Kids Return (Takeshi Kitano – 1996)

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Kids Return, sixième film de Kitano et deuxième dans lequel il n’apparaît pas. Et, comme pour le premier dans ce cas, A Scene at the Sea, le résultat est bon. Très bon même. Allez, lâchons le mot : c’est un chef d’œuvre. Pas de Beat Takeshi l’acteur dedans, mais un Kitano réalisateur inspiré qui va puiser dans sa jeunesse des éléments pour créer cette histoire de jeunes essayant de passer à l’âge adulte avec un fort taux d’échec (trois échecs pour une réussite, on va y revenir). Le résultat est une cartographie de la jeunesse s’apprêtant à faire le grand saut dans l’âge adulte, à la fois amusante, bouleversante, jamais méchante, au contraire empreinte de tendresse. Plutôt surprenant lorsque l’on sait que Kitano n’aime pas vraiment les jeunes actuels, trop souvent des enfants pourris et très éloignés des valeurs du respect, du travail, de la persévérance. Un des adultes du film dira d’ailleurs « si on les engueule les jeunes ne restent pas ».

Mais d’un autre côté, quand ils évoquaient la jeunesse ses films n’ont jamais témoigné d’un esprit féroce faisant dans la satire. Les jeunes de ses films peuvent être ridicules, mais les adultes ne sont pas mal non plus. Et même si ces gosses sont ridicules, le spectateur ressent pour eux une indéniable sympathie. Rien n’est simple et Kids Return en est une nouvelle fois un bon exemple.

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Et c’est parti pour l’article !

Les « Kids » du film sont en fait assez nombreux. On pourrait se limiter aux deux personnages principaux, Shinji et Masaru, lycéens glandeurs sans aucune idée de leur avenir, mais il ne faut surtout pas passer à côté des autres qui viennent compléter la peinture kitanesque de la jeunesse. Chaque personnage choisira une voie qui sera une possibilité de mener sa vie d’adulte. Et à l’intersection de ces voies, il faut imaginer un Takeshi Kitano jeune qui a sans doute été un mélange de tous les personnages du film. Lui aussi a glandé, lui aussi a fait l’école buissonnière pour faire des conneries (voir son récit autobiographique, la vie en gris et rose), lui aussi a été intéressé à un moment par la boxe, et lui aussi a pensé qu’une carrière comique serait une bonne possibilité. Je ne possède malheureusement pas le dossier de presse que Dionnet arbore ostensiblement dans un bonus de l’édition DVD chez Studio Canal :

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Bisque bisque rage…

C’est bien dommage car Kitano apparemment y explique les passerelles qu’il peut exister entre ses personnages et lui-même. Du coup, Kids Return peut être perçu comme le plus autobiographique des films de Kitano et, à l’image de l’OVNI Getting Any ? qui le précède, c’est un film un peu à part donc, même si l’on y retrouve beaucoup de motifs propres à son esthétique : cette violence sèche qui peut éclater à tout moment, des gags bon enfants qui arrivent en décalage par rapport à la situation, enfin ce minimalisme dans la narration qui montre une nouvelle fois combien Kitano possède cet art de la suggestion, art qui fait que si l’on n’est pas totalement concentré sur ce que l’on voit, on peut passer à côté de certains indices sur l’évolution des personnages.

Shinji et Masaru sont donc les deux héros du film. Ou plutôt les deux zéros. Bons à rien, glandeurs, ils passent leur temps à faire enrager leurs profs (l’un verra sa voiture neuve incendiée) et à racketter des faibles. Arrive un jour où deux de ces faibles font appel aux services d’un copain boxeur qui vient casser la gueule de Masaru. Dès cet instant, les deux garçons se mettent enfin à s’intéresser à quelque chose qui va structurer un peu plus leur vie : la boxe.

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Ce quelque chose qui permet de donner un élan qui va permettre de se lancer dans l’âge adulte est le leitmotiv de quasiment tous les jeunes personnages du film. Avec cependant des différences dans le but à atteindre. Masaru cherche manifestement à devenir plus fort, vexé de la rouste qu’il a reçue, à se créer un petit univers mental de manga dans lequel il est « Dynamite Joe ». En fait, il apparaîtra qu’il n’a aucun talent dans la boxe et sa passion subite retombera comme un soufflé dès la première déconvenue. Il se tournera alors vers le monde moins compliqué (a priori) des yakuzas mais là aussi,  sa progression sera stoppée net à cause d’une incapacité à en maîtriser les règles (par exemple celle concernant le respect envers les aînés).

