Vivre dans la peur (Akira Kurosawa – 1955)

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Kiichi Nakajima est un vieil industriel obsédé par la bombe nucléaire. Désireux par-dessus tout de se protéger ainsi que sa famille, il dépense une somme considérable pour acquérir un terrain au nord du Japon fin d’y installer un abri antiatomique. Puis, plus radical, il décide de tout abandonner pour aller s’installer au Brésil, l’Amérique du sud étant à ses yeux le seul endroit sûr de la planète. Evidemment, ses enfants ne l’entendent pas de cette oreille et font tout pour lui faire abandonner cette idée, à commencer par l’attaquer en justice…

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生きものの記録 (Ikimono no kiroku)

fumio-hayasakaVivre dans la peur a pour particularité d’avoir plusieurs titres. Chroniques d’un être vivant (d’après le titre original), mais aussi Si les oiseaux savaient et donc Vivre dans la peur. Tous ont leur pertinence mais le dernier est sans doute le plus marquant si l’on se réfère à une anecdote précédant la genèse du film. Marqué par les terribles événements dans l’atoll de Bikini (1), le compositeur Fumio Hayasaka évoque le sujet à Kurosawa en lui demandant d’imaginer un sujet de film et surtout en faisant ce commentaire : « Comment peut-on travailler en se sachant condamné à mort ? ». Le premier mouvement de Kurosawa fut de penser que son ami parlait de lui-même car touché par la tuberculose, Hayasaka ne faisait aucun mystère sur une prochaine mort. Mais c’est presque immédiatement qu’il réalisa que son compositeur parlait en réalité de tous les Japonais, altruisme touchant venant de quelqu’un voué à disparaître en plein tournage de Vivre dans la peur.

Un daimyo fou ?

Cette question, comment vivre dans la peur de la mort ? est symbolisée tout le long du film par le personnage principal vivre dans la peur poster 2interprété par un Mifune d’alors 35 ans métamorphosé en un patriarche irascible et autoritaire de 70 ans. A la tête d’une fonderie employant plusieurs dizaines d’employés et surtout d’une famille dont les enfants sont très sensibles à leurs intérêts et à leurs repères dans un Japon d’après-guerre qui n’a désormais plus les stigmates apparents que l’on apercevait dans de précédents films (l’Ange Ivre et son marché noir par exemple), Nakajima est prêt à tout plaquer pour s’en aller vivre au Brésil grâce à sa fortune. Pour lui, c’est le bon sens absolu, rester vivre au Japon est une folie et il ne conçoit pas une réponse négative de la part de ses enfants. On voit combien la trahison de ces derniers annoncent celle des enfants du Roi Lear pardon, d’Ichimonji, le personnage principal de Ran. Dans le livret accompagnant la nouvelle édition de Vivre dans la peur, Tesson fait un parallèle pertinent entre ces deux films et les valeurs féodales qu’ils véhiculent. Hors de son temps, Nakajima ne s’est pas fait à ce nouveau Japon et reste fidèle à des valeurs prônant l’autorité du daimyo comme autorité ultime. Et s’il n’y a pas de château incendié, ce sera sa propre usine qui connaîtra la destruction par les flammes. Dès lors difficile de totalement suivre l’élan protecteur du personnage qui se comporte en tyran qui impose ses vues et qui surtout ne s’aperçoit pas du mal qu’il fait (l’incendie de l’usine pour obliger les siens de le suivre au Brésil ne prend pas en compte les autres employés qui voient partir en fumée leur gagne-pain). On se demande aussi si cette insistance à vouloir être suivi par sa famille ne dénote pas non plus une peur, non plus celle du nucléaire mais celle d’être seul, coupé des siens.

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La figure est donc ambivalente mais il n’en va pas autrement des autres membres de la famille.

Des personnages pragmatiques ?

