Love & Peace (Sion Sono – 2015)

love peace poster

Ryoichi Suzuki, salary man falot devant subir à longueur de journée les persécutions de ses collègues, conserve en lui le doux rêve de devenir un jour une rock star. Ce n’est bien sûr qu’un rêve et pourtant, lorsque sa route croise celle d’une petite tortue qu’il recueille et nomme Pikadon (d’après l’onomatopée désignant le flash lumineux suivi du bruit de la bombe atomique), sa vie se met à basculer : rencontre hasardeuse d’un groupe dans la rue, rencontre d’un agent puis entrée fracassante dans le monde du star system. Pendant ce temps, un étrange SDF recueille des jouets cassés et parvient à leur donner la vie grâce à des bonbons magiques…

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ラブ&ピース (Rabu & Pisu)

Voilà, c’est fait, la corvée est passée, j’ai enfin vu Love & Peace. Cela ne s’est pas fait sans difficultés et même maintenant, au moment où je tape ces lignes, je sens que les céphalées ne sont pas totalement évacuées. Qu’importe, c’est fini maintenant et je peux donc entreprendre la rédaction de cet article pour tenter de dissuader mes chers lecteurs de voir le pire film de Sono parmi les cinq réalisés en 2015.

Je m’étais pourtant préparé mentalement au visionnage. Je n’en espérais rien et au moins -c’est l’avantage de l’a priori négatif- je n’ai pas été déçu. La bande-annonce, la présence de Hiroki Hasegawa pour le rôle principal, je me doutais qu’on allait retrouver une sorte de Why don’t you play in Hell ? bis et cela n’a pas raté. Reprenant le thème de la création (dans Why don’t you il s’agissait d’un apprenti cinéaste, ici d’un apprenti musicien), Sono nous pond un Objet Filmique Non Identifié bouffant à tous les râteliers et passablement indigeste. Après, on sait combien Sono pratique le mélange des genres avec une ivresse pouvant être communicative (Love Exposure). Mais là, j’admire franchement ceux qui ont pu trouver du charme à cette soupe qui a pour seul moteur un discours gentiment contestataire camouflé derrière un éclectisme irregardable. Car Love & Peace, c’est un peu la progéniture mal finie d’un Sono qui aurait fait l’amour sur le canapé à John Lasseter tout en regardant Gaméra à la Tv et avec la musique d’Orange Mécanique dans les écouteurs. John Lasseter pour le côté Toys Story de l’histoire avec ces jouets qui parlent entre eux :

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Scènes absolument abominables. AH ! Petit détail honteux pour ceux qui l’ignoraient : Babe 2 le cochon dans la ville est l’un des films préférés de Sono, ceci expliquant sans doute cela.

A la rigueur, si l’histoire s’était concentrée sur le personnage du salary man, la film aurait pu être moins agaçant et, peut-être, plus passionnant. Mais voilà, toutes les dix minutes il faut se farcir une séquence avec le clodo et ses jouets avec leurs voix kawaiesques et là, forcément, il y a crispation du spectateur qui se dit que ça va être chaud de tenir jusqu’à la fin. Même chose pour les multiples apparitions de la tortue, sorte de version Bandai de Gamera :

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Ici je dois dire que plusieurs fois j’ai rêvé qu’on lui fasse subir le même sort que la tortue dans le Cannibal Holocaust de Doedato.

Alors bien sûr, on peut se consoler en se disant que Sono est malin avec ces séquences qui donnent à son film un aspect familial (n’attendez pas ici des boobs et des plans de petites culottes ; oui, je sais, c’est dur mais c’est comme ça) mais qui, associées à un discours gentiment critique sur le star system et la société japonaise toute à son petit consumérisme cotonneux, insouciante du monde dans lequel elle vit (cf. la scène du concert alors qu’à l’arrière-plan on voit s’effondrer la mairie de Tokyo), permettent de sous-entendre que tout est une histoire de faux-semblant, que Sono ne mange pas de ce pain-là et que ce qu’il montre doit être vu comme une vaste blague ironique. D’un côté je me fonds dans un moule mainstream dégoulinant de connerie, de l’autre je sous-entends que c’est juste pour jouer avec des codes afin de distiller un message contre la société ronronnante de mes contemporains. Vous trouvez que Love & Peace est un film mignon et sympa ? C’est que vous êtes aussi truffes que les quidams de cette émission :

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Emission où une présentatrice demande à des passants s’ils savent ce que signifient « Pikadon ». Le résultat n’est évidemment pas glorieux.

