Le Vent de la jeunesse qui franchit le col (Seijun Suzuki – 1961)

Shintaro, un étudiant aimant à bourlinguer pour découvrir le Japon, se rend par hasard à Sakagi pour y vendre des… vous verrez bien. Sur la route, il rencontre une petite troupe de magiciens itinérants. La situation n’est pas facile, la mode étant au spectacle de strip-tease et justement, leur unique artiste capable de faire ce genre de numéro s’est fait la malle pour rejoindre un mafieux. Pire, Mitsuko, la fille du directeur de la troupe, est mise en jeu par son père pour un deal avec un gérant de salles de spectacle : ou bien la troupe fait un carton lors d’une ultime tentative que ce gérant veut bien leur accorder, ou bien, en cas d’échec, la jeune femme devra épouser son fils atteint d’une maladie mentale. Shintaro, sorte de bon samaritain, de Tora san faisant volontiers goûter la puissance de ses poings,  décide alors de les aider…

峠を渡る若い風 (Tôge o wataru wakai kaze)

On l’attendait comme le Messie, un peu au même titre que le coffret de la saison 3 de Twin Peaks (encore deux semaines à tenir !), je veux parler de ce bel objet :

Eh oui ! Depuis le début on était habitués à de belles éditions des films de l’âge d’or de Seijun Suzuki mais pour ses premiers films, il fallait se contenter d’obscurs rip de VHS peu engageants. Cette lacune est dorénavant partiellement réparée avec deux coffrets (le deuxième paraissant en avril) qui, s’ils ne vont pas non plus faire découvrir tous les films réalisés entre 1957 et 1965 (les coffrets présenteront dix films alors que Suzuki en a réalisés dans cette période… une quarantaine !), vont quand même considérablement étancher la soif du Suzukiphile avide de nouvelles perles.

Parfois sexy, les perles !

Perle justement que ce Vent de la jeunesse qui franchit le col. Choisi au hasard pour entamer la découverte du premier coffret, il ne m’a pas fait regretter mon achat. La question était pour moi de savoir si ces films du début des années 60 allaient faire sentir la folie des films à venir, avec leurs expérimentations baroques, qu’elles soient en couleurs ou en N&B. En fait, dès les premières scènes, on a la sensation de nous trouver en terrain connu. Dès le premier plan en fait, plan qui nous montre un train (dans lequel se trouve Shintaro) arrivant à toute berzingue dans une gare de province. Le plan dure dix secondes puis enchaîne avec Shintaro sortant de la gare. Il regarde à droite, à gauche, aperçoit une troupe d’artistes, puis demande à une commerçante s’il n’y aurait pas un matsuri dans les parages. Il décide alors de se rendre au festival qu’elle lui indique en essayant de prendre un car qui s’y rend, malgré qu’il n’ait plus d’argent en poche. Il parlemente avec la contrôleuse mais le conducteur lui demande alors amicalement de descendre, et on le voit continuer son chemin à pied, alors que le générique défile. Cela en moins de deux minutes, échantillon parmi d’autres à suivre d’une efficacité narrative qui n’est pas pour déplaire.

C’est nerveux et efficace, à l’image de la personnalité de Shintaro, étudiant qui ne perd pas son temps en faux-semblants, qui va droit au but. Suzuki ne va pas jusqu’à faire exploser sa narration, comme ce sera le cas dans la Marque du tueur, tout est parfaitement lisible, chronologique. Mais il se dégage de son film une certaine densité qui va à l’essentiel. A l’opposé de films comme Sous le plus grand chapiteau du monde de Cecil B. de Mille ou Le Plus Grand Cirque du monde d’Hattaway, films tout deux assez longs (respectivement 2H32 et 2H15), Le Vent de la jeunesse ne fait pas dans la démesure et la longueur mais cherche à exploiter au maximum les déboires de cette modeste troupe d’artistes (troupe franchement minable au début) tout en la magnifiant par ses moyens cinématographiques. Le spectacle des piètres numéros de cette troupe a alors tendance à se dédoubler car émanant de n’importe quelle scène du film qui devient un de ces numéros visuels colorés dont Suzuki à le secret. On ne compte pas les scènes colorées ou les plans travaillés, avec un fort impact visuel.

Lors de la première scène de matsuri, matsuri nocturne, Suzuki fait évidemment feu de tout bois pour jeter à la figure du spectateur tout un tas de couleurs vives. D’ailleurs, cette histoire de jeter des couleurs à la figure se fera plus tard dans le film au sens propre puisqu’on assistera à une baston entre Shintaro et l’un des membres de la troupe. La baston tourne assez vite à la pantalonnade et, alors que Shintaro se voit balancé à la figure différents sirops de kakigori (glace pilée), Suzuki accentue la scène en dédoublant la couleur des sirops par différents éclairages de la même couleur : 

Encore plus tard, alors que la troupe laissera l’enchaînement monotone de ses tours de magie pour essayer de les intégrer à un spectacle de revue mêlant numéros de danse en bikini, de magie et intermèdes musicaux, le spectateur assiste à un morceau joué par un groupe de jazz dont les musiciens se contorsionnent dans tous les sens.

Sexe et gros son, la formule imparable pour faire passer des tours de magie.

La frénésie qui s’en dégage, frénésie qui va se poursuivre avec une scène de raffut dans les coulisses avec un Shintaro coursé par des petites frappes, annonce assez la geste suzukesque à suivre et ferait presque regretter que ce film vienne si tôt dans sa filmographie. Réalisée plus tard, à un moment  où Suzuki faisait ce qu’il voulait et énervait les producteurs, le spectacle aurait pu être réellement dantesque, une sorte de Lola Montès puissance 10 en quelque sorte.

Mais peu importe. Tel quel, Tôge o wataru wakai kaze est à l’image de son personnage d’étudiant : le film inspire immédiatement la sympathie du spectateur et constitue finalement une jolie porte d’entrée pour le néophyte qui n’aurait vu aucun film du génial Suzuki. Très recommandable.

7,5/10

 

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