Strange Circus et la Trilogie de la haine

 

L’époque où Sion Sono était un cinéaste connu seulement des happy few est-elle en passe d’être révolue ? C’est, après la sortie sur les écrans français de Guilty or Romance et de Land of Hope, ainsi que celle en blu-ray de Love Exposure, ce que l’on serait tenté de croire. La critique française commence à se pencher sur son cas et, pour peu que l’on soit un habitué comme moi de certains blogs, il n’est pas difficile de comprendre combien le cas Sono intéresse toute une nouvelle frange du public. C’est bien. C’est juste.

Après, on espère que ce bel engouement ne sera pas que le fruit éphémère de la découverte enthousiaste de la trilogie dite « de la haine », c’est-à-dire de Love Exposure et ses quatre heures bourrées d’inventivité, de Cold Fish (facilement disponible en DVD) et de son univers onirico-gore ou encore de Guilty of Romance et le dévergondage libérateur de son héroïne. Certes, il  faut bien le reconnaître : ces trois en imposent sérieusement et donnent le sentiment que Sono a atteint une sorte de plénitude dans les moyens, autant narratifs que plastiques, et qui font que le spectateur a d’emblée l’impression de se sentir embarqué. Embarqué presque au sens premier du terme tant la narration fait penser à un flux d’images et de sons absolument jubilatoire. Une sorte de virée en train de fantôme vers une catastrophe que l’on sent irrépressible.

Mais d’un autre côté, il ne faut pas non plus se voiler la face : ces trois films ont aussi pour point commun de présenter un cocktail sexe & violence et l’on peut penser que la nouvelle audience n’est pas totalement insensible à de tels arguments :  

En voici deux gros difficiles à parer. Contrairement à Megumi Kagurazaka, Cicéron peut aller se rhabiller !

Il est frappant de voir combien un film tel que Be sur to share, sorti après Love Exposure, paraît destiné à n’être connu que par les acharnés de Sion Sono, tout comme – sans doute à un degré moindre – les récents Himizu et Land of Hope consacrés à la thématique évidemment moins sexy du « post-fukushima ». Beaucoup moins de critiques sur le net pour ces derniers et concernant Land of Hope uniquement, puisqu’il a le privilège d’être sur nos écrans actuellement, au-delà de l’excitation que je lis ici et là à l’idée que c’est le 2ème film de Sono à avoir les honneurs d’une diffusion sur nos écrans, j’attends de voir ses résultats, tant au niveau de l’audience que de la critique. Sono a tout actuellement de la nouvelle coqueluche. Un peu comme en son temps Takeshi Kitano. Souvenez-vous, on en tenait alors un bon, un mec bien original et des films doux-amers qui portaient en eux la patte caractéristique d’un nouveau maître. La différence est que mine de rien, Kitano a tenu dans la durée et que tous ses films, depuis sa percée en France dans les années 90, ont été diffusés dans nos contrées (on attend juste son dernier, Outrage Beyond). Finalement Kitano a eu du bol car le propre d’une coqueluche est bien souvent d’être éphémère. Mais il a duré, lui (avec des films parfois contestables mais c’est une autre histoire). En ira-t-il de même pour Sono ? Personnellement j’attends de voir quelles seront les entrées de Land of Hope après une semaine d’exploitation. Au moment où je tape ces lignes, on en est à 912 entrées pour 28 copies, je n’ai pas l’impression que ce soit particulièrement encourageant…

Cela dit, en cas de bide, Sion Sono a déjà sa réponse toute prête

J’espère sincèrement en tout cas qu’il aura le même destin que Kitano en France, même si je crains que sa reconnaissance actuelle ne fasse figure de fétu de paille, un peu à l’image finalement de ce qu’avait été en son temps la découverte via internet et les festivals de Suicide Club : un bon tuage de gueule, un film violent mais aussi pertinent dans son fond, film que tous les amateurs de bobines asiatiques un tant soit peu originales se sont aussitôt conseillés. Et puis après… sans aller jusqu’à dire que l’intérêt redevint nul, il faut bien avouer que les films jusqu’à Love Exposure, les Into a Dream, Noriko’s Dinner Table, Exte, Hazard et autre Strange Circus firent moins parler d’eux, comme si Sono était condamné à être un réalisateur destiné à être redécouvert ponctuellement, au gré d’opus faisant plus sensation que les précédents. (1)