Lors d’une scène entre Nakajima et l’un de ces fils, ce dernier, après avoir expliqué que son père était sûr de perdre son procès, monte le volume de son poste radio qui crache alors un jazz qui rend impossible la poursuite de la conversation. Américanisée, laissant loin derrière elle les tracas de la guerre, la jeunesse a maintenant d’autres choses à faire que de penser au passé et de mettre en perspective un avenir lugubre fait de bombes atomiques pouvant éclater à tout moment. Il n’y a désormais qu’une seule chose valable : le présent, avec sa nouvelle modernité et ses plaisirs.

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Tenue décontractée, musique dans l’air du temps, pin up punaisée aux murs : pourquoi quitter tout cela pour aller s’enterrer au Brésil ?

De fait le nucléaire est très rarement montré de manière explicite (ici une rapide évocation d’Hiroshima, là une coupure de journal montrant un champignon atomique). C’est parfois de l’ordre du sous-entendu, comme après la destruction de la fonderie, ce qu’il en reste n’est alors pas sans évoquer certaines images de bâtiments à Hiroshima ou Nagasaki :

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Citons aussi cette scène où l’on voit un Nakajima effrayé par le bruit d’avions à réaction (laissant supposer qu’une base américaine n’est pas loin) et surtout par le bruit d’un orage. A un moment un éclair illumine la scène :

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Et aussitôt dans l’esprit de Nakajima vient sûrement un mot : « pikadon », mot renvoyant à une intense lumière (pika) précédant un bruit monstrueux (don), sorte de mot onomatopée associé depuis 1945 aux bombes lancées sur Hiroshima et Nagasaki. Le vieillard se précipite dans la chambre à côté pour protéger un enfant en bas âge.

Cette discrétion relative à évoquer le cataclysme nucléaire participe sans doute d’une volonté de faire sentir combien ce mal n’a pas besoin d’être exprimé pour s’infiltrer insidieusement dans le quotidien de Nakajima. Mais on peut y voir aussi comme le déni d’une réalité touchant une majorité de Japonais tout dans leur nouveau confort ouaté et cette vie électrique liée à la modernisation du pays (cf. l’écran-titre). Evoquons ici le personnage du médiateur (incarné par Shimada) qui sera tout de même touché par Nakajima et sa volonté obsessionnelle de se protéger du nucléaire. Chez lui, il demande à son fils s’il a peur, vraiment peur du nucléaire. Et comme il lui répond par l’affirmative, il lui demande aussitôt, incrédule, comment il fait pour être aussi calme. La réponse est limpide : « parce qu’il n’y a rien que nous puissions faire pour changer cela ». Pragmatisme salvateur ou inconscience démente, le film oscillera sans cesse entre ces deux hypothèses jusqu’à sa terrible conclusion

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Nakajima et les siens chez le juge.

La terre vue d’une autre planète

! Spoilers !

Tout le long du film, Nakajima n’a de cesse de chercher un endroit sûr où habiter. Ça commence par ce terrain acheté au nord du Japon, puis cette volonté d’aller vivre au Brésil. Mais comme on lui fait remarquer qu’il n’y a finalement nul endroit au monde où l’on peut prétendre être à l’abri de la bombe atomique, que faire ? Alors qu’il est incarcéré après l’incendie de la fonderie, des détenus lui donnent deux conseils. L’un lui suggère de ne pas s’inquiéter de la bombe H, de laisser cela au premier ministre tandis que l’autre se moque de lui en lui conseillant d’aller vivre sur une autre planète, au moins il y sera tranquille. Cette vivre-dans-la-peur-6moquerie, l’esprit dérangé de Nakajima la prendra au pied de la lettre. Devenu fou, il sera envoyé dans un asile psychiatrique où ses enfants, navrés de cette issue, viendront lui rendre une dernière visite, tout comme Harada, le médiateur. Pour ce dernier, la visite commence par un court entretien avec un docteur qui lui avoue le malaise qu’il ressent lorsqu’il s’occupe de Nakajima. Est-il vraiment fou quand il s’exprime ? Ne serait-ce pas finalement les Japonais, tout ceux qui sont persuadés être sain d’esprit et qui restent impertubables, qui ne seraient pas finalement les véritables déments ? Que les questions soient posées par un homme incarnant la science accentue le malaise chez le spectateur et l’amène définitivement à prendre position en faveur de Nakajima, surtout lorsque celui-ci est montré dans sa cellule, persuadé d’être sauf sur sa nouvelle planète. Certes il est fou, mais lorsqu’il se met à montrer à Harada le soleil et qu’il s’exclame, terrifié, que c’est la terre qui est en train de brûler, le symbole a de quoi glacer lorsque l’on sait la portée symbolique de l’astre pour les Japonais.

