phénomène cinématographique que Godzilla. Je viens de faire un parallèle avec Conan Doyle qui pestait contre le côté envahissant de son personnage, considérant que sa seule véritable littérature était ses romans historiques, malheureusement totalement dans l’ombre des histoires avec Sherlock Holmes. On pourrait penser que les films de Yamada en dehors de la production torasanesque aient connu le même sort. Il n’en a rien été, en tout cas en ce qui concerne le Mouchoir Jaune, film ayant eu un incroyable succès critique et populaire, qui perdure encore à notre époque (la prison d’où sort le personnage principal, fermée depuis 1984, est maintenant un point d’attraction artistique très photographié des badauds).
L’histoire est assez simple : un jeune homme, Kinya, rencontre par hasard une jeune femme réservée, Akemi. Devant se rendre tous les deux à Hokkaido, Kinya lui propose de l’emmener en voiture. Le jeune homme, exubérant et chaleureux, parvient peu à peu à faire fondre la glace et une certaine complicité commence alors à s’installer. C’est alors qu’ils rencontrent Yusaku Shima. Au moment de leur rencontre, ils ne le savant pas encore, Yusaku est un ancien détenu. Sortant tout juste de prison après avoir purgé une peine de six ans pour meurtre, il s’apprête, non sans hésitation, à retrouver sa femme. Les deux jeunes gens proposent à cet homme mystérieux, taciturne mais fascinant, de les accompagner. Le film suivra donc leur périple sur les routes d’Hokkaido jusqu’à la révélation du passé de Yusaku et à la réponse à cette épineuse question : son ex-femme (avant d’aller en prison, il lui a lui-même demandé de divorcer afin de refaire sa vie) vit-elle avec quelqu’un et, si non, souhaite-t-elle reprendre sa vie avec lui ?.
Le Mouchoir Jaune est donc un road movie, mais un road movie qui brille finalement par une quasi absence de péripéties. Tout au plus une rapide bagarre avec un Yakuza et une touchante arrestation (sans gravité) de Yusaku (au cours de laquelle, d’ailleurs, on retrouvera Atsumi Kiyoshi non pas jouant Tora san mais incarnant un flic au grand coeur – on ne se refait pas -), et c’est tout. A côté de ces deux scènes, citons aussi des petits accrocs qui viennent distendre ou renforcer les rapports entre les personnages. Ainsi Kinya, amoureux d’Akemi, a du mal à réguler ses sentiments pour elle et est par deux fois à deux doigts de la violer. C’est un couple en devenir, on se doute que finalement ils sont faits pour être ensemble, mais avec l’attitude de Kinya rien n’est gagné. La situation entre les deux jeunes gens est donc « distendue », mais débouche sur un autre accroc, cette fois-ci profitable : agacé par l’attitude de Kinya, Yusaku lui fait la leçon dans une scène formidable où il lui apprend que les femmes sont des être fragiles, comme des fleurs, et que le rôle des hommes est de les protéger. Kinya l’écoute, tête baissée, subjugué par cette leçon de vie dispensé par un Yusaku autoritaire. Il n’y aura plus de nouvelle tentative de viol…
Evidemment, cela fait sourire, et pourtant, cette naïveté pleine de fraîcheur, dite par cet ancien taulard incarné par Ken Takahata, paraît alors admirable. Ceci m’amène à évoquer le ton du film. On l’aura compris, le Mouchoir Jaune n’est pas vraiment un road movie poisseux, glauque, violent. Mais nous ne sommes pas non plus dans un univers acidulé dans lequel « tout le monde il est gentil ». Ainsi Kinya donc qui, même si cela apparaît comme une bouffonnerie tant le personnage a un côté ado attardé, fait preuve d’une certaine violence sexuelle envers Akemi. Ainsi ce yakuza qui frappe Kinya avant de se faire lui-même violemment botter le cul par Yusaku. Ainsi, surtout, Yusaku dont le meurtre accidentel du malfrat qui lui a valu quatre années à l’ombre, est montré au spectateur dans toute sa sauvagerie. C’est un univers finalement où les personnages (essentiellement masculins d’ailleurs) ne sont pas à l’abri d’un dérapage. Mais c’est aussi un monde où chacun peut facilement avoir une deuxième chance, un nouveau départ. Akemi, malgré l’attitude de Kinya, lui reste attachée, ne cherche pas à s’en éloigner, semble au contraire favoriser un rapprochement. Quant à Yusaku, malgré la révélation de son passé, il est tout surpris, à la sortie du poste de police, de voir que ses deux compagnons de route l’attendent pour continuer ensemble leur route. Qu’ils cohabitent dans la même voiture avec un meurtrier n’a aucune espèce d’importance : ils ont bien vu qu’il était un type bien, pourquoi dès lors ne pas continuer avec lui ? En revanche, reste une contradiction entre le passé et le présent du personnage qui reste à élucider. La dernière partie du film est une sorte de thérapie, une suite de questions posées pour lui permettre de dépasser sa chute passée et mieux négocier son nouveau départ présent.
