Le Sabre du mal (Dai-bosatsu Tōge)
Kihachi Okamoto – 1966
Impossible de nier que Le Sabre du mal fait partie du haut du panier concernant le jidai-geki. Mais se trouve-t-il au même niveau que des joyaux comme Hara-kiri ou Rébellion ? Ce sera une question d’appréciation personnelle. Adaptation du roman de Kaizan Nakazato, le film suit la trajectoire de Ryunosuke Tsukue, samouraï de sinistre apparence, à l’image d’un code d’honneur pour le moins perverti. Dans ce rôle Tatsuya Nakadai excelle et, associé à la sublime photographie d’Hiroshi Murai, laisse une empreinte indélébile dans l’esprit du spectateur, au même titre que sa prestation dans Hara-kiri.
Cela dit, je préférerai toujours ce dernier, et même Rébellion, pour une simple question d’équilibre entre bien et mal. Qu’un héros positif connaisse des affres, et soit même tenté par le mal, c’est chose commune mais toujours intéressante quand c’est fait avec finesse. Là, on se trouve quand même devant un personnage quelque peu unidimensionnel. Appartenant à une conception pleinement déviante du bushidô, Ryunosuke ne connait à aucun moment ce qui serait pour lui des affres, à savoir une remise en question de son code.
Et pourtant, une importante rencontre a lieu quand il croise maître Shimada (Toshiro Mifune), incarnation quant à lui d’un bushidô parfait, tout de droiture et bienveillance, mais impitoyable quand il s’agit de châtier le mal. Pas impossible que Georges Lucas, qui connaissait bien son jidai-geki, ait pensé au film pour s’inspirer du duo Anakin Skywalker / Obiwan Kenobi. Leur rencontre au sein du dojo de Shimada est l’une des meilleures scènes, mais plus encore celle dans laquelle Ryunosuke assistera à l’étendue de la maîtrise de Shimada, alors que ce dernier règle leur compte, sous la neige, à une vingtaine d’adversaires. Fasciné, il n’en perd pas une miette, cueillant au passage les perles que Shimada balance à l’unique survivant, celui-là même qui a lancé l’assaut. « Ton impétuosité m’a obligé à tuer contre mon gré. » Pour Shimada, tout l’art du samouraï est justement d’éviter de dégainer le katana. Quand il reçoit Ryunosuke dans son dojo et que logiquement, il devrait lui proposer une joute après que son visiteur ait vaincu un de ses meilleurs élèves, le maître esquive. « Ce n’est pas nécessaire, le nuki do n’est pas mon fort », expliquera-t-il, courant le risque de passer pour faible et suscitant un sourire de mépris chez Ryunosuke. Mais Shimada n’est évidemment pas faible. « Ce n’est pas nécessaire ». Et encore moins quand il s’agirait de faire profiter de son art quelqu’un comme Ryunosuke. Alors qu’il continue d’invectiver le survivant dans la neige, il laisse tomber un « âme perverse, sabre pervers » tout en lançant un regard dans la direction de Ryunosuke. Celui-ci esquissera alors un 鯉口を切る (koiguchi o kiru), ce geste consistant à dégainer la lame avec le pouce de quelques centimètres, geste de menace préludant un éventuel assaut. Mais suit aussitôt un gros plan montrant Shimada de profil qui, quoique posté à une dizaine de mètres, en dépit de la neige tombant dru, s’aperçoit du geste de Ryunosuke. Sa menace n’ira pas plus loin : figé bien plus par le regard de Shimada que par la froidure de la neige, Ryunosuke comprend qu’il n’a aucune chance contre lui. La beauté de la scène vient de ce qu’il a perdu un duel… qui n’aura jamais lieu.
Autant dire qu’avec Shimada il y a un contrepoids aussi bien moral que scénaristique et je me suis frotté les mains à l’idée d’autres scènes mettant en présence des deux hommes, avec toujours plus de sentiments mêlés chez Ryunosuke (à commencer par un sentiment de peur). Hélas, la suite ne fera guère réapparaître le personnage de Mifune. D’autres personnages secondaires, oui, assurément bien joués, mais évidemment déceptifs après le passage de boss Mifune. Et si le massacre final impressionne bien les rétines, il m’est apparu aussi comme la conclusion convenue d’une trajectoire dans le mal qui, à la longue, finit par paraître un brin ennuyeuse.
8/10
















