Bijins de la semaine (64) : Deunan Knute et les Shirow girls

Il fut un temps où Masamune Shirow a été copieusement édité en France. Dans les années 90 précisément, Akira et Dragon Ball avait ouvert la voie – avec quelques titres plus confidentiels chez Tonkam – et bientôt allait suivre une pléthore d’œuvres d’une pléthore de genres. Parmi ces titres, ceux de Shirow : Appleseed, Black Magic, Orion puis, plus tard, Ghost in the Shell, porté par son adaptation au grand écran de Mamoru Oshii. Un peu comme un autre mangaka de sa génération, Ryoichi Ikegami, les rééditions ont eu tendance à se casse la gueule et l’on ne trouve plus guère que les derniers tomes de Ghost in the Shell en magasin, alors que les volumes d’Appleseed semblent être de plus en plus rares à dégoter. Peut-être que cela reviendra et il faut le souhaiter car en matière de cyberpunk en manga, on a rarement fait mieux depuis. O.K., il y a Boichi et son récent Origin qui n’est pas mal troussé (bien qu’il commence à m’ennuyer). Mais il faut savoir qu’à la fin des années 80, quand parurent les premières éditions américaines d’Appleseed chez Dark Horse, ce fut un choc pour le Olrik ado d’alors, ainsi que pour pas mal d’amateurs de BD exotiques venant d’Asie. Bien que je commençais à m’habituer à lire des mangas en anglais, je me souviens que ce titre était particulièrement ardu à décrypter de par la masse d’informations techniques qu’on y trouvait. Pas grave, l’intensité des scènes d’action était là pour me contenter.

En 1992 certains fanzines (le n°1 de Tsunami et le n°4 de Mangazone) y allèrent de leurs articles sur Shirow, découvrant un peu plus un univers bardé de mechas et de femmes d’action. Et c’est en 1994 que Glénat se décida à publier la première édition en français d’Appleseed. Je crois me souvenir que j’avais été interloqué par sa découverte. Je m’étais rendu à ma librairie de BD préférée lorsque je tombe sur une pile d’exemplaires du tome I d’Appleseed ! Comment diable ? Mais on ne m’avait pas prévenu ! Et avec en plus en couverture ceci :

Un putain de cyborg, une héroïne pulpeuse en diable dotée d’un gros flingue, c’était tout Shirow ça. Sortant un billet de cent francs, je m’emparai d’un précieux exemplaire pour le lire illico chez moi. J’allais enfin comprendre la complexité de l’histoire que je n’avais fait qu’effleurer chez Dark Horse. Enfin ça, c’est ce que je croyais car même en français, il faut bien reconnaître qu’Appleseed est encore un peu obscur. C’est ce qui peut plaire à l’amateur de Hard S-F et de cyberpunk compliqué, mais c’est ce qui peut aussi parfois rebuter. C’est ce qui d’ailleurs ne m’a pas fait acheter les récentes publications de Ghost in the Shell : Man Machine Interface : trop verbeux, trop fumeux.

Fumeux d’ailleurs comme le goût de Shirow pour les héroïnes. Pourquoi n’a-t-il jamais opté pour un héros ? Voici la réponse qu’il donne dans le n°1 de Tsunami quand on lui demande pourquoi ses protagonistes sont toujours des femmes :

Je pense que ce ne sont pas des femmes au sens propre du terme. Je les traite plutôt comme des idéogrammes. Avec un héros masculin, on peut donner l’impression que l’œuvre est stable et bien ordonnée. Cependant, il existe alors un risque de créer un style lourd et banal. Pour empêcher cela et pour donner à la BD une sensibilité neuve, il faut faire ressortir la personnalité du héros. Dans ce cas, le héros à un poids, une densité trop importante ce qui est impossible dans mes BD car, du point de vue de la structure, elles sont basées sur le principe du multiplexage et de la multiplicité des informations. D’autre part, j’ai pensé qu’il serait plus original de prendre une femme pour héros plutôt que comme accessoire d’un personnage masculin, qui n’apparaîtrait dans quelques scènes que pour la satisfaction des lecteurs mâles. Bien sûr, si je dessine des héroïnes, c’est aussi pour satisfaire mes lecteurs et moi-même, en tant qu’hommes.

Légère contradiction, d’un côté, je dis que je ne veux pas faire d’un personnage féminin une potiche. De l’autre j’avoue volontiers qu’il y aura volontiers du fan service avec une héroïne. Une chose est sûre cependant, ses héroïnes n’ont rien de cruches. C’est ce qui a d’emblée frappé à la lecture d’Appleseed. La couverture du tome 1 de l’édition français mettait l’accent sur le fan service, mais les couvertures des autres tomes étaient plus en accord avec le contenu : l’héroïne, Deunan Knute, n’a rien d’une poupée Barbie s’adonnant à un cosplay hi-tech. C’est une femme d’action, une pure et dure, une tatouée, du genre à en remontrer aux plus velues des Big Jim. Porter des bijoux ? Connais pas ! Elle, son truc, c’est porter un lourd blouson en Kevlar, des rangeots et un flingue à côté duquel le Magnum .44 de l’inspecteur Harry fait figure de jouet pour jouer aux cow-boys et aux indiens dans la cour de récré. Se maquiller ? Le seule maquillage que la bijin connaisse c’est le maquillage de camouflage pour des opérations commando ultra risquées.

