Kabei, notre mère

Kabei, notre mère (Kâbê)
Yôji Yamada – 2008

Après trois brillants jidaigeki, c’est bon, Yamada en a fait le tour, il peut changer d’univers. Direction cette fois-ci la Seconde Guerre mondiale, avec une petite famille constituée des parents et de deux filles, pour qui la situation va connaître un tour dramatique dès la cinquième minute : des flics arrivent chez eux en plein dîner pour embarquer le père écrivain, accusé d’être un dangereux communiste. Il ira en prison, la mère n’aura plus qu’à se débrouiller par elle-même pour continuer à vivre avec ses enfants.

On le voit, la cellule familiale, si chère à Yamada, sera fortement mise à l’épreuve dans cette histoire, d’autant que le réalisateur ne va pas vraiment chercher à édulcorer l’arrière-plan historique. L’agressivité des flics, leur manque d’humanité, leur manière d’aboyer n’est pas sans rappeler des scènes du manga Gen aux pieds nus, de Kenji Nakazawa. Tout comme ce patriotisme aveugle et hystérique, restitué dans cette scène de rue où deux mégères agressent deux jolies filles coquettement habillées à l’occidental, les sommant de s’habiller plus modestement car l’heure n’est pas à l’étalage du luxe. De même, elles s’en prendront au frère de Kabei (le surnom donné à la mère de l’histoire) en apercevant une grosse bague en or : pour les fâcheuses, il se doit de la donner immédiatement à l’état pour permettre l’aide à la fabrication de belles et meurtrières armes flambant neuves. L’individu se doit de s’effacer, de faire corps avec la nation, nation qui de toute façon ne peut que connaître la suprématie (cf. le discours délirant de ce type du voisinage de Kabei qui affirme que le Japon, après sa victoire dans le Pacifique, dominera l’Asie et, quand l’Allemagne aura dominé de son côté l’Occident, s’en prendra à elle pour enfin dominer le monde).

Au milieu de ce contexte guère rassurant, Kabei peut compter sur des personnes qui ont su préserver leur esprit critique. Ici bonne prestation de Tadanobu Asano qui joue le rôle d’un ancien élève du père emprisonné. Il sympathise avec Kabei – on se demande même si les deux ne vont pas tomber un peu amoureux –, vient tout le temps pour aider la famille ou jouer avec les fillettes. Il est l’archétype du personnage fragile et rêveur qui, on le devine, sera broyé par la machine militaire. Aide aussi d’une tante et d’un oncle, tranchant avec ce type de personnages dans la trilogie du samouraï, et renouant bien sûr avec la longue tradition des épisodes de Tora-san. L’oncle en question fait d’ailleurs particulièrement penser au personnage de Kiyoshi Atsumi. Grossier, brutal, paresseux… et cependant sympathique. Il permet par sa simple présence de faire sourire sa sœur, de déstresser. Sa fille aînée (il faut dire ici que les deux jeunes actrices qui ont été choisies pour interpréter les deux filles sont excellentes) n’est pas de cet avis, vouant à son oncle une vive antipathie. Ici la belle et gentille tante Hisako servira d’élément conciliateur en expliquant à Kabei qu’il vaut mieux que son frère retourne chez lui. N’empêche, alors que tout ce petit monde accompagenra l’oncle à la gare (lieu éminement symbolique chez Yamada), la fille aînée comprendra finalement que cet homme grossier est en fait une perle d’homme – j’avoue qu’ici, je me suis pris à rêver d’un spin-off avec l’oncle Senkichi.

Dernière chose : après une tendance générale de la filmographie de Yamada à faire en sorte que ses films se terminent bien, Kabei tranche par sa conclusion. Sans aller non plus jusqu’à dire que c’est sombre, il y a disons une amertume certaine. Mais d’un autre côté, cette amertume permet d’exalter aussi la puissance de l’amour, sentiment qui est comme le ciment de la cellule familiale et que la saga Tora-san s’est toujours gardée d’illustrer frontalement (avec les couples Hiroshi / Sakura et Ryûzô / Tsune). Si l’on peut trouver que Yamada ne fait que s’acharner à traiter des sujets obsessionnels (le bonheur, la famille), force est de constater qu’une nouvelle fois il le fait avec des nouveautés qui lui permettent de ne pas se répéter.

7,5/10

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