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Pour Shinji, ce sera différent : lui a du talent, lui aura une réelle chance de percer en tant que professionnel. Mais il ne donnera jamais vraiment l’impression d’aimer ce qu’il fait. D’ailleurs, il est à deux doigts d’arrêter pour suivre Masaru et seule l’insistance de son entraîneur parviendra à la convaincre de rester. Ce sera malgré tout l’échec à l’arrivée, pour d’autres raisons.

Le troisième personnage, Hiroshi, est plus grinçant en ce qu’il conjugue deux idéaux qui ne peuvent se combiner. D’un côté il est amoureux de Sachiko (jouée par Yukô Daike que l’on retrouvera par la suite dans quatre films de Kitano), la jolie serveuse du bar dans lequel il a l’habitude de traîner.

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Touchant de candeur, il essaye de la séduire : il lui écrit une lettre à l’eau de rose, lui propose d’aller au cinéma, lui donne une petite poupée qu’il lui demande de garder toujours avec elle. Clairement, il ne veut pas se la taper (on peut imaginer que ce serait le but de Masaru and co) mais fonder un foyer avec elle. Bien. Problème : Sachiko est l’archétype de la fille qui veut se marier avec quelqu’un qui a une situation. Re-problème : Hiroshi, ne pouvant se permettre d’enquiller des années de fac, cherche tout de suite un travail à la sortie du lycée et se met à travailler d’abord pour une société vendant des balances (sic), puis pour une compagnie de taxis. Là aussi, bien. Kitano ne pourrait reprocher à ce jeune de manquer de courage. Sauf que lors de son expérience dans ces deux entreprises le constat est le même : Hiroshi se prépare une vie harassante pour gagner des clopinettes et sans doute voir sa femme le quitter. La solution trouvée pour y remédier sera tragique. Il aura un accident de voiture dans lequel la tête percutera violemment le pare-brise. Kitano usera ici de tout son art de la suggestion évoqué plus haut. On ne verra pas le corps d’Hiroshi. On ne verra même pas d’ambulance sur les lieux de l’accident. En fait on ne saura même pas s’il est bien mort. Mais par rapport aux données que le spectateur aura reçues précédemment, il ne peut faire que deux hypothèses : soit il s’est suicidé, soit, harassé par une dure journée de travail (un de ses collègues évoque sa fatigue dans une scène précédente), il se sera endormi au volant et aura eu cet accident qui lui aura été fatal. Dans les deux cas, il aura été tué par son travail. Lorsque l’on regarde attentivement une des affiches du film (dessinée par Kitano), un petit détail ne laisse d’ailleurs pas de doute sur la destinée d’Hiroshi. Kitano évoque ici ceux qui n’ont pas la possibilité de faire ce qu’ils aiment et, bien obligés à gagner leur vie, se voient contraints de se préparer une vie de merde. Ici nul discours critique envers les jeunes mais plutôt envers un système exploiteur et usant de formules toutes faites pour faire passer la pilule. « Si tu veux rendre ta femme heureuse tu dois bosser dur » dira à Hiroshi son patron (avec son corollaire sous-entendu : si tu ne le fais pas, elle sera malheureuse et te quittera car elle ne t’aime pas assez pour rester avec toi dans une vie compliquée). Formule lapidaire qui résume à elle seule le vide de la vie de Shinji, sans doute le personnage le plus touchant de toute la filmo de Kitano.

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Enfin, les derniers larrons du films sont eux aussi au nombre de deux. Arrivé là, je me dis qu’il y a une certaine symétrie dans les cinq personnages du film. A ma droite : Shinji/Masaru. Au centre : Hiroshi. A ma gauche : les deux comiques.

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Hiroshi est au centre en ce qu’il incarne une jeunesse formatée qui, parce qu’elle a entendu dire dès son plus jeune âge qu’après les études on doit travailler, fonder un foyer et être heureux, se met à l’action sans sourciller et non sans courage, quitte à foncer dans le mur et à n’en pas se relever.

