France 1990, le manga entre dans la zone

A l’heure où les magazines consacrés au Japon, aux mangas où à l’animation se bousculent dans nos kiosques, faisons un petit retour à une époque où le mot manga n’était pas encore dans le dictionnaire et où il fallait s’accrocher pour se satisfaire la rétine avec des titres publiés par des éditeurs américains, ou pour tout simplement s’informer, se tenir au courant des actualités ou apprendre des choses sur l’histoire du manga à une époque où internet n’existait pas.

On a souvent coutume de dire que la première occurrence du terme « manga » en France se trouve dans Le Cri qui tue, le premier fanzine sur le sujet, publié par un Japonais désireux de faire découvrir la B.D. de son pays, Atoss Sakamoto. Comme à l’époque je n’était qu’un petit garçon qui se contentait de regarder Goldorak à la TV, je n’ai pas connu le choc de découvrir un chapitre de Golgo 13 dans une publication. Cependant, parallèlement à la sortie en France d’Akira, j’ai connu celui de tomber sur L’Univers des mangas, de Thierry Groensteen, en 1991. Premier essai sur le sujet, bourré d’infos et généreusement illustré, c’est un ouvrage que j’ai parcouru sans cesse durant pas mal d’années, en attendant patiemment que les éditeurs français daignent se sortir les doigts pour enfin publier des titres dans la langue de Molière.

Lire L’univers des Mangas, c’était un peu une variante du supplice de Tantale. J’avais sous les yeux une pléthore de titres et d’images appétissantes, mais impossible de mettre la main sur ces mangas qui me semblaient à jamais voués n’être publiés que par le truchement de la bonne volonté d’éditeurs américains, qui plus est dans des formats de type « comics » peu adaptés. Malgré tout, avec l’arrivée d’Akira, les premières conventions dédiées aux mangas et à la japanimation, les premières VHS, il y avait lieu d’espérer. Pourtant L’Univers des mangas se terminait sur un constat pessimiste quant à l’éventualité du développement du manga en France. Et bien pas grave ! Tant qu’il y avait des moyens de contrebande pour choper des copies de VHS ou mettre la main sur des fascicules de Viz comics, c’était mieux que rien. Et tant qu’il y avait des passionnés comme ceux de la bande qui concoctaient les numéros de Mangazone, on était heureux d’entretenir la flamme en attendant des jours peut-être meilleurs (et qui, on ne le savait pas encore, n’allaient pas tarder à arriver).

Mangazone, kézaco ? Eh bien pour faire simple c’était l’équivalent d’ATOM en ce début des années 90. Edité par l’association SAGA, qui éditait déjà le fanzine SCARCE sur l’univers des comics, Mangazone est le premier fanzine, entendons “de qualité” si on le compare au Cri qui tue, sur le manga. Ici jetons un sort tout de suite au terme « fanzine » qui paraît à la fois approprié et déplacé. Que Mangazone ait été animés par des « fans », des amateurs dont le but était de faire partager leur passion sans chercher à se faire du blé, n’est pas douteux. Mais il y a amateurisme et amateurisme, et il ne faut pas longtemps pour comprendre, à la lecteur des articles que les rédacteurs étaient des amateurs particulièrement éclairés et qui pouvaient en remontrer à nombre de journalistes dits « professionnels ». Visuellement, la première page du premier numéro ne fait pas envie :

Typographie de machine à écrire, reproduction en médaillon de Tetsuo dégueulasse, mots soulignés, bonjour l’amateurisme cradingue ! Mais il suffisait de se plonger dans les pages qui suivaient pour comprendre la solidité des lumières des rédacteurs ainsi que des qualités d’écriture. Ils ne se contentaient pas de résumer mollement des mangas mais bien d’analyser leurs spécificités graphiques et narratives. Avec à la clé des dossiers touffus et instructifs. Ainsi le premier numéro qui, sur ses trente pages, en consacre rien moins que douze à Akira Toriyama :

Profusion de textes bien écrits et d’images en V.O., c’était un véritable plaisir que de se plonger dans la lecture dudit dossier.

Dans le deuxième numéro (celui que j’ai acheté en premier, avant de me procurer le n°1 et de suivre la publication), un « petit guide pratique des mangas » de sept pages étaient proposés, sept pages généreusement accompagnés de titres inconnus au bataillon (et forcément fascinant)…

… ainsi que de délicates bijins issues de mangas adultes.

