Tora-san 48
Tora-san à la rescousse (Otoko wa tsurai yo: Torajirō kurenai no hana)
Yôji Yamada – 1995
Ça y est, fin du voyage pour Kiyoshi Atsumi…
Fin du voyage pour Torajirô Kuruma…
Mais pas fin du voyage pour le spectateur qui sait qu’il a encore deux épisodes à voir et de probables revisionnages à la clé, un peu comme un lecteur ayant achevé la dernière page du Temps Retrouvé et qui se dirait qu’il y aura forcément d’autres retrouvailles avec La Recherche.
Le Temps Retrouvé, le spectateur l’a dans cet épisode avec le retour de Ruriko Asoka dans le rôle de Lily. On l’avait quittée quinze ans plus tôt, dans Tora-san 25, et forcément, pour elle aussi, le poids des années est là (Asaoka est alors âgée de 55 ans). Mais la magie opère toujours. Lily reste Lily, à savoir une lumineuse madone, sans doute la plus intime, la plus complémentaire au colporteur. Et si je craignais le pire pour ce dernier épisode, j’ai été rapidement rassuré dès l’instant où elle est apparue. Certes, Atsumi n’était toujours pas au mieux, mais il faut croire que le rayonnement émanant de la chanteuse et du duo formé avec Tora-san rejaillit sur ce dernier et atténue son aspect maladif (il est vrai aussi que, contrairement aux spectateurs japonais qui ont vu les films avec une année d’écart, je me s’y suis habitué par mon rythme de visionnage).
Temps retrouvé aussi via la relation entre Izumi et Mitsuo qui, après deux épuisodes avec deux autres jeunes madones, se retrouvent. Mitsuo toujours un peu irritant. Mais en même temps, j’ai envie de dire chapeau bas ! Parce que bon, débouler comme il le fait pour ruiner le mariage arrangé de sa belle, respect ! Ça ne fait pourtant pas rire ses parents et encore moins Tora, pour qui un homme, un vrai, doit savoir quand il faut se retirer dignement lorsque la séduction d’une femme est compromise. Foutaises, répondra en substance Lily, pour qui ce genre d’attitude est typique des lâches (ouch !). Non, pour elle, Mitsuo a bien fait car les femmes aiment voir clair dans les sentiments des hommes.
Belle leçon que le spectateur espère à cet instant bien rentrée dans le crâne du colporteur. Mitsuo, lui, l’aura retenue et confiera enfin son amour à Izumi. À la fin de la saga, le couple Mitsuo-Izumi est donc parachevé. Symboliquement lors de l’épilogue, quand arrive l’habituelle scène du jour de l’an, Mitsuo n’est pas présent mais à côté d’Izumi que Sakura appelle au téléphone. Moyen de laisser entendre que le jeune couple est probablement en ménage (en tout cas qu’ils ne se quittent plus).
Reste le cas Tora-san. Arrivera-t-il enfin à se marier ? Lors des épisodes précédents, j’ai pu regretter que Yamada n’ait pas permis plus tôt à son personnage de fonder un foyer pour faire rebondir la saga vers une autre direction, avec un Tora essentiellement sédentaire mais, altruisme oblige, capable de repartir parfois pour aider des personnes. Finalement, avec cet ultime épisode, je m’aperçois que la formule était impossible. Au début du film, Sakura a la surprise de voir son frère à la TV. Kobe vient de subir l’important tremblement de terre de 1995. Beaucoup de bénévoles animent les secours pour venir en aide aux rescapés. Et parmi eux, Torajirô bien entendu, qui se paye en plus le luxe de côtoyer le Premier Ministre de l’époque (Tomiichi Murayama) et de l’appeler Mura-chan (grosse barre de rire à cet instant). Aussi bien, quand à la fin on apprend qu’il retourne au quartier coréen qu’il a secouru plutôt que de rester avec Lily, on n’est pas surpris. Finalement, son amour n’est pas exclusif à une femme, et pas même aux femmes en général. Son amour englobe le Japon et ses petites gens, ce qui fait que son cœur ne peut être réservé à une seule personne.
Détail amusant : ce retour sur les routes, ce nouvel échec (mais qu’on aurait tort de prendre comme tel) est la faute de Sakura. Alors que, ivre de joie, elle suit du regard son frère partir en compagnie de la madone (cela n’arrive jamais à la fin d’un épisode de Tora-san), elle se dit (et le spectateur avec elle) que, ça y est, enfin son diable de frère va pouvoir se reposer avec une femme qui l’aime ! C’est alors qu’elle s’aperçoit qu’il a oublié sa valise et qu’elle demande au jeune employé des Kuruma de s’empresser de la chercher pour la remettre avant que le couple quitte Shibamata. Erreur fatale ! La valise, c’est pour Torajirô le symbole de son nomadisme, en aucun cas celui d’une installation durable dans un lieu précis. Quand j’ai vu Tora et Lily entrer dans le taxi, prenant de court l’employé qui regarde impuissant le véhicule s’éloigner, je me suis dit que c’était bon, Tora allait donc devenir pantouflard. Mais par une ultime astuce, la valise lui revient et là, j’ai compris qu’on aurait de nouveau droit à un nouveau départ. Cela ne rate pas, on apprendra que Lily et Tora se sont une nouvelle fois disputé et que ce dernier est reparti sur les routes.
Mais rien de grave. On comprend que Torajirô retrouvera les siens, qu’il retrouvera Lily encore et encore et que cette quête d’une installation avec une femme n’était pas pour lui. Chez lui, l’amour ne peut être qu’une éphémérité perpétuellement renouvelée. Et finalement, il y a un peu dans les amours de Tora-san de la légèreté des haïkus sur la fugacité des choses…
Sans être le meilleur épisode de la saga, l’opus 48 apparaît comme une belle conclusion. Yamada n’avait sûrement pas conscience de le faire (le scénario d’un épisode 49 était déjà dans les cartons), mais ce choix de reprendre Ruriko Asaoka, de conclure (a priori) la liaison Mitsuo-Izumi et de relancer une ultime fois son colporteur sur les routes pour retrouver des démunis est finalement la meilleure conclusion pour un personnage universel et dont la silhouette rejoindra les personnages les plus iconiques de la comédie.
9/10














