Tora san 25 : Torajirō Haibisukasu no Hana (Yoji Yamada – 1980)

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Soyons clair : un blog sur le Japon qu’évoque pas à un moment Tora san n’est pas un vrai blog sur le Japon. Et si je me laissais emporter par les deux apéros que j’ai dans le pif, j’irais même jusqu’à dire qu’un blog parlant de ciné jap’ ne faisant pas les critiques des 48 films avec tora san n’est pas un vrai blog sur le ciné jap’. Cela dit bon, calmons-nous, j’ignore si les 48 films seront évoqués en ces pages mais je compte bien revenir régulièrement sur le cas Tora san. Et comme après plus de 350 articles je m’aperçois que je ne l’ai pas évoqué une seule fois, je répare un peu honteusement cet oubli avec aujourd’hui la critique du 25ème opus : la Fièvre tropicale de Tora san (titre international).

Pourquoi commencer par celui-ci plutôt que le premier ? Juste à cause de l’envie de corriger un gros sentiment de déception après avoir vu Hotel Hibiscus de Nakae. Certes, le film campait un Okinawa brut et assez séduisant mais en terme d’histoire, pardon! une grossière adaptation d’un manga peut-être intéressant sur le papier, mais ici rendu inepte et abrutissant du fait de personnages artificiellement hauts en couleur. Du coup, le petit séjour dans Okinawa m’a laissé un arrière-goût amer et il fallait que je ratrappe cela. C’est ici qu’intervient Tora san 25ème du nom, puisque le titre japonais est Torajirō Haibisukasu no Hana. « La Fleur d’hibiscus de Torajiro« . Et l’hibiscus, devinez quoi ? ben c’est une fleur très répandue à Okinawa :

Profitez-en , je crois que c’est l’unique photo de fleur sur Bulles de Japon

Avant d’aller plus loin, rappelons ici ce qui fait la spécificité des Tora san et ce qui explique que la série se soit étalée sans faiblir sur 26 années. Tout d’abord, on a parfois l’habitude de comparer Torajiro Kuruma au personnage de Charlot. Il y a du vrai là-dedans, même s’il convient de relativiser. Le clochard de Chaplin vise à une universalité atemporelle du fait que la plupart de ses films jouent sur l’expressivité et les situations. A l’opposé, les Tora san jouent à fond la carte de la couleur locale et pourront apparaître déroutants aux yeux de l’étranger peu au fait d’un certain cinéma japonais populaire (et même d’un Japon populaire). Et pourtant, l’indéboulonnable camelot joué par Kiyoshi Atsumi peut lui aussi prétendre à une certaine universalité. Mais il s’agit d’une micro-universalité, une sorte de quintessence de culture populaire qui a parlé et parlera encore à pas mal de générations de japonais. Son personnage renvoie à une certaine idée du Japon, un âge d’or qui n’est pas sans faire penser aux films en couleurs d’Ozu. Pas d’antagonistes, de mauvais personnages chez Ozu et Yamada, juste des personnages en proie à une tension entre devoir social et familial d’un côté, et pente naturelle des sentiments de l’autre. Les personnages ne sont jamais longtemps isolés dans leurs malheurs : la famille et les amis sont toujours dans un coin, attentifs, prêts à tendre la main, à des années lumière de l’individualisme dominant du Japonais moderne.

Evidemment, on pourrait ici craindre que Yamada n’ait peut-être abusé un chouïa d’une soupe de bons sentiments. Eh bien justement, c’est toujours ce qu’il a voulu. Pour reprendre une fameuse comparaison faite par lui-même à propos de sa série, un film de Tora san doit se voir comme un bon gros bol de ramen dont Yamada se serait fait la spécialité. Qu’importe dès lors de s’essayer à élaborer une autre recette puisque celle-ci il la tient à la perfection ! Et de fait, le spectateur, habitué à ces films, ne cherchera pas forcément à commander autre chose. On le connait par cœur le bol de ramen, mais des années après, il continue à procurer le même bonheur instantané, donc pourquio risquer le diable à tester une autre recette ?