J’ai l’impression qu’il y a une attente bien spécifique concernant Sono : pas qu’il fasse de bons films mais qu’il fasse du Sono, c’est-à-dire du film rageur et formellement virtuose. Or, le bonhomme est quand même bien connu pour échapper à toutes classification et que faire un film beaucoup plus classique comme Be Sure to share (d’aucuns diront drama style) et the Land of Hope (qui n’est pas sans receler certaines scènes justement très drama) ne le dérange absolument pas. Et le public généralement approuve moins car ce n’est pas « son » Sono. A priori la critique est bonne concernant the Land of Hope. Mais j’ai senti poindre ici et là comme une déception, comme si on estimait que ce n’était pas là le « vrai » Sono. J’ai lu quelque part un critique écrire : « Il marque, en outre, l’assagissement d’un auteur que l’on attendait plus mordant sur un sujet pareil ». « Que l’on attendait » : tout est dit avec ces quelques mots. Après sa marquante trilogie, une attente a été créée, et malheur à Sono s’il ne remplit pas le cahier des charges ! Finalement, peut-être que sa volonté de passer radicalement à autre chose (des films plus mainstream) serait comme le signe d’une volonté (au-delà de l’argument avancé par sono qui consiste à dire que Fukushima lui a fait envisager différemment son métier) de ne pas se laisser enfermer dans un type de film particulier. 

megumi-neo-mook-4

Ami lecteur, tu as été bien patient de me lire jusque ici. Pour te récompenser, voici une photo de l’entrejambe de Megumi par Araki !

Bref, pour terminer (oui, je sais, le titre indique une critique de Strange Circus, elle arrive, elle arrive), je dirais que oui, la trilogie de la haine est tout de même bien classe, Love Exposure peut apparaître comme un chef-d’œuvre et que la tentation d’en faire une œuvre somme est grande (2). Le problème est que cette perception a pour conséquence une vampirisation de son œuvre : les œuvres à venir courent le risque d’être visionnées à l’aulne du chef-d’œuvre, tandis que celles antérieures, forcément moins abouties, risquent de tomber dans les oubliettes. Comme si un reboot avait été enclenché à partir de Love Exposure. Même phénomène avec Suicide Club en son temps, à la différence que les œuvres précédentes étaient vraiment anecdotiques et franchement difficiles à se procurer. C’est plus gênant avec Love Exposure car on a auparavant des œuvres vraiment importantes, œuvres largement accessibles pour peu que l’on maîtrise l’anglais pour les sous-titres.

Donc non, IL N’Y A PAS QUE LOVE EXPOSURE DANS LA VIE ! Il n’y a pas que les photos de petites culottes, les chansons de Yura Yura Teikoku, les uniformes de lycéennes et les scènes d’émasculation. Et si l’on devait qualifier de pierre angulaire à ce type d’esthétique, ce ne serait pas Love Exposure mais plutôt Strange Circus qu’il faudrait citer, Strange Circus toujours honteusement absent de nos bacs. L’article qui va suivre ne cherche pas à faire une critique exhaustive de ce film mais de repérer un certain nombre de motifs déjà en germe et qui seront repris par la suite dans la trilogie de la haine. Evidemment, il vaut sans doute mieux avoir vu l’ensemble des films avant de se lancer dans la lecture. Je livre tout de même un résumé de Strange Circus :

Le film possède deux partie. Dans la première, on suit les tourments de Mitsuko, une petite fille maltraitée par sa mère Sayuri et abusée par son père, un directeur d’école primaire. Ce dernier l’oblige même à regarder ses parents lorsqu’ils font l’amour. Une certaine confusion mentale va évidemment s’installer chez la fillette, confusion qui va la conduire au suicide. Elle survivra mais devra dorénavant passer sa vie dans un fauteuil roulant. Deuxième partie : surprise ! On découvre que tout ce qui vient d’être raconté est le roman qu’est en train d’écrire Taeko, une romancière à succès. Or Taeko est-elle-même dans un fauteuil roulant et ressemble comme deux gouttes d’eau à Sayuri. Du coup, ne serait-elle pas en train de raconter sa propre histoire ? N’est-elle pas en réalité Mitsuko, ce qui expliquerait la ressemblance avec la mère ? A moins que…

1) Les femmes, ces êtres maléfiques

Le film s’ouvre sur un extrait d’À Rebours de Huysmans, évoquant le fameux tableau de Gustave Moreau représentant Salomé face à la tête de saint Jean-Baptiste. La citation finit ainsi : 

