Une famille chaleureuse sur papier glacé

La Famille Asada (浅田家! – Asada-ke !)

Ryôta Nakano – 2020

Les Asada sont une famille japonaise atypique. D’abord parce que le père est homme au foyer, ayant préféré s’effacer au profit de sa femme, désireuse depuis toujours d’embrasser la carrière d’infirmière. Ensuite parce que parmi leurs deux fils, le plus jeune, Masashi, choisit de sauver de lancinantes études en photographie avec un projet de série de photos : photographier sa famille, d’abord de manière à exprimer ce que chacun aurait aimé être (pompier pour le père, femme de yakuza pour la mère…), ensuite dans des situations tout simplement drôles…

Sorti en 2020 au Japon, La Famille Asada a débarqué sur nos écrans trois plus tard. À vrai dire personne ne l’attendait, Ryôta Nakano étant un parfait inconnu ici. Au Japon, c’est différent, il semble être apprécié de la critique et récolte régulièrement des prix. Après, peu importe, le distributeur Art House (spécialisé dans les films japonais), a eu le nez creux en acceptant d’acheter les droits du film (voir ici l’interview d’Eric Le Bot, le patron d’Art House) tant ce petit feel good movie attachant a tout pour plaire. On y trouve une certaine malice que l’on peut observer parfois chez Kore-eda et, bien sûr, une exaltation du thème de la famille que l’on a chez le même réalisateur. Ici, ce thème permet d’aborder certaines questions telle que comment concilier famille et ce que l’on désire faire dans sa vie ? ou comment faire perdurer les liens entre les membres d’une famille ? ou enfin, puisque la photographie est l’autre grand thème du film, comment capter dans une photo l’essence de ce qui constitue une famille ?

Dans un pays ou de tout temps on a la rage de la photographie, et plus particulièrement de la photo familiale (on ne compte pas les photobooks dans lesquels des photographes montrent leurs proches), la question parle, forcément. Et elle a particulièrement parlé à Masashi Asada, le véritable photographe dont s’inspire le film, dont le coup de génie est d’avoir imaginé la photo de famille décalée restituant plus ou moins les liens fondamentaux d’une famille. Le premier photobook qu’il a tiré de cette idée a été un succès, et quand on voit apparaître à l’écran différents exemples des photos, il faut bien avouer qu’il est impossible de réprimer un sourire. C’est bien composé, drôle, décalé, inventif, en un mot charmant. Asada n’est pas le photographe du siècle mais il est indéniablement un photographe, dans ce que cela suppose de créativité et de compétences pour ce qui est des aspects techniques. Cela on le comprend dans la première partie, quand il parvient à communiquer sa folie douce chez ses parents et son frère, pour permettre de constituer les photos qui vont peut-être l’aider à faire carrière à Tokyo.

Cela constituera la deuxième partie : il entrera en ménage (même si ce n’est pas encore un ménage qui a le courage de se voir comme tel) avec une amie d’enfance et commencera des années de galère pour vivoter et tenter de percer. Au passage, pour qui a séjourné au Japon, qui a arpenté les librairies japonaises pour voir les derniers « shashinsha » (les livres de photos), c’est un segment intéressant, avec les rencontres d’éditeurs pour tenter d’être publié, l’organisation d’une exposition pour faire connaître son œuvre, la publication matérielle, présente dans les rayons de quelques librairies, enfin la consécration, avec l’obtention d’un prix qui lui permet de se lancer enfin dans une vraie vie professionnelle.

Et pendant ce temps, la notion de famille est paradoxalement fantomatique. Exaltée sur papier glacé, elle est limitée à quelques coups de téléphone auprès des parents dans leur province. Ce serait le dernier grand thème du film : l’écoulement du temps qui rapproche de la mort et qui fait dire : « Mince ! si j’avais su ! j’aurais passé plus du temps avec mes parents ! ». Pour Masashi, son métier sera de figer ce temps dans des photos effectuées dans d’autres familles. Le sommet de ce travail aura lieu avec la photo d’une famille dont le garçon, atteint d’une tumeur au cerveau, n’en a probablement pas pour longtemps à vivre. Figer la vie avant que le garçon ne soit figé par la mort…

Et puis, ce programme est bousculé par la tragédie : le tsunami de 2011. Masashi file dans une petite ville du nord, moins pour photographier que pour se rendre utile (et peut-être fuir une forme d’impasse créatrice), sans doute secoué par cette mort qu’il a rencontré à travers le petit garçon cancéreux. Il s’agira ici de surmonter la mort, la tragédie, en collectant des fixations de vie : avec un jeune homme puis une femme enjouée, il récupère des photos trouvées au milieu des débris du tsunami pour les nettoyer et les exposer dans un local en attendant que leurs propriétaires viennent les récupérer. Et au-delà de retrouver un bien personnel, le trio comprend surtout qu’il s’agit pour leurs visiteurs de retrouver un lien existentiel faisant le lien entre passé, présent et avenir.

Or, justement, engoncé dans ce présent philanthropique, Masashi en oublie le temps qui passe pour lui-même, mais surtout pour ses parents (avec le père qui fait un AVC) mais aussi sa petite amie (qui aimerait, alors qu’elle s’approche de la trentaine — âge fatidique au Japon pour une femme — dépasser justement le stade de la petite-amie pour devenir épouse et enfin intégrer le cadre des photos de la fameuse famille Asada). Cela donnera d’ailleurs lieu à une scène de demande en mariage assez croquignolette. 

Evoquant inévitablement le fils prodigue, il revient donc voir ses parents et le père, comme dans la parabole, se gardera bien de lui faire le moindre reproche. Et moi, je me garderai bien de faire allusion à l’ultime scène, fin réussie, jouissive, qui achève de consacrer la photographie comme l’ultime liant familial.

7/10

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2 Commentaires

  1. Très heureux de retrouver ce film ici. Une excellente surprise vue à l’automne dernier. J’ai tenté, sans succès hélas, d’intéresser à ce film quelques cinéphiles aux regards tournés vers Hollywood et Cinecitta…

    • Personnellement, je n’avais pas du tout fait attention à la sortie de ce film en France, mais le bouche à oreille a fini par faire le travail.
      Très content de l’avoir au mois de janvier, bien au chaud dans mes pénates. Film sans prétention, et à la fois avec assez de qualité pour plaire à un cinéphile avec un minimum d’exigence.

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