Ce bonheur, les Japonais l’ont donc connu 48 fois. D’abord à raison de deux fois par an, puis une seule fois, au moment des fêtes de fin d’année. Date opportune et symbolique : voir un nouveau Tora san, c’est l’assurance de revoir une deuxième famille. Le succès ne s’est jamais démenti, les films de Yamada ont toujours rejoint le peloton de tête au box-office, faisant même la nique aux grosses productions hollywwodiennes.

Mais quelle est donc cette magie Tora san qui fait que, malgré une absence totale de surprise, on en redemande ? A tout seigneur, tout honneur, il faut d’abord évoquer :

Kiyoshi Atsumi

Son personnage est laid, bête, buté et parfois injuste. Mais on l’aime. Car il est Tora san, c’est-à-dire une création comme on en voit rarement au cinéma, une création qui semble fusionner toutes les contradictions humaines, ses petites bassesses comme ses grandeurs. Et on se prend alors à sourire des bêtises du personnage, à guetter les moindres de ses apparitions. Pour un peu on aimerait traverser l’écran et serrer dans nos bras cet imbécile. Mais comme ce n’est pas possible,  on attend six mois pour voir le prochain opus de maître Yamada.

Atsumi aura quasiment fait toute sa carrière en jouant ce personnage. Aussi quand il casse sa pipe en 1996 d’une tuberculose pulmonaire, Yamada aura l’intelligence et le bon goût de ne pas poursuivre la série. Atsumi fait partie de ce panthéon de stars qui ont su faire de leur création une entité appartenant quasi définitivement à un imaginaire collectif.

Tora san est donc le fil conducteur des films. Il évolue (le dernier film montre le poids des années) et en même temps fait du surplace. Éternel cœur d’artichaut, Torajiro ne parvient jamais à trouver l’âme sœur, au grand dam de se sœur indéfictiblement bienveillante à son égard, Sakura :

Jouée par Chieko Baisho, autre actrice fétiche de Yamada, on la voit dans les 48 films mais aussi dans d’autres cartons comme le Mouchoir Jaune.

Précisons ici que Sakura vit avec ses parents, son mari et leur fils dans le vieux quartier de Shibamata, dans la banlieue de Tokyo :

C’est le Japon des petites gens, où la moindre nouvelle se répand comme une traînée de poudre et où l’on va chercher à s’entraider. Sorte de plaque-tournante de ses bons sentiments, le magasin de dangos (sorte de friandise) que tiennent son oncle et sa tante, et où les aident et vivent sa sœur, son mari et leur fils :

Ici la tante

Ce lieu est un passage obligé des pérégrinations de Tora. Il y débarque souvent en début de film, juste le temps d’inquiéter tout le monde avec de nouvelles bonnes mauvaises idées, et à la fin après un voyage, comme un éternel retour aux sources qui lui fera charger ses batteries, physiques et sentimentales.

Car, on l’a évoqué, Tora est, en matière d’amour, un éternel perdant. Autre motif récurrent : le personnage de la madone (« madonna » dans les films). Toujours sensible aux bijins et surtout doté d’un coeur d’or, Tora n’hésite pas à aider les jolies brebis qu’il rencontre, quitte à s’embarquer dans des histoires qui feront frémir ses proches. Parfois, les relations qu’il parvient à tisser avec la madone du moment arrivent à faire croire au spectateur que ça y est, Tora va le faire, il va enfin fonder un foyer. Las, l’histoire se termine invariablement en déconvenue et c’est le cœur lourd qu’il revient auprès de sa famille… avant de repartir, le cœur à nouveau chargé d’allégresse. Comme chez Chaplin, il y a de l’éternel enfant dans ce personnage.

