Guilty of Romance (Sion Sono – 2011)

 

guilty of romance poster

On attend toujours un film de Sion Sono comme une friandise filmique un peu crapoteuse mais toujours intéressante. Guilty of Romance, ultime volet de sa trilogie de la haine, ne déroge pas à la règle avec son lot de scènes éprouvantes et de réflexions, de correspondances avec les précédents films. Quoique le plus court des trois (1), on en sort une nouvelle fois avec l’impression d’avoir mouillé le maillot, là où l’héroïne du film aura mouillé autre chose…

Voilà, c’est fait, le mauvais jeu de mots est sorti, on peut maintenant partir sur des bases plus saines et passer aux premières impressions…

Un gars, une fille…

« Trilogie de la haine ». Certes. Mais pour ma part, ce serait plutôt « trilogie de la fuite ». Ici je vous arrête tout de suite : pas la fuite urinaire, la fuite, tout court. Celle du héros de Love Exposure qui fuira le monde qu’on lui se propose pour aller se réfugier dans la photographie de petites culottes puis dans la recherche de l’amour. Celle du père de Cold Fish qui a coutume de se réfugier dans un planétarium pour contempler les étoiles et oublier la faillite de sa vie d’époux et de père. Et celle enfin d’Izumi, épouse modèle d’un écrivain en vogue :

Yukio Kikuchi

A nouveau interprété par la gironde Megumi Kagurazaka, ce personnage peut apparaître comme le double inversé de celui de Takao, la mère de famille dans Cold Fish. Cette dernière était très imparfaite dans son rôle de femme au foyer : repas faits à l’arrache, refus de devoir conjugal, sa présence, tout comme celle de sa belle-fille, signifiait à tout moment au père combien sa réussite sur le plan privé était proche de néant, combien il comptait pour peu de chose dans la vie quotidienne de la famille. Il n’en va pas du tout de même avec Izumi qui est l’archétype d’une certaine idée de la femme japonaise, à savoir une épouse aux petits soins pour son mari et réglant les moindres détails de l’organisation du foyer avec la même virtuosité qu’il faudrait pour organiser une cérémonie du thé :

Il s’agit des mules de son mari qu’Izumi place consciencieusement chaque matin en bas du lit pour que son cher écrivain ne se refroidisse pas les pieds au sortir de la couche. Le placement est millimitré – accentué ici par le cadre lumineux de la fenêtre – tout comme le geste précis du mari qui enfourne les mules sans même avoir besoin de regarder ses pieds. Il y a dans l’automatisme et la précision des gestes de ces deux personnages quelque chose de cette maîtrise emprunte de zen que les Japonais peuvrent mettre dans certaines activités. Certains l’appliqueront dans des katas de iaido, d’autres dans l’ikebana, eux ont choisi de le faire dans leur vie de couple.

Aussi les vingt premières minutes ne sont-elles pas sans exercer un certain pouvoir de fascination auprès du spectateur qui suit, hypnotisé, cet étrange ballet de deux êtres qui s’acharnent ce que l’on pourrait appeler une promiscuité éloignée.

Fascinant car cette répétition n’est nullement monotone. Elle est au contraire toute en micro variations dues au tempérament d’Izumi. Un peu comme un iaidoka qui foirerait ses coups à cause de sautes de concentration dues à des éléments extérieurs, Izumi montre des signes de faillibilité : les mules sont tout à coup moins bien alignées, elle a oublié de racheter du savon de Marseille, seul savon supporté par son mari. Izumi a beau être toute admiration pour son écrivain de mari, une fissure est en train de se faire chez ce personnage au physique lisse, au caractère lisse et vivant dans un appartement lisse en compagnie d’un homme lisse. Je ne le précise pas mais leur sexualité est évidemment lisse au possible : en sortant de la douche, après avoir gourmandé sa femme pour avoir oublié d’acheter du savon de Marseille, le mari enlève son peignoir pour lui demander si son corps est agréable à regarder et offre à sa femme, suprême récompense… de lui toucher le pénis si elle en a envie ! Chose qu’Izumi s’empressera de faire en s’exclamant « ureshii ! » (je suis contente !).

Lisses aussi sont bien évidemment les loisirs, symbolisés par une soirée TV devant une émission de manzai :

Impossible de dire ici si les deux personnages rient ou feignent de rire. On penche cependant plutôt pour la deuxième hypothèse tant tout semble régler comme du papier à musique au sein de ce couple, caricature du couple sexless et endossant la vie de famille comme on endosserait une panoplie, un costume pour se donner le change, pour se convaincre que l’on a réussi sa vie.

