L’Hokkaido de la colère

Where Spring Comes Late (Kazoku)
Yôji Yamada – 1970

Dix-huitième film de Yamada et probablement son premier vrai chef-d’œuvre. Ce qui ne signifie pas que ce qui précède, notamment les trois premiers épisodes de Tora-san, sont à jeter aux orties. Mais c’est vrai qu’au visionnage de Kazoku, on sent ce petit frisson devant le travail d’un réalisateur en pleine maîtrise de ses moyens, secondé par de merveilleux acteurs qui montrent eux aussi toute l’étendue de leur talent, Ryû Chishû et Chieko Baisho en particulier.

L’histoire nous conte le périple d’une petite famille catholique pauvre, les Kazami. Ils quittent Iôjima (à Kyushu) pour tenter leur chance au grand air, à Hokkaido. C’est l’époque où les mines ferment et où l’on encourage les familles à se rendre là-bas pour coloniser des terres. Le chef de famille, Seiichi (Hisashi Igawa, lui aussi excellent) emmène donc sa femme, ses enfants (un garçonnet et un bébé) et son père (Genzô, joué par Ryû Chishû, et pour qui on a d’emblée de la peine quand on comprend que son autre fils, joué par Gin Maeda, fait comprendre qu’il ne désire pas vraiment le garder avec lui) pour un voyage traversant un Japon en pleine Exposition Universelle et surtout en pleine frénésie de développement économique. L’heure devrait être à la joie, à l’espoir pour les Kasami, c’est tout l’inverse qui se produit. Cette plongée dans un Japon moderne qui ne les concerne pas est éprouvante, avec ces paysages truffés de cheminées d’usines et ses innombrables visages anonymes. Tellement éprouvante qu’un terrible drame se produira pour l’un d’eux. Ils étaient cinq au départ, ils arriveront à quatre, avec cette question : n’auraient-ils pas mieux fait de rester à Kyushu ?

Mais c’est sans compter sans le titre, ou plutôt les titres. Le titre international, Where Spring Comes Late, est tout un symbole. Il y aura bien un printemps pour les Kazami, mais il leur faudra traverser l’hiver de leur terrible voyage. Et finalement, il s’avérera qu’Hokkaido sera bien pour eux la terre du renouveau. Pour l’habitué de la filmographie de Yamada, il n’y a rien d’étonnant. Ainsi l’épisode 38 de Tora-san, celui dans lequel joue Toshiro Mifune et se déroulant à Hokkaido où une chaleureuse petite communauté accepte aussitôt la présence de Tora-san. Dans le lieu où déparquent les Kazami, il n’y a pour ainsi dire rien. Deux trois bicoques, une étable avec des vaches, la nature, des champs à perte de vue, et une connaissance de Seicchi qui les accueille, connaissance qui leur fera rencontrer d’autres gens avec des visages, des voix, une envie de réconforter.

Quant au titre japonais, Kazoku (famille), il montre bien l’un des enjeux du film (en plus de trouver le bonheur), à savoir éprouver la solidité des liens entre les membres de cette famille. Chieko Baisho est sublime dans sa manière de camper un personnage de mère vacillante dans la terrible épreuve qu’elle connaît à la moitié du film. Ryû Chishû est magnifique dans son rôle de grand-père qui veille avant tout à ce que la dignité survive aux épreuves. Et Hisashi Iigawa est très bon dans ce rôle de père obsédé d’atteindre son objectif quitte à en devenir parfois franchement imbuvable. C’est peut-être aussi parce qu’il n’a pas encore connu son ultime mue. Il la fera à la fin, après un autre drame qui le touchera personnellement…

On l’aura deviné, si l’on a droit parfois à quelques sourires (notamment grâce aux apparitions d’Hajime Hana, de Hisao Dazai et de Kiyoshi Atsumi), l’histoire est sérieuse, empreinte de ce néoréalisme italien qui fascina Yamada (autre influence majeure : Les Raisins de la colère). Et elle a aussi un terreau autobiographique, Hokkaido ayant à ses yeux la même aura que la Mandchourie, quand il suivait sans mot dire ses parents partis là-bas avec d’autres familles japonaises pour la coloniser. Il n’empêche, entre deux bulles de tendre bonne humeur que sont les épisodes 3 et 4 de Tora-san, Kazoku est bien un chef-d’œuvre à la fois sombre et lumineux, qui affirme Yamada comme l’un des grands réalisateurs de sa génération.

9/10

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