Allez, enchaînons maintenant avec ce Fleur d’Hibiscus et commençons d’emblée par évoquer la madone du film qui est jouée par…

Ruriko Asaoka

Elle est la seule madone de la série à apparaître 4 fois. Jouant une chanteuse de cabaret de seconde zon, finalement un personnage aussi inadapté que Torajiro, elle a su camper un personnage devenu très populaire. Elle peut faire figure d’éternel amour de Tora, à tel point que l’on se dit que si jamais Tora devait un jour se marier, ce serait avec elle. L’ultime épisode de la série fera d’ailleurs revenir ce personnage mais ça, c’est pour un autre article). Quand on voit cette photo, on se dit que c’est bien la classe. Ça ne l’est en fait pas tant que ça puisque dans cette troisième apparition de Lily, l’actrice a 40 ans et joue une Lily jolie mais bien déplumée. C’est que, comme elle l’explique à une lettre qu’elle envoie à Tora, elle est gravement malade, clouée dans un lit d’hôpital à Okinawa. Evidemment, le sang de son ami ne fait qu’un tour, il fait aussitôt ses valises et vole la rejoindre…

bien qu’il ne supporte pas l’avion.

Sa découverte d’Okinawa (et celle du spectateur) est intéressante car elle montre d’emblée une île grossièrement urbaine (avec un plan sur la fameuse kokusai dori – premier screenshot plus bas) passablement défigurée par l’occupation américaine :

Enfin, « défigurée » est un bien grand mot. Disons à l’opposé d’une vision paradisiaque de l’île et du Japon éternel propre à chacun des films de Tora san. Même lorsqu’on sort de la ville pour arriver dans un bout de campagne, celui-ci n’a rien d’évident :

Le dernier photogramme montre l’hôpital où se trouve Lily. Une Lily affaiblie mais qui va peu à peu se métamorphoser lors de ses retrouvailles avec son ami. C’est que Tora a un deux pouvoirs particuliers. D’abord celui d’agacer tout le monde, y compris sa famille. Mais aussi, irristiblement, d’enchanter aussi ce même monde :

De lieu mort, cette chambre devient un lieu vivant et empli de joie du fait de la gouaille et de la bonne humeur de Tora. C’est une des forces de Yamada et de ses acteurs : arriver à jouer de la corde sensible avec naturel et justesse, sans sensiblerie excessive. Le spectateur devient alors une sorte de témoin privilégié de ce qui se passe dans cette chambre, un complice qui aura bien du mal à réfréner un sourire devant les pitreries de Tora, et à ne pas être touché par le bouleversement intérieur de Lily. Pas qu’intérieur d’ailleurs car dès cet instant, le film se transfigure : l’humeur de Lily, mais aussi sa santé, sa beauté, se métamorphosent :

La jeune femme rayonne, on comprend que son cœur endormi se remet à battre fortement pour son nigaud de camelot. De même, les décors vont eux aussi se modifier. Finis les espaces hideusement urbanisés, on passe maintenant à un Japon des petites rues et aux plans de nuages :

Une osmose se fait entre la perception du lieu et l’idylle qui semble à nouveau renaître. Malheureusement, il en va des sentiments de Tora comme de ces nuages : éternel maladroit, incapable de décrypter certains signes chez ses amies (ou plutôt redoutant de le faire), Tora partira en vadrouille sur l’île et y fera la connaissance d’une demoiselle d’un aquarium :

« Oh ! Ça alors ! »

Cette jeune madone qui chuchote à l’oreille des dauphins lui fera découvrir de menus plaisirs okinawaiesques :

Pendant son temps, Lily, sortie de l’hôpital, l’attendra dans leur petite maison. Une métamorphose inverse s’opérera alors. Resplendissante de rouge, parfaite image de l’hibiscus du titre :

… Lily va peu à peu montrer un autre visage :

Where is my man ?

Et le changement d’humeur va culminer avec cette scène :

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Yamete !