Quant au mari, on aura compris ici que ce type est lui aussi le double inversé de son prédécesseur dans Cold Fish. Ce dernier n’était qu’un père existant à grand peine, celui-ci est une sorte de petit roi autour duquel la fée Izumi papillonne pour lui procurer un maximum de bien-être.

♫ On rentre du boulot ! ♫

Malgré cette acceptation de son sort, un malaise est donc en train de naître chez Izumi, comme l’impression d’un manque, que sa vie, à l’orée de la trentaine, est ratée. En un premier temps, la bulle d’air recherchée et qui va donner un peu plus de sens à sa vie va se matérialiser dans un petit boulot. Après avoir touché cette chose morte qu’est le pénis de son mari (en tout cas morte pour elle, on verra ça plus tard…), Izumi se retrouve dans une supérette à tripoter…

… des saucisses !

Dans les deux cas, le sex appeal d’Izumi et la puissance érotique de la situation sont bien peu convaincants. C’est que le travail d’Izumi n’est finalement que le prolongement de son activité dans son foyer. Au déguisement fait de petit gilet et d’apron en dentelles succède celui de la vendeuse tirée à quatre épingles et dépersonnalisée. Aucune place pour l’improvisation, tout est répété, calculé et vain, au grand agacement de son chef de rayon qui s’aperçoit que la trentenaire qu’il vient d’embaucher ne fait pas recette.

L’improvisation va cependant arriver avec la rencontre d’une élégante chercheuse de bijins qui tente de convaincre qu’une belle carrière de gravure Idol s’offre à elle. Rendez-vous est pris dans un café pour lui montrer un catalogue de son « agence » :

Charmant. Juste un problème : le feuilletage de l’album l’amène à des photos défeuilletées (faites comme Izumi, cliquez sur l’image pour découvrir comme elle la fesse cachée de ce bel album). Pas très rassurant mais izumi décide malgré tout de se rendre au studio pour une séance de shooting. Arrivée là-bas, la jeune femme est confiée aux mains expertes de trois femmes :

Trois fées qui vont transformer notre cendrillon qui passe son temps à récurer les marmitte chez elle pour plaire à son mari en une princesse vêtue des plus beaux atours et prête à, enfin! (voir Megumi Kagurazaka attifée comme ça pendant vingt minutes, quel supplice !) montrer un corps plus fait pour être admiré et caressé que pour malaxer la bite molle d’un mari écrivain. Notons que c’est la deuxième fois qu’Izumi rencontre un groupe de femmes dont le rôle semble être à chaque fois de lui faire franchir une étape dans son déniaisement moral. Quelques scène plus tôt, on voit en effet Izumi accueillant chez elle deux amies qui vont s’étonner, en échangeant des regards interloqués lourds de sens -même pour la candide Izumi – lorsque cette dernière leur révélera que son mari part tôt le matin et rentre tard le soir pour aller écrire « au bureau » parce qu’il y est plus à l’aise pour trouver l’inspiration. Si la femme est souvent capable d’être aveuglée (Izumi face à l’immense médiocrité de sa vie conjugale, Yoko et la pseudo malfaisance de Yû), la femme apparaît souvent aussi comme un révélateur qui permet de voir les tares de l’existence (la manipulatrice Aya, toujours dans Love Exposure, et, nous allons le voir, Mitsuko dans Guilty).

Bref, Cendrillon est d’abord amusée par les tenues gentiment sexy dont on l’affuble mais, quand on en arrive au bikini, la belle devient moins fringante :

Il est vrai qu’Izumi a toujours été habituée à être plus « surhabillée » que « sous ». Pas de problème, comme dans tout bon conte de fées qui se respecte, le prince charmant est là pour venir à la rescousse de la belle en danger. Avec à la clé l’éternel baiser :

Evidemment pas très Disney, le baiser

Comme pour Blanche-Neige, le prince est venu et son baiser aura eu pour vertu de faire revenir métaphoriquement la princesse à la vie. Et même si izumi n’est pas tellement satisfaite de la tournure qu’ont pris les événements (car on aura compris que cette séance de photos n’était qu’un prétexte pour tourner une séance porno), elle est passée à un autre état de son évolution personnelle. La scène suivant est encore plus explicite :

Izumi, après des exploits un peu forcés, va se refaire la santé à l’étage en prenant un bon bain. A chacun de voir dans ce plan le symbole qu’il veut : désir de purification, de pureté, de régression ou acceptation sereine de sa nouvelle libido. Quelle que soit l’interprétation, le prince charmant et sa grosse épée, décidément sous le charme de sa nouvelle compagne et de ses gros seins (patience, ils arrivent), décide de revenir à la charge :

Et là, on pourrait dire que pour Izumi, tout baigne ! La première métamorphose a eu lieu, elle peut maintenant, comme une certaine reine de conte de fées, s’admirer dans son miroir pour demander à ce dernier qui est la plus belle :

Comme c’est bientôt Noël, j’ai disséminé une photo d’Izumi de profil. Clique sur l’image ami lecteur, clique !