« Femme ardente et cruelle » : ce sera le cas du personnage de la mère mais aussi de Koike dans Love Exposure. Dans Cold Fish, l’épouse du personnage principal jouée par Megumi Kagurazaka succombera bien facilement aux avances de Murata, et l’épouse de ce dernier, Aiko, l’aidera bien volontiers, le sourire aux lèvres, dans son entreprise de dépècement de cadavre. Enfin, dans Guilty of Romance, Megumi Kagurazaka joue à nouveau la femme ardente tandis que Mitsuko et sa mère incarnent les femmes cruelles. Et même Yoko dans Love Exposure, malgré l’aura christique que lui prête Yû (on se rappelle que Yû voit en elle sa « Maria »), n’est pas exempte de reproches à travers sa liaison avec Koike. Bref, dans tous ces films, les femmes rappellent que cette histoire de péché originel n’est pas une vaine légende. Le problème, c’est que les hommes ne sont pas vraiment dignes d’éloge non plus, les pères tout particulièrement.

2) Un pauvre/sale type : le père

Dans Love Exposure, le papa de Yu traumatise à moitié son fils par sa foi religieuse hystérique. Koike aura passé son enfance auprès d’un père violent. Dans Cold Fish, le père doit d’abord essuyer la faillite de son rôle de chef de famille : sa fille se fout éperdument de lui et sa femme n’est guère excitée à l’idée de le faire avec lui. Il essaiera à la fin de reprendre les choses en main en jouant artificiellement les pères autoritaires. Enfin, dans Guilty of Romance, l’époux de l’héroïne, derrière sa façade d’écrivain propre sur lui, passe son temps à la tromper avec les pires gourgandines des bas-fonds de Tokyo.

Concernant Strange Circus, le papa de Mitsuko est un peu un mélange de tout cela. Autoritaire, il l’est puisqu’il n’hésite pas à frapper son épouse quand celle-ci l’emmerde. Lubrique, il l’est aussi, et le mot paraît même bien faible puisque non content d’honorer  madame, il se complaît aussi dans l’inceste avec sa fille, et va même jusqu’à organiser des parties fines dans sa maison malgré la présence de son épouse :

Euh… qu’est-ce que tu veux manger ce soir mon chéri ?

– Des moules !

Sans aucun doute le personnage le plus épouvantable de toute la filmo de Sono. Cerise sur le gâteau, ce type est par-dessus le marché directeur d’une école primaire. Lors d’une scène, on le voit donner un discours d’information via un téléviseur : 

Ce n’est pas Big Brother mais Big Father, l’être qui écrase l’enfant de son regard, de sa présence. On sait comment la fin de Cold Fish règlera son compte au personnage principal, alors en pleine crise d’autorité paternelle (petit rappel ou pour ceux qui n’ont pas peur des spoils, c’est ICI).

3) Des relations parents/enfants… compliquées

Justement parlons-en des conflits que de tels pères engendrent forcément avec leur progéniture. On vient d’évoquer Cold Fish. Dans Love Exposure, Yû ne règle pas son compte à son père (qui au fond ne cherche pas à nuire à son fils) mais cherche au contraire à lui plaire en commettant des péchés. Mais cela n’arrangera pas vraiment leurs relations. Koike quant à elle s’occupera de son père violent d’une manière plus radicale :

à 4’50 exactement

Il peut arriver que l’entente soit cordiale mais alors elle se fait par le truchement décérébrant d’une secte (voir le 8. plus loin).

Dans GoR, les conversations entre Mitsuko et sa vieille maman (remarquablement jouée par Hisako Ohkata ) seront glaçantes de haine rentrée. Sans trop dévoiler la fin, l’une des deux s’occupera de manière drastique du sort de l’autre. Dans Strange Circus, là aussi sans dévoiler une surprenante révélation à la fin, l’affrontement enfant/parents ne se fera pas sans hémoglobine. Chez Sono, enfants et parents se supportent à condition de ne pas vivre sous le même toit.

4) Voyeurisme et exhibitionnisme

Le sexe fascine, le sexe attire, même si parfois il est bien crade. Il est même rarement situé dans la normalité. Dans love Exposure, Yû, plutôt que de perdre sa virginité, préfère se complaire dans la photo volée de petite culotte. Plus tard, afin de tester sa maîtrise de lui-même (il ne peut retenir une érection lorsqu’il voit la culotte de Yoko), Koike demandera à Yoko de lui exhiber sa culotte. Dans une scène coupée, on voit par ailleurs la même Koike y aller franchement dans un threesome (et devant une caméra s’il vous plaît).