Reste que, voilà, ces séquences, il faut se les farcir, et c’est d’autant plus rude lorsque l’on sait que juste après il faudra se coltiner à nouveau le décidément calamiteux Hiroki Hasegawa. On ne va pas non plus l’accabler, après tout ses prestations à l’écran sont aussi le fait de Sono, mais l’acteur, parmi la galerie d’interprètes ayant dû jouer dans les films de Sono en usant d’une certaine hystérie, se situe sans aucune contestation possible au sommet du cabotinage pleinement assumé, le genre qui vous donne illico des envies de meurtre.

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Hiroki Hasegawa, un jeu tout en sobriété.

Terminons sur une circonstance aggravante (du moins à mes yeux) : l’utilisation de l’ode à la joie de Beethoven reprise par Wendy Carlos pour Kubrick dans Orange Mécanique. Pas exactement le même morceau mais fortement inspiré avec ses sonorités synthétiques immédiatement reconnaissables. C’est sympa car du coup, lorsque je reverrai Alex dans la galerie marchande pour draguer les devotchkas à sucettes, viendront se superposer les images d’une tortue grotesque et d’Hiroki Hasegawa dans un costume à paillettes et tortillant du cul à feuler du J-rock pour pucelles attardées.

Allez tiens, un petit rail de Kubrick pour tenter de vaincre le mal malgré tout.

Bref, je ne vais pas m’attarder sur un film que j’ai détesté du début à la fin. Je suis d’ailleurs assez médusé de voir que ce machin semble finalement avoir été apprécié. Chacun ses goûts, respectons cela, mais si vous tentez l’aventure et que ça se passe mal, vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenus.

3/10

Parmi les cinq films réalisés par Sono en 2015, j’en ai vu quatre. Petit récapitulatif en fonction des notes :

  1. Tag : 9
  2. Shinjuku Swan : 6,5
  3. Love & Peace : 3
  4. The Virgin Psychics : hors catégorie, à réserver aux amateurs de gros seins et de petites culottes.

Reste maintenant à voir The Whispering Star, avec le retour de Megumi Kagurazaka. Difficile de se faire une idée avec la B.-A. mais une chose est sûre : alors que la présence de Hasegawa dans L&P me donnait d’emblée des boutons, celle de Megumi donne ce je ne sais quoi de réconfortant qui peut amener le spectateur à fermer les yeux sur d’éventuels défauts…

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… mais à les garder grands ouverts pour contempler certaines qualités !

À suivre donc. Une chose est sûre à voir la B-A : point d’hystérie à craindre ici…

Du même tonneau (ou presque) :

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11 Commentaires

  1. Ha, c’est dommage, je ne m’attendais pas à voir une si virulente critique à l’encontre de ce film.

    Je ne suis pas d’accord avec le fait de ne pas voir en ce film quelque chose de mignon et sympa. Certes, il serait idiot de penser qu’il n’y a aucune critique derrière ce film, mais il serait tout aussi bête de penser que Sono Sion n’est qu’un cinéaste révolté, incapable de présenter quelque chose de plus léger et de plus « sympathique ». C’est comme pour Tetsuya Nakashima qui a pondu des films sobres, des films extrêmement ancrés dans la violence et l’hystérie, et qui pond un conte enfantin, à savoir : « Paco and the Magical Picture Book » qui garde tout de même tout le génie du réalisateur (Tetsuya Nakashima est génial, il faut lui pardonner « The World of Kanako » que tu détestes, je ne sais pour quelle raison, mais j’espère bientôt voir une critique sur le site :p).

    Personnellement, j’ai trouvé que « Love and Peace » est une énième preuve que Sono Sion peut tout faire avec brio. Même quand il fait du divertissement typé film de Noël qu’on pourrait voir un soir d’hier sur TF1 (si ce n’était pas japonais), c’est génial. Il brille de pleins de couleurs, d’effets ancrés dans le fantastique, d’une image toujours aussi belle et maîtrisée. Et le métrage s’inscrit parfaitement dans cette année 2015 de Sion Sono. Tag, Shinjuku Swan, Whispering Star, Virgin Psychics, en une année, il a montré à chaque film qu’il pouvait faire quelque chose de différent. Mais toujours avec un côté extrême.

    Car oui, je trouve que « Love and Peace » est un film extrême, comme tous ceux du bonhomme. Il ne se prive de rien, et malgré son allure KAWAI, il reste un message sous-jacent pas inintéressant. Bien sûr, ici, c’est une douceur extrême qui va pencher vers l’absurde, mais pourquoi pas. Ce film a quelque chose de magique et quand j’y repense, c’est à chaque fois avec nostalgie et un petit sourire bête, qui me donne envie de le voir à chaque hiver, casé sous la couette et pour entretenir une sorte de cliché, pourquoi pas, avec un chocolat chaud.