Izumi était autrefois une apparence d’épouse modèle sans corps, camouflée par une couche de vêtements lui conférant une féminité guindée. Maintenant, elle ne va avoir de cesse de montrer ses formes. Autrefois femme hors du temps, de son époque, ancrée dans un canon d’épouse japonaise anachronique, la voilà devenue une femme « de son temps ». Devant son miroir, elle clame les phrases qu’elle balance au client pour vendre ses saucisses. Avec ou sans uniforme peu importe, elle n’est plus que con et nichons aux yeux des hommes.

Et il semblerait que pour elle ça lui aille très bien comme ça.

♫ Je me fais nourrir le hérisson ♫

Pour ceux qui ne connaîtraient pas ces paroles de la fameuse chanson de Colette Renard, c’est effectivement un peu ça. Après une libido aussi terne qu’un film polonais sur Arte à deux heures du matin, Izumi va adopter un crédo plein de promesse qui pourrait se résumer en ces termes : du cul, du cul, du cul. Pas de problème pour ses séances de « shooting », le belle n’ayant plus aucun mal à arborer des formes joyeusement consentantes :

Pas de problème non plus concernant son travail officiel, celui à la supérette où elle semble soudain, avec ses petites saucisses Knaki, irradier de sex appeal. Il est vrai que le langage qu’elle utilise avec un jeune client est plutôt universel :

Izumi lui expliquera dans la foulée le sens de ce beau geste dans les toilettes de son lieu de travail

Même au sein du foyer les relations avec son mari sont en progrès. Ce dernier a remarqué un changement heureux chez sa femme, et le départ à son « travail » s’accompagne désormais d’un tendre baiser qui n’est plus très loin de se transformer en baiser fourré :

Mais l’évolution d’Izumi franchi un net pallier lorsqu’elle décide de se promener toute seule du côté de Shibuya :

Maman, c’est quoi ces bouteilles de lait ?

Terrain de chasse où Izumi n’aura de cesse de trouver quelqu’un assez aimable pour lui faire gonfler la mouflette au premier love hotel venu. Evidemment, il est tentant d’invoquer ici la nymphomanie car dans les faits, livrer son conin quasiment au premier venu sans lui demander de l’argent en retour, difficile d’appeler ça autrement. Reste que dans le cas d’Izumi (et à travers elle, des autres femmes dans son cas), on a l’impression que c’est tombé sur le sexe comme ça aurait pu tomber sur le scrapbooking ou le chat sur internet. Se faire remplir le vestibule pour remplir le vide de sa vie, c’est peut-être juste ça en somme.

Mais c’est alors que…

« Salut, toi! »

Rose Mécanique

Oui, c’est alors qu’Izumi rencontre un curieux jeune homme bizarrement accoutré. Tout de blanc vêtu, un chapeau melon vissé sur la tête, le gars évoque d’abord Alex dans Orange Mécanique. Mauvais présage ? oui, car l’homme a beau éclater à la face d’Izumi un ballon en plastique rempli de peinture rose pour détendre l’atmosphère :

Il a beau la tringler méchamment dans la douche d’une chambre de love hotel, là aussi en la couvrant de la même peinture :

« J’ai toujours dit qu’Olrik était maître dans l’art de choisir des screenshots » – Guy de Maupassant.

Il rappelle désagréablement au spectateur une scène pas encore évoquée dans cet article bien qu’elle se situe au tout début du film, celle ou des flics découvre un mannequin constitué de parties d’un corps humain :

A l’arrière-plan de la scène où se trouve le mannequin de chair, des éclaboussures d’une peinture rose flashy et ce mot : « shiro » (« château »).

Car précisons ici que le film est construit sur deux récits parallèles. L’un suit l’enquête d’une femme policier qui va chercher à élucider ce meurtre et à savoir à qui appartiennent ces parties de cadavre. L’autre est un flash back retraçant l’histoire d’Izumi. Avec entre les deux un élément offert au spectateur et auquel l’inspectrice n’a pas accès :

Dès le début, on sait donc qu’Izumi est une femme portée disparue. Aussi la rencontre avec le chapeau melon n’est-elle pas sans inquiéter, surtout lorsque l’on est un habitué des films du sieur Sono. Ce personnage rejoint la gallerie de tous ces personnages de passeurs qui vont entraîner le héros ou l’héroïne dans un voyage dangereux d’où ils ne sortiront pas indemne. J’évoquais Alex d’Orange Mécanique mais cette tenue blanche peut tout aussi bien faire penser à Aya, la sectatrice perverse de Love Exposure :

