Real (Kiyoshi Kurosawa – 2013)

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Atsumi, dessinatrice de manga d’horreur, est dans le coma après une tentative de suicide. Son petit ami (un ami d’enfance), Koichi, se porte alors volontaire à un programme scientifique permettant de pénétrer dans le subconscient d’Atsumi pour comprendre la cause de son geste et trouver le moyen de la sortir des limbes. Son enquête l’amènera à explorer son enfance et à déterrer un événement traumatique qui prendra la forme inattendue d’un plésiosaure…

De retour au cinéma après la parenthèse Shokuzai, Kurosawa aborde cette fois-ci la S-F avec une histoire qui infailliblement fait penser à Inception et Shutter Island. Ajoutons à cela une facette sentimentale non négligeable et l’on comprendra que l’on se trouve face à un objet original dans la filmo du réalisateur même si on retrouve les motifs, les mêmes obsessions de Kurosawa, idées qui avaient contribué à la fin des années 90 à l’imposer dans l’esprit des cinéphiles comme un artiste original dans sa manière de susciter l’angoisse et de peindre  une société japonaise passablement autiste.

C’est ainsi que Real reprend l’esthétique de Shokuzai : images lisses tournées en numérique et donnant l’impression d’un monde vide et dévitalisé. C’est encore plus marqué ici puisque propulsé dans l’univers psychique d’Atsumi, Koichi se meut dans un univers cérébral qui n’est qu’une représentation du monde dans ses grandes lignes, et non l’exacte duplication. C’est ce que l’on ressent violemment lors d’un plan large montrant un Tokyo constitué d’une multitude de bâtiments sans âmes et semblant vidés de toute présence.

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Dans cette perspective, il faut reconnaître que Kurosawa est passé maître dans l’art de susciter chez le spectateur un sentiment d’anormalité, cette anormalité propre au fantastique qui donne à une chose banale une aura surnaturelle. Cela saute aux yeux lorsqu’on voit le personnage à bord de sa voiture en face d’un écran sur lequel on utilise le bon vieux procédé de la rétroprojection pour créer l’illusion du mouvement :

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Plus subtil, c’est aussi ce que l’on ressent à travers ces objets immaculés posés sur une table, ces visages d’acteurs qui semblent se retenir de jouer ou ces passants qui passent à l’arrière-plan ou qui sont réfléchis sur une porte vitrée. A chaque fois, on a le sentiment que ces attitudes et ces présences sonnent faux, exactement comme tous ces êtres fantomatiques qui ont peuplé toute une partie de la filmographie de Kurosawa.

Du coup c’est sans surprise que l’on retrouve la thématique du monde aliéné. Koichi, lors de son périple psychique  aura la vision très effrayante (Kurosawa a toujours été très fort pour rendre inquiétante une silhouette humaine sans en faire des caisses) d’êtres mi-homme, mi-zombie. Une des scientifiques en charge de l’expérience lui expliquera qu’il n’y a aucune crainte à avoir, que ce sont des « zombies philosophiques », comprenez des êtres issus des représentations mentales d’Atsumi et qui n’ont d’autre but que de peupler sommairement son univers de carton pâte.

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Sauf que, de ces zombies philosophiques aux passants qui circulent dans l’univers réel de Koichi, on ne sait plus trop si la réalité se démarque autant du virtuel. Peu à peu le jeune homme commence à perdre ses repères et le spectateur avec lui. Dans son monde « réel » Koichi a des visions qu’il aurait dû avoir normalement lors de ses voyages dans la psyché d’Atsumi. Effets secondaires sans importance lui explique la professeur. Cela dit on en arrive à une confusion qui donne à penser que notre monde n’est finalement pas loin d’être le refuge de cinq milliards de zombies philosophiques.

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Le temps d’un plan, et juste avant de se « dissoudre », Atsumi évoquera fortement les silhouettes féminins vêtues de rouge peuplant les précédents films fantastiques de Kurosawa.

A côté du thème de l’aliénation, on trouve par ailleurs un thème qui semble intéresser Kurosawa depuis quelques années, celui de l’enfance. En effet, Koichi et Atsumi devront effectuer un voyage dans leur passé pour trouver l’élément enfoui, le traumatisme à la source du mal. Cette vérité sera d’abord disséminée à travers de multiples indices tout le long du film (un cercle, de l’eau, un enfant mouillé de la tête aux pieds, un plésiosaure) avant d’être révélée dans la dernière partie du film.