Dans CF, Murata demande à ses jolies employées d’être dans une tenue permettant d’arborer joliment leur silhouette d’idolu. Enfin dans GoR, l’héroïne s’exhibe fièrement à Shibuya pour trouver des clients tandis que Mitsuko s’adonne sans aucune retenue à son affaire sous les yeux de sa nouvelle disciple.

Pour Strange Circus, accrochez-vous ! Le père ne trouve rien de mieux à faire que d’installer sa fille dans l’étui d’un violoncelle et de le placer dans la chambre conjugale. Comme l’objet est doté d’un trou, cela permet à la fille d’assister à un étrange spectacle : 

Bon, si vraiment tu es toi aussi un voyeur dans l’âme, tu peux cliquer sur l’image pour voir de quoi il en retourne.

Chez Sono, on regarde ou on est regardé. Et lorsque cette dichotomie est dépassée au profit d’une rencontre, la relation se concrétise uniquement de manière charnelle. L’amour n’existe pas. Ou plutôt si, dans Love Exposure, mais il aura fallu attendre 4 heures et l’histoire d’amour commencera vraiment à partir des mots « the end ».

 5) Des objets qui coupent

Chez Sono, on aime bien se mutiler ou porter atteinte à l’intégrité de son prochain. C’est Koike qui, dans Love Exposure, fait quelque chose au zizi de son papa. On la voit aussi jouer du cutter avec un garçon qui brûle pour elle. Yu jouera à la fin du katana et tranchera pas mal de carotides. Je passe rapidement sur le couple infernal de Cold Fish :

Ben quoi ?

Tout comme le cadavre inaugural de GoR :

Cadavre auquel le personnage de l’inspectrice cherchera à mettre un nom.

Pour Strange Circus, là aussi, on va essayer d’éviter de spoiler. Disons qu’il arrivera quelques bricoles au père indigne et qu’un des personnages aura fait subir des choses à son corps. Quand la mère Sayuri est excédée, elle n’hésite pas à se saisir d’un gros couteau. Quant à Mitsuko, après son suicide (elle saute du haut d’un immeuble), elle verra son corps livré à des chirurgiens qui semblent étrangement plus occupés à ouvrir les plaies qu’à les fermer (voire à en créer d’autres !).

D’une manière générale, les armes blanches sont le moyen privilégié de se faire mal ou de faire mal à son prochain. C’est un monde où la barbarie triomphe sur la civilisation. Idée que l’on retrouve à travers l’utilisation de la musique… (cf plus loin)

6)La joie de se déguiser

Autre motif récurrent : le déguisement (ou l’uniforme). Il peut d’abord chercher à exacerber la sexualité d’un personnage. L’épouse dans GoR par exemple lors de ses pérégrinations à Shibuya pour appâter le jeune mâle, son alter ego Mitsuko (dont les habits et le lourd maquillage font office de panoplie de prostipute), mais aussi les minettes de CF. Les costumes blancs seront souvent maléfiques. Ainsi le frère de Mitsuko et son costume évoquant vaguement les droogies d’Orange Mécanique, et bien sûr Koike et ses deux sbires dans Love Exposure. A noter que dans ce film le déguisement permet de constituer le principal nœud du film avec Yu se métamorphosant en Sasori. Deux choses sont d’ailleurs réalisées par cet acte : le simple travestissement donc, mais aussi l’inversion. Or, là aussi sans trop dévoiler, l’inversion sexuelle est présente dès Strange Circus. D’ailleurs, c’est sans aucun doute LE film où le déguisement est omniprésent puisque les personnages n’ont de cesse de se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas. La romancière Sayuri et son fauteuil roulant ? Une grosse arnaque !

Le père et son apparence de respectable directeur d’école ? Du pipeau ! Il faut ici prendre déguisement au sens large. Tout n’est pas qu’affaire d’apparence physique mais aussi d’apparence morale et psychologique, certains personnages ayant tendance à se prendre pour d’autres. Mais les costumes sont bel et bien présents, et Ô combien ! avec tous ces personnages :

 

C’est le « strange circus » du film, un cirque mental qui illustre la psyché de… eh bien en fait on ne sait pas vraiment. Mais devant le monde dingo qui est représenté à l’écran (et c’est valable pour les autres films de la trilogie), on n’est pas loin de penser que la société japonaise n’est qu’un gigantesque carnaval (et ce sera revérifié dans the Land of Hope) 