Il y arrivera, et cela avec facilité. C’est un autre aspect fascinant du film : nous sommes dans un univers où tout semble en effet facile. En dix minutes seulement, le spectateur assiste au regroupement improbable dans une petite Mazda rouge d’un jeune homme exubérant, d’une vendeuse de bento dans les trains et d’un quadragénaire sortant de prison. Improbable mais vrai ! Et cela ne choque pas plus que cela. Le jeu des acteurs, la mise en scène et la patine que le temps a donné à ces images filmées durant les années 70 n’y sont pas étrangers. Du coup regarder un film De Yoji Yamada semble aussi facile que de rouler sur les routes d’Hokkaido à bord d’une Mazda rouge. C’est confortable, on goûte des bons sentiments mais sans avoir honte de cela. On nage dans un pathos qui sait faire dans la mesure, qui nuance. Du coup, on est un peu comme le quatrième passager de la voiture. Entourés de trois amis aux personnalités dissemblables mais complémentaires, on n’a plus qu’à apprécier leur évolution et les beaux paysages d’Hokkaido qui accompagnent ces deux heures de pur bonheur.
Le DVD Japonais, contrairement au DVD hongkongais, ne présente pas de sous-titres anglais. Il possède en revanche deux courts documentaires intéressants et nostalgiques. L’un insiste sur le phénomène « mouchoir jaune ». La maison de la femme de Yusaku est maintenant une sorte de lieu touristique. Les murs à l’intérieur sont une sorte de gigantesque livre d’or sur lesquels les touristes peuvent punaiser des petits papiers, évidemment de couleur jaune, sur lesquels ils écrivent quelques mots de remerciement attendris au réalisateur. La Mazda rouge trône évidemment au milieu de ce sympathique petit culte. Un autre documentaire nous fait un parallèle, en utilisant un split screen, entre les images des routes d’Hokkaido que l’on aperçoit dans le film, et celles des mêmes routes, mais à notre époque. L’intérêt est un peu limité pour un français, mais ce type de nostalgie donne une idée de l’impact visuel que ce film a pu avoir dans l’imaginaire collectif japonais.
Critique du 10/01/2026 :
Premier film de Yamada que j’ai vu, il y a dix-sept ans précisément. Je l’ai revu hier après avoir un peu complété entretemps la filmographie de Yamada (60 films vus sur 91), et je dois dire que le deuxième voyage a été tout aussi rafraîchissant que le premier.
Les années 70 auront été pour Yamada quasi exclusivement torasaniennes. Sur vingt-quatre films réalisés, vingt seront consacrés à sa saga (presque la moitié sur son ensemble !). Autant dire qu’elle n’a laissé que des miettes pour d’autres projets, mais attention, quelles miettes ! Quatre films, quatre chefs-d’œuvre. Et le dernier de la liste, Shiawase no kiiroi hankachi, écrase tout. Faisant écho à Where Springs Come Late en ce qu’il se présente lui aussi un road movie, il est beaucoup moins sombre en ce qu’il utilise le cadre d’Hokkaido dès le début film, alors que Where Spring s’embourbait d’abord dans un Japon moderne et industriel, avant de soulager ses personnages de leur désespoir en leur permettant enfin, d’arriver dans le cadre à la fois rude et idyllique du nord du Japon.