Le film s’achève sur un plan fixe magistral tandis que le médiateur descend totalement abattu l’escaliers qui va le ramener au quotidien où se trouvent les véritables fous, une des maîtresses de Nakajima monte pour lui rendre visite. La situation des étages me semble significative. Que les « fous » soient en haut, c’est-à-dire dans une position supérieure, en dit long sur l’absurdité du monde. Pourquoi la jeune femme décide-t-elle de rejoindre ce « haut » ? Un peu comme la scène finale de Vivre où l’on voyait le collègue du héros regarder des enfants jouer et sans doute perpétuer son œuvre altruiste, on peut, si l’on est optimiste, y voir l’espoir d’une conscience individuelle rassurante. Reste que, lorsqu’arrive le kanji « owari » (fin) au milieu d’un écran noir, l’espoir semble inexistant. Le film fut se heurta à un grand désintérêt du public japonais. Oui, les fous sont « en bas ».

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7,5/10

(1) En 1954, suite à des essais nucléaires américains, un bateau de pêche japonais est touché par des retombées radioactives. Un marin en mourra quelques mois plus tard, les autres en garderont des séquelles.

 

And now, place au…

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GAME TIME !

vivre-dans-la-peur-wildsideDeuxième partie du jeu-concours pour célébrer de la sortie de Vivre et Vivre dans la peur dans de belles et nouvelles éditions Wildside. Aujourd’hui il s’agit de gagner le DVD du film du jour. A noter que sur la galette on trouve rien moins que trois bonus :

Kurosawa par Teruyo Nogami (la scripte de Kurosawa)

Vivre dans le peur, la genèse

Vivre dans la peur vu par Fabrice Arduini

Pour gagner, rien de plus simple : être le premier à répondre correctement aux deux questions suivantes :

1) Après la mort de Fumio Hayasaka en plein tournage, quel compositeur supervisa la finition de sa musique ?

2) Dans quels autres films de Kurosawa seront évoqués les dangers du nucléaire?

Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

5 Commentaires

  1. 1 – Masaru Satô
    2- Reves et Rhapsodie en aout

    • Stop ! Encore une victoire rapide ! Je ne vais pas être salaud et sanctionner l’absence d’accent circonflexe pour « Rêves », je valide les bonnes réponses et te contacte pour ton adresse. Omedetô !

  2. Le titre « Si les Oiseaux savaient » me semble particulièrement poétique et surtout coller à merveille avec la chute de l’article. Oui, en un sens, la vie ne peut exulter – si ce n’est exister – qu’à côté de certaines vérités.

    • Tout à fait. Il y a aussi d’autres connexions à faire avec le titre. A un moment, le mdéiateur dit à son gendre : « si les animaux lisaient cela [à propos d’un article de journal sur le nucléaire], ils fuiraient le Japon ».
      Un autre parallèle (qui n’est pas de moi) peut se faire avec le héros souvent vu de profil et à la coiffure évoquant une sorte de crête. Il est l’oiseau qui veut fuire et emmener avec lui pour faire un nid ailleurs. Il réagit aussi de manière purement instinctive, comme ces animaux qui pressentent un danger avant tout le monde.

  3. Merci pour le prolongement 🙂

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