Shinji et Masaru sont les éternels inadaptés. Eux, depuis leur plus jeune âge, se sont entendus dires des « ils n’en ont pas l’envergure », « ils n’en ont pas le talent ». Du coup, consciemment ou inconsciemment, ils agissent comme tel. Et lorsqu’ils rencontrent certains adultes qui les apprécient et qui pourraient véritablement les aider, les deux garçons gâchent tout en écoutant plutôt les conseils d’un mauvais génie. C’est flagrant avec Shinji qui, plutôt que d’écouter les conseils de son vieil entraîneur pour qui la boxe est avant tout question de travail et de discipline, suit plutôt les conseils foireux d’Hayashi, boxeur sur le retour dont on comprend assez vite qu’il a accumulé pas mal de rancœur à cause d’une vie de merde (là aussi, sentiment intelligemment suggéré par Kitano dans une scène de bar où le boxeur rencontre un collègue de travail). « Ne te laisse pas manipuler, fais toujours ce que tu as envie de faire », lui glisse-t-il juste après que Shinji se soit fait remonter les bretelles par l’entraîneur.  Evidemment, Shinji, coquille encore plus vide que Masaru, suivra le conseil, et perdra. Ils pourraient avoir toutes les cartes en mains pour réussir leur vie, on pourrait être sûr qu’ils trouveraient le moyen de tout foutre en l’air. Le regard que Kitano leur porte n’en est pas moins singulier. On pourrait imaginer du mépris de sa part. Au lieu de cela, Shinji et Masaru rejoigne la galaxie des personnages boiteux mais sympathiques de sa filmographie. Entre Masaru et Kikujirô (on rappelle que dans l’Été de Kikujirô, Kikujirô n’est pas l’enfant mais l’adulte), pas de grandes différences finalement. Mais revenons aux deux autres personnages qui sont leurs exacts contraires.

 Il s’agit de deux garçons fanas de manzai (duo comique) et dont on ne connaîtra pas le nom. Comme Shinji et Masaru, ils ont un domaine pour lequel il montre un goût certain. Enfin, plus qu’un simple goût. Une vocation surtout, une réelle volonté de transformer leur élan en succès. Un feu sacré qui, a la fin du film, fera le lien avec Kitano qui a commencé sa carrière en tant que comique manzai dans un cabaret d’Asakusa.

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Ascension ponctuée de scènes où l’on voit la salle gagner peu à peu des spectateurs.

Cerise sur le gâteau : leur imprésario sera un garçon passé plutôt inaperçu dans le film et qui faisait partie d’un gang assez ridicule de mauvais garçons. Finalement, ce jeune homme pourrait être le sixième élément de cette cartographie des plans de carrière de la jeunesse japonaise. Il est le double inversé du malheureux Hiroshi. Lui aussi est quelqu’un de fade. Mais il aura réussi sa vie, sera sans doute heureux et quelqu’un de bien. On pourrait croire qu’il y aurait une tentation moralisatrice chez Kitano et pourtant, s’il y a bien quelque chose qui n’est pas présent dans son film, c’est bien la moralisation. Et très loin de certaines déclarations tapageuses, on le soupçonne de les aimer, tous ces jeunes et leurs contradictions. Ils ne les jugent pas, se contente simplement de montrer différentes manières de mener sa vie après les études. Certains réussissent, d’autres se plantent. Mais entre les winners du manzai et les deux losers du film, Kitano se contentera de mettre très sobrement en avant le succès des deux premiers. Et la dernière scène sera évidemment réservée à nos deux glandeurs. Ils seront revenus à leur point de départ, auront gâché une réelle chance de percer dans un domaine mais peu importe, ils conservent une caractéristique dont on pressent qu’elle est perçue aux yeux de Kitano plus comme une qualité qu’un défaut : l’insouciance.

Arrivé à la fin de cet article je m’aperçois que je n’ai même pas évoqué le magnifique thème de Joe Hisaishi qui hantera longtemps vos souvenirs de ce film. Et j’ai même réussi le tour de force de passer sous silence toutes les scènes d’entraînement et de combats, elles aussi absolument prenantes. Bon, qu’on se le dise une bonne fois pour toutes : Kids Return, en cette deuxième moitié des 90’s, est un film merveilleux qui, après Sonatine (on met de côté Getting Any?) enfonce le clou en achevant de donner de l’ampleur au travail de Kitano. La suite ne sera pas dégueu non plus puisque le prochain sera Hana bi. Malheureusement, comme pour beaucoup de ses films, Kids Return est maintenant difficilement trouvable en DVD. Subsiste l’édition double DVD (avec Violent Cop) que l’on peut essayer de dénicher d’occase chez Studio Canal. La copie est d’assez bonne facture.