Bref, pour le fan service, vous l’avez compris, ce n’est pas du côté de Deunan qu’il faut aller le chercher. Du moins au début. Ironiquement, les deux premières cases dans lesquelles elle apparaît nous la montre comme une inoffensive femme au foyer :

Mais cet aspect gentillet ne dure pas. Très vite les flingues et les regards torves vont être dégainés et il faudra rechercher le fan service plus du côté de la mignonnette Hitomi. Dans la section « data book » qui accompagne le tome 5 on y apprend, outre que « ses mensurations sont top-secret ! », que Deunan « est droitière mais s’est entraînée à être ambidextre en cas de besoin » et qu’ « elle a toujours sur elle deux couteaux. ». Une John Rambo avec des seins, quoi. Et un brin impulsive avec ça !

Cependant, comme bombarder son lecteur de scènes d’action et d’une avalanche d’informations technologiques et géopolitiques pourrait être lassant pour lui, Shirow n’oublie pas d’assaisonner parfois son récit de temps de pause. Et au fur et à mesure que progresse Appleseed, on découvre une Deunan dans la sphère intime. Ainsi ces planches dans lesquelles elle accompagne Hitomi dans un sento futuriste :

Mais aussi ces cases où l’on découvre que la belle a un amoureux en la personne de…

Briareos !

Briareos, son coéquipier, mentor, homme dont le corps n’est plus maintenant qu’une machine à 95% (seul le cerveau est d’origine), et donc amant. Ne demandez pas comment ça se passe au lit, je n’en sais rien. Une chose est sûre, la belle est bien amoureuse de la bête, ce qui permet au passage à Shirow de ne pas s’encombrer avec une histoire d’amour traditionnelle. En tout cas cela participe d’une féminisation du personnage qui, même lorsqu’elle sera représentée “en service”, sera parfois dessinée de manière à mettre en valeur sa plastique :

On la vu plus haut, quitte à choisir de représenter des personnages féminins, autant se faire plaiz’. D’ailleurs, il se fait tellement plaisir avec cet aspect, Shirow, qu’il ne dessine plus que ça ! Car à côté de ses mangas, le larron est connu pour avoir une multitude d’artbooks plus ou moins érotiques. Cela a commencé avec Intron Depot, en 1992. On le trouvait en import à l’époque. Je me souviens l’avoir feuilleté fébrilement dans je ne sais plus quelle librairie, à la fois ébahi par la joliesse des dessins, la qualité de l’impression, mais aussi frustré devant le prix salé dû à l’importation. A l’intérieur différentes sections consacrés aux différents mangas de l’auteur. Dans celle consacrée à Appleseed on y découvrait une Deunan étrangement tout sourire et moulée dans des combinaisons faites pour laisser apparaître ces mensurations pourtant censées être “top secret” :

Le reste de l’artbook est à l’avenant, on y trouve une multitude de poupées de chair bien pourvues par dame Nature et délicatement insérées dans des mechas d’acier :

Par la suite, l’érotisme s’amplifiera avec d’autres artbooks. Dans Intron Depot 2 – Blades, les noces de la chair et de l’acier se feront dans un univers de fantasy peuplé de bijins dotées de grosses lames :

Avec une différence notable par rapport au premier opus : Shirow tente désormais les poitrines libérées des contraintes textiles. Dans Intron Depot 3 – Ballistics, retour à l’univers cyberpunk. La maîtrise des techniques informatiques, initiée dans Intron Depot 2, est confirmée. Shirow créé des compositions parfois sages, parfois plus sexy :

Les corps se font plus allongés et plus huilés. Ceci rappelle peut-être aux connaisseurs de Ghost in the Shell une certaine scène censurée dans l’édition française, celle où l’on voit des androids lesbiennes faire des choses. De même dans GITS : Man Machine Interface, le lecteur japonais avait eu droit à une scène de cul qui détonnait fortement avec l’emballage cyberpunk. C’est apparemment un des fantasmes (et une facette de son fond de commerce) de Shirow qui a initié dès 2002 une collection de mangas et de posters intitulée Galgrease (gal pour jolie fille et grease pour l’effet huilée qui recouvre leur corps). Les univers représentés tiennent aussi bien de l’archéologie, de la piraterie ou du far west :

Avec à chaque fois deux constantes : des corps longilignes bien huilés donc, mais aussi des scènes de marécage spermatique renvoyant au tout venant ennuyeux de l’hentai actuel. On peut penser que cela ravit l’otaku de base écumant les librairies d’Akiba. Pour l’amateur d’Appleseed, cela fait regretter le temps où Shirow s’essayait à faire autre chose que de dessiner des gros seins huileux et des culs rebondis, à savoir raconter des histoires exigeantes. Pour cela, malheureusement, je crains qu’il ne faille davantage lorgner du côté de la relève (avec Boichi) ou des différentes adaptations anime ou cinéma de son oeuvre. En attendant un improbable sursaut, n’hésitez pas : replongez-vous ou découvrez Appleseed. C’est parfois sacrément prise de tête, mais qu’est-ce que c’est chiadé comme univers !

 

 

 

 

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2 Commentaires

  1. Salut Olrik, je me rappelle avoir effectivement bloqué sur les étals de la Fnac devant les couvertures grand format d’Appleseed, c’était incroyable à l’époque… (et on bavait un peu aussi devant la plastique de l’héroïne sur ce fameux tome 1 by Glénat…) Bel article !

    • Franchement, il y aurait moyen de faire une jolie réédition en deux gros nich… pardon deux gros volumes. Je dis ça, je dis rien.

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