Ainsi, il ne faut pas un quart d’heure à Yamada dans Le Mouchoir jaune du bonheur pour réunir Yusaku, prisonnier fraîchement sorti de prison (joué par Ken Takakura), Kinya, jeune homme tenant du zébulon maladroit (Tetsuya Takeda) et Akemi, jeune femme cherchant à oublier un chagrin d’amour (Kaori Momoi) dans une petite Mazda Familial circulant à travers les paysages sauvages d’Hokkaido. Et dès instant, le spectateur a chaud au cœur. Il se trouve bien, lui aussi, dans cette bagnole rouge parmi cet improbable trio, au milieu d’un décor vert truffé de bicoques en bois faisant comprendre la rudesse que peuvent mener certaines personnes à Hokkaido.
Pourtant, il y a des affres, des dissensions, des défis à relever pour ces trois personnages. Si Kinya est drôlatique, il fait moins sourire dans sa manière de faire la cour à Akemi. Si celle-ci semble apprécier le caractère joyeux de Kinya, son côté mâle dominant prêt à user du viol pour assouvir ses passions la refroidit et l’incite à prendre le train plutôt que de continuer à l’accompagner dans sa Mazda. Yusaku, rencontré par hasard et qui s’est vu proposé de l’accompagner, permettra, par sa présence calme et austère, de maintenir le liant qu’il y a au sein de cet improbable trio. Et si l’on a en tête Tora-san (chose que je n’avais pas en tête quand j’ai vu ce film la première fois), il y a dans sa relation à Kinya un peu du mentor qui va lui donner des leçons en amour (la scène où il le gourmande dans une chambre d’hôtel). Sa comparaison des femmes à des fleurs fragiles qu’il faut manipuler avec précaution, ou encore sa consternation au fait de savoir que Kinya vient de Kyushu et qu’il ne se conduit certes pas comme un homme de Kyushu (apparemment les hommes de là-bas ont la réputation d’être droits, carrés) ont tout pour rappeler Tora-san. D’ailleurs, en parlant du loup, Kiyoshi Atsumi apparaît dans le rôle d’un officier de police. D’ailleurs à un moment clé puisque ce sera l’instant qui permettra de révéler à Akemi et Kinya qui est cet homme et ce qu’il a fait pour avoir connu la prison (un meurtre). De quoi les faire fuir, mais ils attendront de le voir sortir du poste de police (un malheureux contrôle routier a valu à Yukasu cette mésaventure) pour continuer ensemble leur route. A cet instant, je me suis dit : « C’est ça, l’effet Tora-san ! Ils l’ont vu en compagnie de ce flic amical joué par Atsumi, automatiquement ils ont dû se dire que ce n’est pas le mauvais bougre. »
La suite sera un long récit entrepris par Yusaku dans la Mazda, autant pour apaiser d’éventuelles craintes chez les deux jeunes, que pour vider son sac, y voir plus clair dans la décision qu’il va devoir prendre très vite : voir la femme (Chieko Baisho) qu’il a forcée à accepter le divorce au début de son incarcération (pour lui, elle était encore jeune et belle, il était inutile qu’elle souffre inutilement à l’attendre), afin de vérifier si, malgré tout, elle serait prête à reprendre son histoire avec lui. Bien entendu, les retrouvailles peuvent être douloureuses s’il s’aperçoit qu’elle a refait sa vie avec quelqu’un d’autre… À l’intérieur de la Mazda, au milieu de ces flashbacks, au milieu de ces paysages hokkaidesques, on se tient sage, on écoute, poli, respectueux, presque la larme à l’œil, enfin scrutant fébrilement dans le décor, quand le trio sera enfin au point d’arrivée, certain mouchoir jaune flottant dans le paysage.
Un film merveilleux qui en plus aura eu le mérite de permettre à Ken Takura de donner enfin une nouvelle direction à sa carrière, après trop, beaucoup trop de films de samouraï et de yakuza.
8/10