 

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8 Commentaires

  1. Formidable article ! Je l’ai revu hier soir avec un très grand plaisir. Tu as tout dit, et même plus. C’est drôle, jusqu’au visionnage d’hier soir, je ne me suis jamais posé la question du destion d’Hiroshi, pour moi c’était clairement le deuxième hypothèse. Et hier pour la première fois j’ai considéré la première, que la mise en scène n’exclue pas (d’autant que cette ambiguité renvoie aussi au propre incident qui a marqué la vie de Kitano avant ce film). Quand on découvre de nouvelles possibilités dans un film qu’on a déjà vu au moins trois au quatre fois depuis dix ans, c’est la preuve de sa richesse. La façon dont il filme l’entrainement de boxe est formidable, avec cette façon aussi d’accompagner les courses en extérieur, rien que pour ça le film est magnifique. Et cette BO… le theme principal est peut-être le plus beau de Hisaishi. Sur la dernière scène, elle est quand même assez terrible car si eux semble avoir gardé une certaine insouciance, il y a clairement aussi une amertume, une tristesse qui s’est installé, et malgré ce qu’ils en disent (méthode coué un peu pour le coup) il est bien possible que ce soit en effet fini pour eux. Mais quel beau film, plus ouvert aux autres, plus tendre que les précédents (en ce sens c’est vraiment le successeur de A scene at the sea plus que de ses films policiers, à plus d’un égard d’ailleurs, l’obsession du sport), j’aile beaucoup comme il dépeint en petits pointillés le parcours des deux comiques, on sent que la pudeur lui a interdit de focaliser sur leur succès qui fut aussi le sien. Et la tragique destinée de Hiroshi qui l’air de rien en dit beaucoup sur la société japonaise et son rapport conformiste au travail et à la vie de couple. Je ne sais pas si j’irai jusqu’au chef-d’oeuvre (parce que je le réserve pour Sonatine puis Hana-bi) mais grand film de toute façon. Et ton article lui fait honneur.

  2. (oh la la, re-désolé pour les fautes, ça fait tâche…)

  3. No problemo encore pour les fautes, Etre à 2h37, à taper un long commentaire alors que l’estomac mène une guerre sans merci à la digestion d’un bataillon de verres alcoolisés, moi je dis chapeau !
    C’est sûr qu’en comparaison de Sonatine et de Hana Bi on peut hésiter à dégainer le titre de « chef d’oeuvre ». Et pourtant, sur le thème de ce passage à l’âge adulte, de la recherche de l’accomplissement de soi en trouvant une voie, je serais pas loin de le mettre au top. D’autres films sur le sujet ont été faits (American Graffiti, Outsiders…), et parfois avec cette richesse qui permet de multiples visionnages, mais j’ai été réellement frappé par la profondeur et l’humour teinté de tendresse dans lequel baigne ce film. Shinji, Masaru, Hiroshi… Antoine Doinel spirit ! La tête dans le guidon, à fond dans leurs rêves, englués dans leur insouciance, tant pis si ça casse (enfin, un peu moins vrai pour le pauvre Hiroshi).

    Pour le thème principal, difficile de départager avec les autres d’Hisaishi. Mais c’est vrai qu’il est magnifique et symbolise parfaitement l’indécrottable insouciance un brin enragée des deux héros. Avec de parfaites variations au cours du film, avec des tempos et des sonorités parfois plus mélancoliques pour coller aux différentes étapes de la vie des personnages. Très inspiré.

  4. J’étais en retard sur ton article ce coup-ci.
    http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=16500
    Petite chro de la BO de Hisaishi donc, pour ceux que ça intéresse…

    • Très bonne critique une nouvelle fois, qui donne une idée très nette du film à travers la musique.
      A noter que la version du thème principal dans la compilation « Joe Hisaishi meets Takeshi Kitano films » on a droit à des voix d’enfants et des voix tribales. Version que je n’aime pas trop, ces sons atténuent la portée japonaise rassurante, des sonorités synthétiques.Agaçant dans leur artificialité.

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