7) Du baroque à gogo

Le baroque est dans tous ces films la marque de fabrique de Sono. Dans Love Exposure, est baroque ce mélange des genres qui est déversé 4 heures durant sous les yeux du spectateurs médusés. Biblique, comique, épique, tragique, pathétique, tout y passe. Dans Cold Fish, est baroque l’exacerbation de la violence conduisant à un grotesque macabre. Dans GoR, est baroque l’excentricité et l’état de surexcitation des personnages, mais aussi la prolifération de couleurs vives lors des scènes nocturnes (qui contrastent alors violemment avec les scènes diurnes beaucoup plus fades), des postures exagérées, des situations exagérées, des lieux improbable (ici le « château » en référence à Kafka), le motif du labyrinthe auquel se joint celui de la confusion entre la réalité et l’illusion, enfin la mort.

Quant à Strange Circus, eh bien c’est un peu tout cela. Film protéiforme, il trimbale le spectateur dans un récit labyrinthique à la David Lynch dont il est bien difficile d’interpréter la fin. Des quatre films, c’est celui qui joue le plus sur la confrontation entre réalité et illusion et qui exacerbe le plus le sexe et la violence. On y trouve aussi en germe cette impression de mouvement, de flux formel narratif (qui sera à son apogée dans Love Exposure) présentant un monde sans cesse agité et ramenant à la surface des choses des forces contenues pas toujours avouables.

Enfin, il y a ce cirque grotesque, les séances de jambes en l’air de Taeko ainsi que la décoration particulière de son appartement, le tout accompagné d’une musique de cirque, type de musique que l’on attend d’ailleurs lors de la scène finale de CF.

8) A chacun sa secte

Dur dur d’être existentialiste dans les films de Sono. Love Exposure nous présente une secte, « l’église zéro », où sont englués Yoko et les parents de Yû. Le même Yû doit faire face au catholicisme forcené de son père. Dans CF, la fille du père de famille, Mitsuko (à noter que dans ce film les prénoms de Mitsuko et de Taeko sont réutilisés ; Mitsuko sera aussi repris dans GoR), rejoint la jolie troupe de Murata. Elle ne tardera pas à être changée, tant physiquement que moralement, comme subjuguée par son nouvel état. Dans GoR, le mari écrivain a tout d’un gourou illuminé dans ses séances de lecture publique, et Mitsuko, professeur d’université, semble elle aussi avoir un certain pouvoir fascinateur sur son auditoire. D’ailleurs, elle fascine littéralement Izumi, comme était fascinée Yoko par Koike dans Love Exposure.

Dans Strange Circus, la secte c’est clairement l’école :

Le message est clair : dans notre société la manipulation commence dès le plus jeune âge. Et elle n’est pas près de s’arrêter. Sans trop empiéter sur mon prochain article à propos de Land of Hope, même dans ce film, pourtant radicalement différent de la trilogie de la haine, cette idée que l’homme est prisonnier dans ses choix des autres et qu’il lui faut se rebeller. Yû n’aura de cesse de le faire tout le long de Love Exposure, tout comme Sono d’ailleurs, et ce dès sa participation à Tokyo Gagaga :

9) Le classique c’est fantastique

Il n’aura échappé à personne que l’extraordinaire première heure de Love Exposure (au bout de laquelle apparaît enfin l’écran titre ! ) est aussi bien portée par la qualité du montage, l’inventivité et la variété des situations, mais aussi par l’usage de la musique classique, ici le Boléro utilisé en leitmotiv et accompagnant l’allégresse de Yû dans sa quête de péchés et de photos de petites culottes. Cold Fish utilise la 1ère symphonie de Malher , GoR la 9ème du même Mahler, symphonie que l’on croyait à jamais associée au final de Mort à Venise de Visconti, et que l’on entend ici associée à la fameuse scène où Megumi Kagurazaka urine face à deux écoliers.

Dans Strange Circus, matez-moi cette playlist : Bach, Saint-Saëns, Liszt et le Clair de Lune de Debussy que l’on a entendu depuis magistralement utilisée dans Tokoyo Sonata par Kiyoshi Kurosawa. Et récemment, c’est la 10ème de Mahler qui a été utilisée dans the Land of Hope. Dans tous les cas, que l’utilisation de la musique soient réussie ou non, qu’elle souligne le pathos d’une scène ou qu’elle entre en conflit avec lui, il y a souvent une impression de malaise, malaise d’entendre une musique supposée représenter l’idée de ce que peut produire de plus achevé artistiquement une civilisation supposée raffinée, musique associée à des situation où prédominent la violence, le sexe, la barbarie ou tout simplement l’idiotie (les photos de Tosatsu dans Love Exposure). Avec l’utilisation de la musique classique, on obtient une sorte de grandeur, mais une grandeur du crapoteux.