… ou les vendeuses sexy mais totalement manipulées du magasin d’aquarium de Cold Fish :

Bien souvent, chez Sono, quand un personnage est un peu trop blanc sur lui, ça pue du cul. Ou alors, cette apparence est le produit d’une vision plus fantasmatique que réelle, ainsi la façon qu’a d’imaginer le héros de Love Exposure sa Maria adorée :

…mais à part ce cas de figure, ça sent le sapin, que ce soit sur le plan physique ou psychologique. Dans le cas d’Izumi, ça sera les deux puisque sa séance de peinture façon Basquiat dans les douches se transforme en séance de viol. Le premier, lors de sa séance de shooting, l’avait amenée à s’affranchir de sa virginité artificielle réservée à son mari, supposé être l’unique amour de sa vie (après le tournage de la scène porno, on la voit déconfite observer un court instant son alliance). Avec ce deuxième viol, le film bascule dans la chute prévisible du personnage sonien. C’est ici que tout se joue et que le titre du film prend tout son sens. « Guilty of romance », c’est toute la faute d’Izumi d’avoir voulu s’échapper de la médiocrité de son quotidien en se donnant à des passades, des romances à bon marché de quelques minutes. Futilité de sa part car l’homme ne le mérite pas. Il est fondamentalement mauvais. Le viol de Kaoru (l’homme au chapeau melon) en est la démonstration. Et comme si ça ne suffisait pas, l’apprentissage de Mitsuko Osawa, prostituée travaillant pour lui, va achever de convaincre Izumi d’oublier ses romances non tarifées.

 ♫ C’est pas tous les jours quelles rigolent, parole, parole… ♫

Mitsuko est sèche comme un coup de trique autant qu’Izumi est pulpeuse en diable. Comme si le corps, passé maître dans l’art d’exciter le mâle de passage, n’avait plus besoin que du minimum de rondeurs pour être efficace. Le corps est limé, laissant saillir les côtes, mais diablement apte à essorer la bourse, dans tous les sens du terme, de ses clients. Quant au regard :

… il rejoint là aussi la cohorte de ceux appartenant aux personnages déviants qui peuplent le cinéma de Sono.

Par ailleurs, j’avais fait la remarque lors de ma critique sur Cold Fish mais elle s’impose à nouveau d’elle-même : on retrouve des prénoms déjà maintes fois entendus dans d’autres films. A nouveau Mitsuko (Strange Circus et Colf Fish) et à nouveau une Yôko (Love Exposure). Plus la filmographie de Sono prend de l’ampleur, plus on a l’impression de se retrouver à une oeuvre qui serait un mélange de Molière et de Balzac. WTF?! vous dites-vous probablement. Du calme, je m’explique. Molière car l’on y trouve des personnages ayant toujours les mêmes noms : pas Clitandre, Argante ou Toinette mais Mitsuko, Yoko et autre Taeko. Un choix d’onomastique qui donne une impression de variations autour d’un éternel canevas construit sur les même thèmes : l’amour, la mort et le sexe. Quant à Balzac, ce serait ce côté « retour des personnages ». Certes, techniquement, ce ne sont pas vraiment les mêmes : la Mitsuko de Guilty of Romance n’est pas la Mitsuko de Strange Circus. Mais comme les deux ont eu des rapports particuliers avec leurs pères, elles ne sont pas sans donner au spectateur une étrange impression de continuité narrative, comme si la seconde était, au choix, une sorte d’avatar ou de réincarnation de la première, revenue dans ce monde pour apporter une pierre de plus dans la construction de sens que l’on peut voir dans l’oeuvre très intra-référentielle qu’est l’oeuvre de Sono, mais sens aussi par rapport à l’évolution de ce métapersonnage que serait celui de Mitsuko. Enfin, balzacien aussi de par le mélange réalisme/fantastique que Sono propose. D’un côté des « scènes de la vie privée » avec le réalisme le plus banal, parfois le plus cru, de l’autre un fantastique fait de rencontres improbables et de lieux mystérieux (on pense au magasin d’antiquité de la Peau de Chagrin).

On pourrait reprocher à Sono d’avoir érigé un système répétitif camouflé derrière une grande maîtrise formelle pour faire illusion, je trouve par ma part que cette esthétique échappe – pour l’instant – à toute effet de déjà-vu tant les variations proposées dans ses films permettent d’ajouter des strates de sens à l’oeuvre.

Bref (si ça c’est pas de la digression, j’y connais rien!), revenons à Mitsuko et à sa nouvelle élève, Izumi alias Yôko, son nom de prostituée. Rappelons ici rapidement que Yoko est le prénom de la chérie de Yû dans Love Exposure, personnage pure qui se fait manipuler par Aya, autre personange d’ailleurs ayant eu maille à partir avec son père.