A noter la présence de quatre pages consacrés à 2001 Nights, le chef-d’oeure S-F  de Yukinobu Hoshino, ainsi que deux sur Urotsukidoji. C’est sans doute là que j’ai découvert ma première planche d’ero guro à base de shokushu (pour savoir ce que c’est, voir ici. Les pourfendeuses du dernier film de Polanski peuvent d’ores et déjà passer leur chemin)…

On y trouve aussi un article faisant le point sur le 18ème festival d’Angoulême qui  faisait honneur au Japon. Enfin, qui s’efforçait de rendre honneur au Japon et à ses mangas car le monde étant alors en pleine guerre du Golfe, nombre d’invités japonais, pensant sans doute que la France et l’Irak étaient des pays voisins, ont cru plus sage d’annuler leur venue. On apprend cependant que Jiro Taniguchi, Masashi Tanaka et Buichi Terasawa avaient fait le déplacement. Un Terasawa qui « a arboré tout le long du week-end une mine renfrognée » qui laissait supposer qu’il n’avait pas eu son mot à dire sur sa venue. Couac qui s’accompagna d’autres déconvenue faisant sire à l’auteur de l’article que cette édition « spécial Japon » n’avaient pas été à la hauteur des espérances initialement nourries. Vingt-cinq années plus tard, il est bon de constater maintenant combien le festival a su apprendre de ses erreurs et rendre honneur au monde du manga.

La jolie couverture du troisième numéro annonçait un alléchant dossier Takahashi mais aussi un article consacré aux mangas en France avant Akira. Sans surprise il y est fait mention du Cri qui tue mais aussi du magazine Mutants qui, le temps de 11 numéros  (de janvier 1985 à janvier 1986) publia Androïde (Jikken Ningyou Dummy Oscar) de Kazuoi Koike et Seisaku Kanō, manga de S-F torride, ponctué de multiples scène de sexe (et dont on avait d’ailleurs un aperçu dans L’Univers des mangas de Groensteen). Référence qu’il peut être intéressant d’avoir en tête dans des vide-greniers.

Le quatrième  numéro présentait un dossier robots mais je me souviens en particulier de deux pages amusantes présentant un ouvrage d’une psychologue pour enfants, ouvrage sobrement intitulé À cinq ans, seul avec Goldorak. J’avoue que j’ai toujours eu envie d’aller farfouiller du côté d’ebay pour essayer de dénicher cette perle qui doit receler de passages croquignolets. L’auteur de l’article ne se prive pas en tout cas d’en délivrer. Ainsi le témoignage de la petite Sandrine C. (qui, on, l’espère, aura évité plus tard de se mater Urotsukidoji) : « Je l’aime pas parce que avec ses grosses cornes, j’y pense, et je crois qu’il tue ma maman ». Pour la bonne bouche, je vous offre les deux pages en question :

Par la suite j’ai arrêté d’acheter Mangazone qui a pu aller jusqu’au huitième numéro avant d’arrêter pour des raisons financières. Je ne me souviens plus trop pourquoi je n’ai pas continué. De mémoire les publications de manga en France commençant à se développer, j’imagine que mon pouvoir d’achat de lycéen avait dû faire des choix. Il n’empêche, je garde précieusement mes quatre numéros de Mangazone et il est probable que je complète un jour ma collection en farfouillant les bonnes occases sur le net. Car bien plus qu’un fanzine, Mangazone était un passeur qui, à une époque encore une fois où internet n’existait pas (on y était presque), répondait à la curiosité tout en l’aggravant, lui donnant une féroce envie de toujours en découvrir plus. A la fois frustrant et terriblement stimulant. Merci Mangazone.

Excellente quatrième de couverture du premier numéro.

 

Lien pour marque-pages : Permaliens.

5 Commentaires

  1. Les extraits de “A cinq ans, seul avec Goldorak” font envie… Tous ces enfants traumatisés qui s’expriment comme Simple Jack…

    Tout comme un certain essai de Ségolène R., je pourrais me laisser tenter un jour par une lecture qui promet d’être savoureuse.

  2. Apprête-toi alors à casser ta tirelire :
    https://fr.shopping.rakuten.com/offer/buy/48151849/Lurcat-Liliane-A-Cinq-Ans-Seul-Avec-Goldorak-Livre.html
    Apparemment le bouquin a obtenu avec le temps un statut de livre culte.

  3. Bordel ! Quel programme !
    null
    Si ça ne te donne pas envie de faire chauffer la carte bleue, j’y connais queud’ !

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