Hommage à Ozu

Tokyo Family (Tokyo Kazoku)
Yôji Yamada – 2013

Pour fêter ses 50 ans derrière la caméra, Yamada et la Shochiku choisissent de faire le remake du chef-d’œuvre du plus emblématique des réalisateurs de la firme : Voyage à Tokyo, d’Ozu. Choix qui peut étonner tant Yamada n’a jamais fait mystère de son dédain envers son aîné, estimant notamment que ses films mettaient l’accent sur des personnes sans problèmes d’argent plutôt que sur les couches de la société les plus fragiles. Manière sans doute de camoufler inconsciemment une forme d’agacement esthétique (de celle que l’on a envers quelqu’un qui marche sur des plates-bandes que l’on imagine personnelles) car on ne peut nier au réalisateur un côté ozuesque dans son traitement des liens familiaux. Yamada a fini par en prendre conscience, par l’accepter et donc de se lancer pleinement dans un remake autant hommage à son aîné que célébration de ses cinquante ans de carrière.

Et le résultat est évidemment très bon. Comment pourrait-il en être autrement ? L’histoire d’un des chefs-d’œuvre du cinéma dans les mains d’un réalisateur aguerri, qui a construit une filmographie de plus de 80 films mettant l’accent sur l’humain et la famille, il n’y avait aucune chance pour que le film soit raté. Même si, durant la première heure, j’ai regretté d’avoir vu le film d’Ozu il y a un an ou deux tant la version de Yamada, malgré son ancrage dans le Japon contemporain, me semblait sans réelles surprises. Mais c’est dans la deuxième heure qu’arrive la Yamada’s touch, avec une différence essentielle : dans le film original, Shôji, le fils cadet est mort à la guerre, laissant derrière lui une veuve. Dans le film de Yamada, il est bien vivant, il est un modeste intermittent du spectacle, circule dans une vieille Fiat 500C anachronique et, surtout, a une liaison avec une jeune fille, Noriko, sorte de lointaine descendante des personnages de Chieko Baisho dans ses jeunes années (je me suis fait la remarque d’ailleurs que les deux actrices ont pour point commun un beau front généreux). Et on s’en doute, elle aussi est de condition modeste (elle bosse comme simple employée dans une librairie). On a donc une énième variation autour du couple Sakura-Hiroshi (et la Fiat 500C rouge rappelle la voiture du jeune couple des Mouchoirs jaunes), ce qui permet de préparer de très belles scènes. Ainsi la rencontre entre la mère et la jeune fille, la scène avec le père et Shoji sur le toit de l’hôpital où vient de décéder Tomiko, ou encore le dernier quart d’heure, sans doute la partie contrastant le plus avec les choix d’Ozu. Il faudrait ausculter aussi les autres personnages. Ainsi la fille aînée, Shigeko, personnage assez déplaisant chez Ozu. Chez Yamada, elle est certainement agaçante mais on ne saurait la détester pleinement. Dans le passage à l’hôpital, ses pleurs ont l’air sincères, ce qui nuance le personnage. Sans doute son affection envers sa mère est-il plus superficiel que celui de Shôji, mais l’amertume que l’on pourrait ressentir devant certaines zones grises de son caractère n’a finalement que peu de poids.

Bref, une excellente version pour laquelle il n’y aurait pas vraiment de recommandation du type « il faut absolument voir la version originale avant ! » Les deux films sont à la fois semblables et différents. On pourra préférer la lumière propre à Yamada, mais d’un autre côté, Chishû Ryu dans le final doux-amer d’Ozu, c’est aussi quelque chose. Dans tous les cas, Tokyo Kazoku est à mettre dans la catégorie des remakes intelligents et réussis.

8/10

 

 

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