D’une certaine manière, Mitsuko est le personnage qui va couper les derniers liens avec le mari d’Izumi en prenant la place de ce dernier :

 Izumi échange beaucoup de baisers mais rarement elle en reçoit. Quand cela arrive, c’est toujours à un moment particulier de son évolution : quand son mari devient plus sensible à sa féminité, quand le harder la fait chuter dans la sexualité des AV, ici quand sa nouvelle amie s’apprête à l’initier aux joies de la prostitution. Initiation d’abord en tant qu’observatrice :

… puis en tant qu’actrice :

« Les screenshots d’Olrik ? Y’a bon ! »   – Marcel Proust.

Avec rapidement à la clé un précepte absolu : l’acte sexuel doit absolument être monnayé. Être foutue, oui, mais pas pour rien. Précepte pragmatique qui débouche sur la révélation d’un paradoxe : les hommes deviennent tout de suite dégoûtés face à un acte tarifé alors qu’ils trouvent normal qu’une femme accepte de le faire gratuitement avec un inconnu. Curieuse situation de la société qui voit dans les femmes des morceaux de viande baisables à l’envie et les rues comme des extensions aux love hotels. L’argent devient dès lors une sorte de rempart symbolique à ce rut masculin qui s’imagine qu’un con lui est forcément acquis. C’est tout le piquant de cette scène :

Retour à la supérette et aux saucisses. Ces dernières n’auront de cesse, tout le long du film, de grossir en taille, symbolisant de ce fait l’effet bandatoire de la sexualité grandissante d’Izumi. Elle retrouve son ancien client à qui elle avait offert un cadeau « spécial » en plus d’une saucisse. Il lui propose de le faire à nouveau, elle refuse, sauf s’il veut bien payer. Mine déconfite du jeune homme qui regarde alors Izumi comme s’il avait affaire à une dégénérée.

 

La famille dégénérée se trouve dans le château

Rappelons-nous de l’inscription sur l’un des murs de la scène du crime : 城 (château). C’est une des clés sur laquelle vont insister tout le long du film les personnages. Kaoru d’abord, en invitant Izumi de le suivre dans un « château », c’est-à-dire un love hotel. Puis il apparaît que c’est le surnom d’un endroit mystérieux, un peu paumé au milieu de Shibuya :

Le spectateur comprend très vite qu’il s’agit de l’endroit où va se produire le crime du début.

Puis intervient une référence inattendue, celle du Château, de Kafka.

Franz forever. Je t’aime mec.

A priori, le rapport entre Guilty of Romance et le Château est loin d’être évident. Dans le roman, le château, que le héros n’aura de cesse – en vain – d’essayer de contacter, apparaît comme l’incarnation de l’administration dans tout ce qu’elle peut avoir de rigide et de déconnecté des réalités, thème qui n’apparaît à aucun moment dans l’oeuvre de Sono. Mais comme tout chef d’oeuvre littéraire, le Château n’est pas sans offrir une pluralité d’interprétations. Ainsi le labyrinthe administratif, l’incapacité à entrer en contact avec le château peut-il être vu comme une métaphore de la confusion mentale, thème tout de suite plus intéressant avec tous ces personnages de dégénérés en puissance qui peuplent la filmographie de Sono. Des exégètes ont par ailleurs pu y voir aussi une métaphore du Paradis. Là aussi, l’interprétation peut être recevable avec ces personnages pour qui l’existence est une souffrance à la fois pour soi et pour les autres, et qui chercheront à mettre fin à leurs jours. La mort comme ultime libération sera ainsi le voeu de Mitsuko.

Mais d’autres interprétations peuvent aussi être envisageables. Une notamment semble s’imposer d’elle-même tant ce thème est un leitmotiv chez Sono : le château comme métaphore de la famille. Avec à nouveau ici une terrifiante scène familiale :

Au milieu, Izumi. A sa droite, son nouveau grand frère protecteur, Kaoru, maquereau qui va désormais l’employer au sein de sa lucrative petite entreprise. A sa gauche, Mitsuko, la soeur, la Juliette qui va essayer de débaucher – avec succès – sa justine. En face, la mère de Mitsuko :

Gloire ici soit rendue à Isako Ohkada qui en quelques minutes arrive à camper l’une des plus terrifiantes grand-mères qu’il m’ait été donné de voir au cinéma. Si la plastique de Megumi Kagurazaka est un émerveillement, la voix et l’interprétation vénéneuse d’Ohkada est glaçante de méchanceté. Sans trop rentrer dans les détails, disons juste que le spectateur se trouve propulsé, comme Izumi, dans un savant mélange de Vol au-dessus d’un nid de Coucou et de Règlement de compte à O.K. Corral. Et pourtant, le lecteur habitué aux films de Sono en aura vu, des réunions de famille qui partent en vrille. Mais là, on est face à une sorte de quintessence du genre. La famille y apparaît comme une entité définitivement pourrie, ne permettant absolument aucune issue de secours.