    Alors bien sûr, comme Sion Sono fait dans tous les genres, c’est en effet une question de goûts, c’est certain !

  2. Disons que pour moi, la magie Sono c’est surtout lorsque j’ai la sensation de ce rythme particulier propre à Sono, cet enchaînement implacable des scènes qui fait qu’un film de deux heures va passer aussi vite qu’un court métrage de vingt minutes. Et je trouve qu’il échoue à me faire ressentir cette ivresse dès qu’il tend à la surcharge narrative, thématique, picturale, etc. Durant dix minutes j’ai tenu bon, me disant qu’après tout ça n’allait peut-être pas si mal se passer, mais dès qu’est arrivée la première scène (interminable) avec les jouets, j’ai compris que le film n’allait pas me parler. Même chose avec le premier quart d’heure de Why don’t you play in hell? qui, après un « sage » Himizu, essayait de renouer avec l’énergie de Love Exposure mais en la multipliant par deux. On est alors face à un trop plein (à l’image du jeu d’Hasegawa) qui me soûle et me fait passer totalement à côté. Même chose pour « the World of Kanako ».

    J’ai dans un coin « Paco and the magical picture book » mais je redoute clairement de le voir. Je le verrai peut-être un jour car après tout, j’ai pu aimer quelques films de Nakashima mais lorsque je vois la B-A et ses couleurs saturées, je pense que ça va être chaud. En fait c’est le problème de ces films touchant au conte et s’adressant à un public familial. Mine de rien c’est un genre difficile à aborder et beaucoup de réalisateurs s’y sont cassé les dents. j’ai trouvé que Scorsese avait fait un honnête boulot avec Hugo Cabret mais concernant le cinéma japonais, j’ai l’impression que ça joue souvent la carte de la boursouflure pour en mettre plein la vue. C’est pour ça que j’avais adoré un film comme Cha no aji (revu récemment), petite merveille qui alliait à un délire imaginatif et visuel une sobriété dans la mise en scène qui, pour le coup, suscite à chaque fois quand j’y repense ce « sourire bête » que tu évoques.

    Après, tu as raison, si on est sensible au propos de Sono, Love & Peace illustre à nouveau ce brio qui lui permet de tout aborder, c’est certain. Merci en tout cas d’avoir contrebalancé mon avis avec le tien, j’ai eu l’impression en faisant du vélo cette après-midi que les oreilles me tintaient…

  3. On est globalement d’accord sur la cuvée Sono 2015…

    Et encore, je te trouve généreux avec ce film qui reste probablement celui que j’ai le plus détesté depuis des années.

    En un mot : crispant.

    Heureusement, avec le Megumi, la suite de « Shinjuku Swan » et le roman porno, la cuvée 2016 devrait nous épargner Hiroki Hasegawa.

    • Oui, je crois me souvenir de ta note sur BKR, de celles que l’on inflige aux pires cancres de la classe, ce que n’est pas non plus Sono. Sale môme bourré de talent oui, abominable tâcheron, non. Et à tout prendre, je crois que je mettrais ce Love & peace un poil devant Why don’t you play in Hell? Ceci étant, on reste d’accord sur la qualité globale des deux, et je ne pense pas que j’aurai la curiosité de les revoir.

      Sinon attention à la cuvée 2016 et à l’absence d’Hasegawa. Un mec capable d’embaucher cet individu pour faire deux films avec lui est tout à fait cabale de le faire une troisième. Je croise les doigts pour que cela n’arrive pas pour le roman porno, ce serait totalement débandatoire !

  4. Pas encore vu le film.
    Mais la question centrale que je me pose en vain depuis un petit temps, et qui ne trouve pas de réponse y compris après la lecture de ce texte (pas un reproche, hein ;-): est-ce qu’il est fini, ou pas, le Sono?
    Peut-on encore espérer de lui quelque chose d’intéressant? Ou est-il déjà définitivement à oublier?
    J’avoue que, sans remonter jusqu’à « Suicide Club » (marquant pour l’époque, en effet) ou « Love Exposure » (bien, mais si looooong!), il ne m’a plus fait vibrer depuis très très longtemps. « Guilty of Romance », pourtant pas bénin, on est d’accord, m’ayant paru définitivement trop glauque pour que je puisse l’apprécier.
    Plus fait vibrer depuis, précisément, « Himizu ».
    Ok, ok: un film qui a eu une critique assez pourrie (les goûts et les couleurs…). Mais film qui, moi, m’a définitivement et irrémédiablement marqué, voire traumatisé (hum… juste les séquelles de pas mal de temps passé à Fukushima, depuis 2011??). Depuis, je ne sais vraiment plus que penser de ce mec.
    Du coup: help, please, BdJ 😉
    Pour me forger un jugement cinématographique qui, dans les dîners en ville de nipophiles, à Paris ou à Tokyo, ne fera pas trop hausser les sourcils (des réflexions du genre: « Mais avec quoi il vient, avec ce has been? »)
    Merci!

