Le samouraï rencontre le camelot (Tora-san 38)

Tora-san 38
C’est dur d’être un homme : En route pour Hokkaidō ! (Otoko wa tsurai yo: Shiretoko bojō)
Yôji Yamada – 1987

J’évoquais dans le précédent film de Yamada visionné un certain Kuma, eh bien je retombe sur un autre ours dans cet opus 38 de Tora-san. Ours encore plus mal léché du fait qu’il est incarné par Toshiro Mifune, alors âgé de 67 ans. Veuf depuis dix années, pratiquant le rude métier de vétérinaire rural à Hokkaido, l’homme est un rien âpre et renfermé dans une tanière qui a tout du taudis. L’affiche laisse supposer une confrontation Kiyoshi Atsumi VS Toshiro Mifune, mais ce n’est pas exactement cela dont il s’agit. Il croise un jour la route de Tora-san et, la magie de l’inénarrable colporteur aidant, le voilà tout à coup plus enclin à s’humaniser… et peut-être à avouer son amour à une vieille amie qui est employée dans une gargote de son bled…

Cet opus ne faillit pas à sa réputation, c’est effectivement un des tout meilleurs épisodes de la saga. Il faut dire que le charisme de Mifune y est pour beaucoup, et l’avoir dans le cadre en même temps que Tora san est particulièrement savoureux. « C’était la rencontre entre la souplesse et la rigidité du samouraï », plaisantera plus tard Yamada. Mais ce que je retiendrai surtout, c’est la petite société que Tora est amené à côtoyer. Associée aux paisibles décors naturels du nord-est d’Hokkaido, elle a un côté « deuxième famille » à côté de laquelle celle laissée du côté de Shibamata paraîtrait presque mesquine. Cela peut sembler une hérésie, mais c’est vrai que, pour la première fois, les proches de Tora m’ont semblé bien lourds pour accorder trop d’importance à ses maladresses, à s’en formaliser plutôt qu’à les accueillir par un gigantesque éclat de rire. La seule capable d’être en phase avec le bonhomme me semble être Akemi (toujours impeccablement jouée par Jun Miho dont on sent le réel plaisir à se fondre dans cet univers). À l’inverse, le neveu Mitsuo, qui devrait pourtant par son âge être plus enclin à s’amuser des frasques de son oncle, surprend par son ton sentencieux quand il lui dit : « Réfléchis sur ton comportement » (provoquant un « Naaani ? » outré bien fendard). Si même les ados se mettent à parler comme des adultes, où va la fantaisie ? Autre exemple : alors qu’ils sont devant le TV, l’oncle, la tante et Sakura voient subitement apparaître Tora qui est interviewé par une journaliste qui se trouve à Hokkaido. Evidemment, le résultat est bouffon. Le spectateur est mort de rire, pas la famille Kuruma, absolument effarée. Inversement, alors qu’il raconte, chez le véténiraire que vient de rejoindre sa fille, une histoire sur un ami pétomane, le miracle arrive : un sourire se dessine sur la face granitique du taiseux vétérinaire ! Les Kuruma ont beau être touchés par le qu’en dira-t-on ?, le souci de leur réputation, il faut reconnaître qu’il est très agréable de retrouver une fantaisie que les bonnes gens d’Hokkaido possèdent pleinement, et qui explique pourquoi il ne faut pas plus d’une poignée de jours à Tora pour être adopté (assez curieusement, cette fantaisie se retrouve parfois à Shibamata chez quelqu’un d’assez inattendu, Gozen-sama que l’on voit dans cet épisode en train de faire des bulles avec des gosses du quartier).

À cela s’ajoute enfin une discrète critique sociale. Si l’on sourit quand le personnage de Mifune dit à Tora que l’odeur de la bouse de vache est une « odeur sacrée », on comprend aussi, derrière son laïus sur la politique agricole faisant qu’une vache est envoyée à l’abattoir dès qu’elle n’est plus capable de produire de lait, qu’il se fait le porte-parole de ce que pense Yamada. Chantre d’un Japon rural, il se fend aussi d’une scène où l’on voit une famille d’agriculteurs expliquer au véto qu’ils sont obligés d’abandonner leur métier et de retourner à la ville, la situation étant devenue trop dure pour continuer sereinement leur activité. On n’en saura pas plus mais on devine que, pour le spectateur nippon de l’époque, la scène entre en résonnance avec une certaine actualité socio-économique.

9/10

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