Du point de vue de la mère, sa fille est une dégénérée car elle couvre d’opprobre sa famille en se prostituant. Mais pour le spectateur, cette vieille dame ne l’est pas moins, avec sa manière d’évoquer sur le mode de la plaisanterie son désir de voir crever sa fille. Si Mitsuko est une dégénérée aux yeux de sa mère parce qu’elle se prostitue, le spectateur peut quant à lui y voir une femme qui s’est libérée de la dégénérescence, l’aliénation du milieu familial.

Mort à Tokyo

(bon là, à vous de voir si vous avez vraiment envie d’aller jusqu’au bout. J’ai mis quelques unes de ces alertes spoil, mais c’est vraiment pour la forme.)

Et le milieu conjugal n’est sur ce point pas en reste. Souvenez-vous du mari modèle qui partait tôt de chez lui pour aller torcher du chef-d’oeuvre à son bureau. Izumi le retrouve alors en train de tringler Mitsuko dans un love hotel.

                                                                                              … les deux bombardés par Kaoru de ses ballons de peinture.

Dès lors l’ultime illusion, s’il y en avait encore une, finit-elle par tomber. Y avait-il encore de l’amour en Izumi envers son mari ? Si tel était le cas, nul doute qu’il n’y en a dès lors plus la moindre once face à ce mari supposé « pur » qui se conduit de manière ordurière en éructant des « bitchu ! bitchu! ».

Et c’est là que le film entre en résonance avec le premier opus de la trilogie qui présentait l’amour comme une possibilité pour trouver un sens à sa vie. Malgré des chemins tortueux et des événements gravissimes, le film se terminait sur un geste symbolique, plein d’espoir, donnant envie d’y croire, à ce putain d’amour. Et là, avec ce Guilty of Romance et ce « retour des personnages » évoqué, on s’aperçoit que non, l’amour est fait pour exploser aussi grotesquement que ces ballons roses. Comme si ce Yukio (2) et cette Izumi/Yoko étaient, dix ans plus tard, les mêmes Yu et Yoko du premier film. Elles paraissent bien loin tout à coup les chansons de Yura Yura Teikoku et leur juvénile énergie. Le temps est maintenant à la désillusion, à la mélancolie, voire carrément à la mort. Et c’est alors qu’arrive LA scène. Sans conteste la scène la plus effrontément référentielle de toute l’oeuvre de Sono. Nous sommes sur un petit port, on distingue une silhouette féminine que l’on devine être celle d’Izumi. Puis des cordes majestueuses se font entendre en fond sonore, puis changement de plan :

Et là, choc ! Celui d’une réminiscence, ou plutôt d’une évidence :

Celle de la scène finale de Mort à Venise, de Visconti, celle où Dirk Bogarde, agonisant, regarde Tadzo, toujours stupéfiant de jeunesse et de beauté, le tout porté par les mesures de la 9ème symphonie de Mahler. En reprenant ce thème musical et ce plan d’un être face à la mer, Sono fait plus qu’une citation, il conclut de manière sublime à la fois son film et sa trilogie. Car en comparant ces deux scènes, on s’aperçoit que l’une est la réplique inversée de l’autre. Dans Mort à Venise, c’est un jeune homme face à la mer, dans Guilty c’est une jeune femme. Chez Visconti, c’est la personne derrière qui est dans un état de putréfection avancée (Dirk Bogarde et son pathétique maquillage pour couvrir les effets de la vieillesse et de la maladie), chez Sono, c’est la jeune femme (Izumi est alors quasi méconnaissable sous son lourd maquillage de prostituée). Enfin, dans le premier film la jeunesse concerne le personnage qui est observé, dans le second elle concerne…

les deux gamins observant cette dame faisant plaisamment pipi devant eux.

Le visage d’Izumi évoque alors celui de la dégénérée Mitsuko, loin de toutre frontière entre ce qui est bien ou mal, tandis que les deux enfants (des garçons, des mâles) la regardent mi amusés, mi émerveillés. Vision hébétée d’un sexe qui s’offre crûment, comme s’il en avait définitivement pris son parti.