    • « Himizu », son meilleur métrage à mon humble avis, est sorti en 2012, du coup, je trouve que c’est un peu étrange de penser que le bonhomme serait éventuellement à enterrer. Cela ne fait que quatre ans (presque) que « Himizu » est sorti, difficile dans ce cas de dire que ça fait « très longtemps » qu’il ne t’a pas fait vibrer. 😉

      Ensuite, d’après ce que j’ai pu voir, beaucoup voient dans le cinéma de Sion Sono une courbe ayant des pics de qualité. Le premier s’est produit avec « Suicide Club » (que je déteste farouchement)qui a fait grand bruit à l’époque (BDJ en parle très bien dans son article consacré à « Strange Circus » et à la trilogie de la haine) , puis avec « Love Exposure ». Après, c’est selon les goûts de chacun. D’autres verront ces « pics » de qualité en d’autres métrages, tant ce fabuleux réalisateur peut se renouveler (preuve en est avec cette année et les différents genres qu’il a abordé). Du coup ça relève plus de l’expérience personnelle, difficile de dire que Sion Sono est terminé ou non en étant objectif.

      Sinon, Sion Sono est de plus en plus reconnu, si tu t’intéresses au Monsieur tu vois de plus en plus son nom poindre le bout de son Sion, que ce soit lors de festivals ou sur les blogs, ou même parfois les chaînes de TV (merci Arte). Même au niveau des sorties DVD (Third Windows Films vient de publier « Love and Peace » et « Tokyo Tribe » ; « Love Exposure » ; « The Land of Hope » sont sorti en France). Sans oublier le documentaire à son propos qui sortira cette année et qui sera réalisé par le fils d’Oshima (il me semble). Donc pour le coup, je ne pense pas que Sono Sion soit has been. Peut être faut-il juste attendre qu’il aborde les thèmes et le genre qui te font vibrer, justement, et ça ne peut pas arriver à tous les coups (heureusement ou malheureusement, à toi d’en juger ! :p) .

      Personnellement je pense qu’il a encore beaucoup à offrir au cinéma et qu’il ne faut pas se laisser dérouter par ses nombreux projets qui ne peuvent pas plaire à tous les coups. 🙂

    • @ bern : je m’apprêtais à te répondre lorsque Corentin a jailli avec son commentaire qui résume tout. L’idée de « pics de qualité » qui varie en fonction de « l’expérience personnelle » est particulièrement valable concernant Sono car il n’y a pas vraiment de films ayant fait consensus. Peut-être « Love Exposure » (et encore puisque la longueur semble avoir eu raison de la patience de certains spectateurs) et « Guilty of Romance ». Mais ces deux-là mis à part, on s’aperçoit que ses films sont presque toujours clivants. « Love & Peace » donc, mais aussi « Tokyo Tribe », « Himizu » et autre « Land of Hope ».
      Bref pour répondre à ta question, je crois encore en Sono et à sa capacité à livrer de temps en temps un film formidable. Pour moi ça a clairement été « Tag » et j’attends beaucoup de « The Whispering Star ». Le seul truc est qu’avec ce déluge de projets il faut s’attendre parfois à être déçu mais on ne va pas non plus faire la fine gueule. Quand on aime un réalisateur, il y a toujours ce petit frisson de plaisir de voir son nom apparaître au générique, et on ne va pas se plaindre lorsque ces occasions sont généreusement données durant une année. N’hésite pas à en voir un max, dans le tas il y en aura forcément un qui par son approche te donnera envie de croire encore un peu à la Sono’s touch.

  5. Merci pour vos réponses, bien éclairantes. Les résumant à la grosse louche, j’en déduis que, si on est en droit de le trouver inégal, il n’y a pas à désespérer sur le bonhomme – bonne nouvelle!

  6. Love and Peace, je ne l’ai pas vu, mais force est d’apprécier les commentaires qu’il a suscité sur BdJ. Sono ne laisse pas indifférent, c’est évident, et quelque chose me dit qu’il pourrait être à la source de « fan fictions » intéressantes 🙂

    • « il pourrait être à la source de « fan fictions » intéressantes »

      J’y ai songé, tu te doutes bien à partir de quel film. Je laisse mûrir l’idée en attendant d’avoir un jour l’inspiration définitive.

  7. May this day come quickly, and the inspiration with you 🙂

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