Là aussi, difficile de ne pas penser à d’autres films de Kurosawa. Quand on a à l’esprit Tokyo Sonata ou Shokuzai, on sait combien la figure de l’enfant peut apparaître comme une figure certes potentiellement géniale (l’enfant pianiste dans Tokyo Sonata) mais aussi fermée, un brin autiste (les deux frères de Tokyo Sonata et les quatre filles de Shokuzai). A côté de cela, il y a une capacité à mystifier le réel, ou plutôt à l’enchanter, à créer en lui de l’irréel (séquence finale de Tokyo Sonata). En soi l’enfant est un être à part dans l’œuvre de Kurosawa. Il possède une force qui n’a pas été encore corrompue par son environnement (même si, bien sûr, cet environnement peut s’en prendre à lui : le meurtrier violeur de Shokuzai ainsi que ce personnage de père dans le troisième épisode du drama). Et la course des deux jeunes adultes pour retrouver leur enfance peut être perçue de deux manières. D’un côté la volonté de trouver la solution pour sortir du coma. De l’autre la tentation du refuge face à l’angoisse d’un monde aliénant et toujours en transformation (transformation qu’a connu de plein fouet l’île sur laquelle vivaient autrefois les deux jeunes gens : il y est question de la construction d’un gigantesque complexe de loisirs sur un site naturel). On se gardera bien de révéler le dernier plan du film. Mais, pour ceux qui l’auront vu ou qui s’apprêtent à le voir, il me semble impossible de ne pas y voir une puissante ambiguïté, ambiguïté qui, selon notre caractère, pourra donner lieu à une interprétation optimiste ou franchement désolante…

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Beau, maîtrisé, bien interprété, Real a tout pour susciter l’éloge même si, même si… on pourra lui préférer d’autres œuvres de Kurosawa. L’impression mitigée que l’on pourra éventuellement ressentir a sans doute à voir avec cette histoire en forme de labyrinthe et structurées par des scènes répétitives. Et peut-être aussi que cela a à voir avec le côté « histoire d’amour » pour lequel on sent Kurosawa pas particulièrement à l’aise. Cela reste quand même un retour plus que convaincant au long métrage après la parenthèse drama que constituait Shokuzai. Et, tout comme Inception et Shutter Island, un film qui peut révéler plein de détails cachés lors d’éventuels revisionnages. Bref, si Real passe dans votre ville n’hésitez pas, on va pas non plus se mettre à chipoter quand un film de KK sort sur nos écrans !

7/10

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2 Commentaires

  1. Enfin vu. Pas mal. Ce qui est sûr, c’est que Kurosawa reste le maître incontesté du surcadrage. Qu’est ce qu’il m’énerve à toujours me mettre mal à l’aise avec ça. 🙂 Etrange film qui je trouve perd un peu de sa force (son ambiance) dans la dernière partie, qui ressort un peu trop tout un fatras psychanalitique de refoulé qui perso ne me passionne pas. D’autant que les films avec quête du trauma originels, je supporte plus (tu me diras y avait un trauma dans Shokuzai mais c’était différent, c’était le point de départ). Après, quand il ose basculer dans les 10 dernières minutes dans des scènes chez lui très inhabituelle, ça fonctionne bien pour peu qu’on joue le jeu. Sinon, très grande qualité visuelle comme toujours (l’idée de la ville qui fond comme une peinture sous la pluie), une ambiance à « l’inquiétante étrangeté » qu’à peu près lui seul maîtrise au point d’évoquer (sans jamais le copier) Lynch (cette femme docteur m’a jamais semblé très rassurante), et un caméo bien agréable de Kyoko Koizumi au passage. Grand sens de la topographie et des paysages également, comme d’hab. Un peu réservé sur la dernière partie et c’est vrai qu’il n’est pas totalement à son aise pour filmer une histoire d’amour. J’avais pas pensé à ça en voyant le dernier plan (mais bon, j’étais un peu sorti du truc, honêtement), mais maintenant que tu le dis (sans le dire), en effet, y a matière à interprétation. Ca ne sera pas un de mes préférés du cinéaste, mais ça reste toujours intéressant et intriguant.

  2. Oui, le « fatras psychanalytique » peut peut-être agacer, même si la psychanalyse, les dédoublements de personnalités et tout le toutim sont monnaie courante chez lui. Avec le recul je m’aperçois que la deuxième partie est pour moi aussi celle qui m’a le moins emballé.

    Le générique guilleret semble vouloir terminer sur une fin positive, grand public finalement. Mais pour les habitués de son oeuvre, c’est un peu dur à avaler. Le plan final m’a tout l’air destiné à satisfaire ces derniers.

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