Et Sono de conclure sinistrement son film en nous montrant une Izumi hystérique sur les trottoirs, hurlant que 3000, 2000 voire même 1000 yens suffisent pour s’occuper de son corps. Marchandage dérisoire qui donne des allures d’oripeaux à ce rempart de l’argent contre la masculinité en rut. Gageons qu’avec quelques coups de butoir supplémentaires, cette protection n’existera bientôt plus. Comme une peau de chagrin. Comme un mannequin doté d’un vrai con.

notes-olrik-guilty-of-romance

(1) Attention ! La critique se base sur la version internationale de 113 minutes alors que la version jap’ en fait 144 ! 

(2) A nouveau on frôle la correspondance onomastique entre Yû et Yukio. A ce propos, précisons que le kanji « o » de Yukio veut dire « mari ».

Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

15 Commentaires

  1. Hé bien punaise ! Un papier dont on ne ressort pas indemne ! 😉 Intéressant tout ça. Il donne envie de découvrir le film de Sion Sono en tout cas. Je note la bonne idée des alertes au « spoil » mais également ce tableau qui termine l’article. Un tableau fort ludique ! 😀

  2. « Un papier dont on ne ressort pas indemne », je dirais même plus, j’ai manqué de vomir mes croissants ce matin quand tout guilleret, je décidai de venir sur bulles de japon m’enquérir des dernières actualités bijinesques.

    « Diantre, Olrik a vraiment des goûts bizarres« , Le Marquis de Sade

    Bah, les miches de Megumi auront raison de moi.

  3. Outre le fait de terminer (c’est le dernier ? ) ce triptyque, je le regarderai pour ses personnages « à la Tête de Brique » qui ne font pas dans la dentelle.

  4. @ ID :
    Tiens, comme tu es de passage, je te signale que le Mauvais Genres d’hier à consacré une demi heure sur The Murderer et I saw the Devil.
    Pour les alertes au spoil, cela vient des lettres de menaces de mort (voire carrément de viol) que j’ai reçues de la part de lecteurs mécontents. Je ne maîtrise pas encore complètement cette technique, surtout dans un article qui se veut plus être une analyse qu’une critique, mais enfin, je progresse…
    Olrik, il veut protéger sa virginité anale.

    @ Bouffe-tout :
    Bordel, mais c’est qui ce « Tête de Brique » ? Flippant mais drôle, je ne connaissais pas.
    Concernant les « miches de Megumi », je confirme, elles auront raison de toi :

    Mais ne sous-estime pas sa bouche. J’ai passé hier une demi heure à suivre son interview dans les bonus du DVD :

    Je te prie de croire que j’ai fondu comme une motte de beurre dans le conin d’une héroïne d’un roman de Boyer d’Argens. Ma femme a d’ailleurs senti le coup tordu en entendant ce gazouillement féminin sortir de mon bureau et a cru bon y faire irruption pour voir ce qui s’y tramait (il est vrai qu’il se trame souvent quelque chose de louche dans le bureau du doktor Olrik). Tout allait bien, j’étais dans ma posture « intello réfléchi n°26 » mais à l’intérieur, c’était une autre musique.
    Donc oui, la carrière de Megumi est à suivre de très près. Par contre, je déconseille ce drama où elle s’est commise :

    A moins d’être un putain d’otaku avec 1 de QI, je ne vois pas comment on peut supporter ce truc plus de 5 minutes, même en invoquant le second, le troisième ou le cinquantième degré.

  5. Tête de Brique de Snatch ! le film est devenu culte le jour de sa sortie. Ne me dis pas que tu as raté ça !

    En parlant de séance de rattrapage, je me fais l’intégrale Cobra actuellement. Il n’est jamais trop tard. Dieu que c’est bon !

  6. Et c’est là que, discrètement, j’annonce que j’ai vu en chair et en os la belle Megumi Kagurazaka en compagnie de Sion Sono, voici quelques semaines, à la Maison de la Culture du Japon à Paris, lors d’une projection de « Cold Fish » et de « Guilty of Romance…

    Les mains tremblantes, je leur ai tendu mon DVD anglais de « Cold Fish » pour qu’ils me le dédicacent et j’ai retrouvé la foi.

    Parce que, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Megumi est encore plus belle en vrai qu’en photo ou sur grand écran : je sais désormais à quels seins me vouer.

    Pardon pour ce poste prosélyte.

    P.S. : putain de bon film. Mon préféré de l’année avec « Balada Triste ».

  7. @ Bouffe-Tout :
     » le film est devenu culte le jour de sa sortie. »
    Argh ! Voilà typiquement le genre de caractéristique qui ne me donne pas envie de voir un film, l’expression « film culte » étant un peu trop servie à toutes les sauces. Mais enfin, conseillé par toi, j’imagine que ce Snatch! ne doit pas être sans qualités. J’essaierai de voir ça pendant les vacances.

    Pour Cobra, en VF ou en VO, ça reste le shônen indétrônable dans nos coeurs. VF ou VO pour les histoires, car pour le générique, il n’y a qu’UNE version :

    Yoko Maeno n’est certes pas Megumi Kagurazaka mais enfin, quand même, hein !

    @ Mark Chopper :
    A ta place, je pense que je me serais converti et allé rejoindre les âmes égarées de la secte de Love Exposure. Ou alors je me serais, pris de folie, rué sur ses seins… En tout cas tu es un heureux homme et je te crois sur parole lorsque tu dis que Megumi est encore plus belle dans la vraie vie. Me suis d’ailleurs laissé dire qu’elle était la nouvelle compagne de Sono. Quel enflure celui-là !

    « Eh ouais ! Top dédicace pour Olrik Kun! »

  8. Effectivement si l’on en croit yume de Nihon Eiga.Fr, ils sont ensemble !

    « Muse de Sono Sion depuis Cold Fish, et à première vue future épouse de celui ci » (http://www.nihon-eiga.fr/interview-kagurazaka-megumi/)

    Sans ça, The Murderer, ISTD… retours attendus…

  9. Oui, je crois que c’est sur nihon-eiga que j’avais vu cette terribe info.
    Pour les retours sur the Murderer ou ISTD, ce ne sera pas ici, c’est pourtant pas faute d’être tenté parfois à l’idée d’évoquer des films hors Japon.

    • Je te comprends mais reste dans ta bulle. 😉 Y a tellement à dire rien que sur le cinoche japonais. Tu resterais ainsi dans une ligne directrice que tu t’es fixé. Il ne faudrait pas non plus s’éparpiller. Maintenant, j’avoue que la tentation de s’ouvrir est grande mais bon… Bulles de Japon, c’est ta marque de fabrique, ton empreinte, une identité propre.

      Perso’, je me désole de voir des sites/blogs qui partagent leurs amours du ciné’ asiat’ se tourner vers des prod’ internationales. Eux, ils ont cédé à l’appel de la tentation, je trouve ça dommage parce qu’on en a jamais fini avec les productions qui viennent d’Asie. Après c’est comme tout, chacun voit midi à sa porte. J’écris ça, j’écris rien…

  10. En fait faudrait que je fasse un site en parallèle à celui-ci où je parlerais de tout ce qui est en dehors du Japon. Mais là, à part d’avoir des journées de trente heures, je vois pas trop comment faire. Surtout avec la buvette en plus !… Il y aurait trop de contraintes, et sûrement bien moins de plaisir.

  11. Pas de doute c’est un bon film, le jeu d’acteur est parfait, mais je ne suis pas senti autant impressionné et emporté que lors de mon (premier) visionnage de Love Exposure.

    En tous cas, cette grand-mère est vraiment effrayante… Cette discussion autour d’un thé en plaisantant sur quelques meurtres est une des scènes les plus sordides qu’il m’ait été donné de voir.

  12. Pour ce qui est d’emporter le spectateur, Love Exposure reste pour l’instant indépassable. Pour l’instant car on espère que Sono retrouvera cet état de grâce. Son dernier, Himizu , n’y est pas parvenu, même si, là aussi, on retrouve cette force du montage qui ne te fait pas détacher l’écran des yeux deux heures durant. Me fais penser qu’il faudrait que j’en parle plus longuement ici tiens.

  13. Vu sur Arte la semaine dernière, et ben ça m’a plutôt bien plus cette affaire. C’est la première fois que je vois un film de Sion. Bon, je vais pas dire qu’il va faire partie de mes favouris, mais y a vraiment quelque chose, c’est beaucoup mieux que Miike et ses séries Z. Super travail sur les couleurs. Visuellement assez frappant, y compris le corps et le visage des acteurs et actrices, un vrai sens du grotesque et de l’érotisation inquiétante. C’est même un peu drôle parfois. La scène avec la grand-mère au repas de famille est fabuleuse, cette vieille pourrait sortir directement d’un film de Lynch, totalement flippante. Bon et puis la bijin, faut bien reconnaitre que… bon ben voilà quoi. L’habit fait le moine, la preuve, je me serai âs douté en la voyant corseté dans ces robes immondes au début que… bon voilà voilà. Mais la prof est aussi très bien.

  14. J’ignorais qu’Arte l’avait diffusé, bonne nouvelle. Et effectivement, c’est quand même un niveau nettement au-dessus de Miike.
    L’humour dans ce film est très particulier mais bien présent. C’est une constante chez Sono, même dans un film grave comme the Land of Hope on a une sorte d’humour grinçant toujours présent.
    Quant à Megumi, comme toi, « bon ben voilà quoi ». J’ai apprécié dernièrement son rôle dans Minna Esper Dayo, le drama réalisé par Sono. Son partenaire aussi sans doute :

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