Là, on se tait et l’on admire Lily faisant un chabudai gaeshi, c’est-à-dire l’art de laisser exploser sa colère en renversant une table basse. Geste masculin s’il en est qui s’exprime devant la bêtise des deux hommes qui tournent autour d’elle : l’un est son ancien soupirant qui passe maintenant ses journées à roucouler auprès d’une emplyée de l’aquarium, l’autre est Takashi, un jeune voisin épris d’elle et qui reproche violemment à Tora sa légèreté. Dès cet instant, la rupture est consommée. Tora san où l’art des occasions manquées. Ou plutôt l’art d’être toujours en décalage, de ne jamais vraiment être à l’unisson (ou alors le temps d’une courte scène) avec l’être aimé. Cet unisson aura eu lieu lors d’une scène à l’hôpital. Dès qu’il en sortira, ce sera déjà trop tard, le nuage Tora suivra une autre voie, une autre vrille qui achèvera de le ramener en catastrophe à Tokyo. Pour lui, à jamais, « Otoko wa tsurai yo » (« c’est dur d’être un homme », phrase qui accompagne en titre secondaire la série).

Terminons en disant que ce 25ème épisode a aussi pour particularité d’être rien moins que le préféré de Yamada et qu’il est le seul a voir bénéficié d’une resortie modifiée deux ans après le décès de Kiyoshi Atsumi en 1995. Au lieu de la scène de rêve inaugurale :

Où l’on voit Tora en voleur d’opérette causer à nouveau des soucis à sa famille. Les rêves de Tora sont aussi une constante à la série.

On découvre le neveu de Tora, Mitsuo, qui a bien grandi et qui est devenu un modeste vendeur de chaussures. Dans le train qui l’amène à son travail, il voit alors ceci :

Hallucination ou réalité ? Il n’aura pas le temps d’avoir la réponse. Cette vision fugitive (qui laisse supposer que Tora est mort) sera néanmoins l’occasion d’évoquer son oncle et d’introduire par flashback l’épisode d’Okinawa. La scène n’apporte pas grand chose si ce n’est qu’elle témoigne, peut-être, de la volonté d’inscrire ce 25ème film comme le point final définitif de la série. A la fin, tout comme son oncle autrefois, il regagnera son Shibamata natal. Ultime retour, ultime boucle à un rêve de Japon à la fois perdu à jamais et éternel.

Dois-je le préciser ? Il n’existe en France aucune édition de ce petit chef-d’oeuvre.

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Du même tonneau (ou presque) :

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9 Commentaires

  1. La version avec Richard Gere
    null
    C’est dur d’être un monsieur.

  2. Hallucinant ! Et effectivement, dur pour lui d’être un monsieur. Allez, bien coaché par Kurosawa, on va dire qu’il s’en sort pas trop mal dans Rhapsodie en août. Par contre, pour son Hachiko, ça ne vaut guère plus qu’une présentation par un geek allemand enrobé et mal rasé :

  3. En complément :

  4. Encore merci Olriku pour cette tranche de culture populaire Japonaise !

  5. Pas de quoi. Dans mes projets à venir : me faire les 10 Torakku yarô de Suzuki…

  6. La galère pour trouver ce genre de film en vostfr…

  7. Rhôô l’autre…

  8. Si t’as une bonne crèmerie à conseiller, t’as mon mail !

    • Un ami m’a parlé d’asiatorrents et d’un truc au nom bizarre… bara… kaga non… karagarga, oui, c’est bien ça. Je dis ça comme ça hein ! perso je désapprouve formellement, c’est une boite honnête ici ! D’ailleurs, c’est bien simple, j’achète sur amazon.co.jp tout ce qui est évoqué dans ces pages. Bon, à table c’est un peu la foire à la patate toute la semaine et Olrik Jr fait parfois un peu la gueule à devoir faire la manche pour payer à son papounet l’intégrale Ishirô Honda mais c’est à ce prix que je puis donner entière satisfaction à mes lecteurs.

      Olrik, n’en fait jamais des caisses.

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