 

Voilà. neuf points qui me sont immédiatement venus à l’esprit en rematant Strange Circus, neuf points qui m’ont paru absolument évidents et qui me donnent à penser que plutôt que Love Exposure, c’est bien Strange Circus qui constitue la véritable matrice artistique de cette partie de l’œuvre de Sono récemment découverte en France. Et plutôt d’une trilogie, on devrait finalement parler d’une tétralogie de la haine. A un degré moindre, son avant-dernier film, Himizu, n’est d’ailleurs pas sans entretenir un certain nombre de points communs avec les films de cet article. La haine est un sentiment qui a  occupé Sono un certain temps semble-t-il. En comparaison  le beau et apaisé Land of Hope semble constituer une transition. Transition pour quoi ? C’est la question. Aux dernières nouvelles, Sono semblerait intéressé à l’idée de faire des films mainstream à déguster avec son seau de popcorn (cf. interview dans le Mad Movies n°262). Cela fait un peu peur mais d’un autre côté, lorsque l’on voit la bande annonce de son prochain film, il n’y a peut-être pas trop de crainte à avoir :

On espère juste une chose : diffusé ou non en France, que sa filmographie ne devienne pas aussi cahoteuse que celles de Miike et de Kitano. En attendant de le vérifier, achetez donc votre ticket pour aller voir the Land of Hope. Même si c’est moins audacieux et virevoltant que Love Exposure, c’est du tout bon et ça gonflera les entrées.

(1) Ce manque d’intérêt est tout aussi valable pour le Japon : Strange Circus a été un bide et Love Exposure n’est sorti que dans une pauvre salle à Tokyo. C’est uniquement lors de sa sortie en DVD que le bouche à oreille a commencé à fonctionner.

(2) Grande mais absurde car Sono n’est pas encore un vieux barbon et il lui reste encore la possibilité de faire d’autres « chefs- d’œuvre » qui ne participeront pas forcément de la même esthétique.

 

Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

4 Commentaires

  1. La chance de Sono, c’est « qu’il faut » tout simplement trouver un nouveau grand nom pour le cinéma japonais (c’est un peu une obligation pour la critique et le public). Parce que les films de Kitano et Tsukamoto ne sont plus ce qu’ils étaient et que Miike reste définitivement trop inclassable. K. Kurosawa aurait pu remplir ce rôle, mais il aurait fallu enchaîner plus vite après « Tokyo Sonata »… Toyoda aussi aurait été beau dans ce rôle, mais c’est raté…

    Je pense que ça va se jouer entre Sono et Matsumoto.

    Moi aussi, je trouve ça étrange de voir des tas de gens découvrir son oeuvre sur le tard (parce que « Suicide Club » commence à dater mine de rien) et se construire trop rapidement une image de son style (basée sur la trilogie). Mais il déjouera sans doute bien des attentes avec ses prochains films…

  2. N’oublions pas la valeur Ghibli et Mamoru Hosoda destiné à être après Miyazaki le futur grand de l’animation japonaise.
    Après, l’animation mise à part, c’est vrai qu’il n’y a plus vraiment de grande figure de proue. Cela dit, si Kitano et Miike ne me font plus vraiment vibrer, j’attends encore beaucoup de Tsukamoto et surtout de Kurosawa. Mais c’est vrai qu’il y a comme un boulevard qui se dégage devant Sono. Je reste un peu pessimiste sur ses chances mais espérons.

  3. Et tu n’adhères pas au ciné de Matsumoto ? Il a en plus la chance d’être dans les petits papiers du festival de Venise, c’est un avantage.

    Sinon, bien d’accord pour Hosoda.

    • Tous les cinéastes que l’on évoque sont de toute façon des cinéastes plus ou moins barrés et dont la carrière a connu des creux. Les deux sont sûrement liés, avec la lassitude ou l’incompréhension que des oeuvres WTF? peuvent susciter. Ça a été flagrant chez Kitano avec Takeshis et Kantoku Banzai (et il se repasse un peu la même chose avec ses deux « Outrages »). Du coup je me garderais bien de pronostiquer l’avenir de Matsumoto.J’ai plutôt aimé Symbol, après ça ne m’a pas non plus renversé. Il n’en est qu’à trois longs métrages d’ailleurs (ça me rappelle qu’il faut que je voie Zaya Samurai), j’attends un peu de voir la suite…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *