Hole in the Sky (Kazuyoshi Kumakiri – 2001)

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Etonnamment, ce Hole in the sky n’a pas eu les honneurs des écrans français au début des années 2000. Etonnamment car les distributeurs continuaient sur leur lancée de la fin des 90’s avec les diffusions d’un certain type de cinéma d’auteur japonais. Avec Kitano notamment, dont l’un des acteurs fétiches, Susumu Terajima, commençait à devenir familier auprès du public français.

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Ici en train de faire le con avec Tadanobu Asano. Photo prise dans un onsen vers minuit, alors que je sortais de ma chambre pour me payer un machin sucré. Souvenir de cette pub qui a jailli au détour d’un sombre corridor, limite flippant en fait.

Et justement, c’est ce même Terajima que l’on retrouve ici dans une histoire d’amour tortueuse, genre qu’il pratiqua déjà dans Okaeri, film qui lui fut bien diffusé en France quelques années auparavant. On y retrouve un japon contemporain, un rythme assez lent mais l’urbanisme froid a laissé la place à un Hokkaido campagnard fait de petites routes, de verdure, de tôle et de rouille :

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Cette histoire d’amour se développe de manière plaisante, portée par une photographie soignée mais surtout par le jeu des deux acteurs principaux, Susumu Terajima donc, mais aussi une jeune Rinko Kikuchi qui joue ici seulement son troisième film :

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Créditée au générique sous son premier prénom, Yuriko.

Elle interprète Taeko, jeune fille en apparence tout ce qu’il y a de plus normale, un brin niaise, qui vient de se faire lourder méchamment par son petit ami. Alors qu’elle était partie aux toilettes à côté d’une station service, son jules s’empresse de mettre le contact et de se faire la malle.  Face à ce mauvais coup, Taeko essaye de tenir le coup mais l’on ne tarde pas à deviner combien il y a en elle du chiot abandonné incapable de s’en sortir par elle-même. Le coup de main salvateur, elle le trouvera grâce à cet endroit :

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Le Sora no Ana, soit « le trou dans le ciel », petit resto situé le long d’une autoroute et tenu par un père et son fils, Ichio, le personnage de Susumu Terajima.

Une nouvelle fois, et nouvel exemple du talent d’acteur de Terajima qu’on aurait tort de limiter à ses rôles de yakuza chez Kitano, il endosse le rôle d’une sorte d’ours maigrichon mais dont on devine que les monosyllabes et l’impolitesse ne sont qu’une carapace qui cache une certaine détresse. Petite parenthèse ici : Kazuyoshi Kumakiri est le réalisateur qui fera en 2008 Non-Ko, déjà évoqué dans ces pages, et dont le personnage féminin principal, Nobuko, n’est pas sans évoquer un double d’Ichio. Même type de personnage malaimable, pas follement sympathique et pas vraiment apte à construire sa vie. Une vie apaisée et cohérente s’entend puisque la jeune femme s’était déjà mariée, mais cela se solda par un échec. Si l’on devait trouver une différence entre les deux, ce serait sans doute qu’Ichio est encore plus un raté que son modèle féminin. Trentenaire vivant encore chez papa (sa mère a quitté le foyer depuis longtemps) , son quotidien n’est occupé que par la gérance du resto familial. Bon, pas non plus Norman Bates dans Psychose mais il y a un petit quelque chose. « Ça » le travaille et l’absence de la mère complique les choses. En tout cas la rencontre avec la jeune fille en pleine déroute (rencontre qui annonce celle plus tard de Nobuko avec Masaru) va sonner comme une occasion de donner une nouvelle impulsion à sa vie. Ça tombe bien : papa est parti avec un ami faire un voyage. Proposant à la jeune fille de faire la serveuse pour la dépanner, le temps pour elle de se renflouer, il ne tarde pas à montrer un tout autre visage, d’abord poli, attentionné, puis assez vite un brin amoureux.

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D’un coup, le ciel se dégage dans la vie d’Ichiro. Mais n’oublions pas le nom ambigu du restaurant : « le trou dans le ciel ». A l’origine, cette expression inventée par son père désignait les lieux de ravitaillement des avions. Puis, devant l’impossibilité du même père d’exaucer son rêve, à savoir devenir pilote d’avion, c’est tout naturellement qu’il a trouvé ce pis-aller poétique, c’est-à-dire nommer ainsi son resto jouxtant une autoroute. L’idée est belle mais témoigne finalement d’un ratage. De même, le spectateur pressent la même chose pour l’idylle entre Ichio et Taeko. Le trou est ce restaurant qui va absorber la vie d’Ichio qui pourrait être meilleure s’il arrivait à s’en extraire, et qui serait donc ce ciel potentiellement sans nuages. Mais on pourrait l’interpréter aussi comme cet épisode amoureux malheureux qui va empêcher Ichio de vivre sans se prendre la tête avec son père. Ou encore comme Ichio lui-même, personnage d’abord vide, puis qui se remplit d’amour avant d’atteindre une nouvelle fois le néant, comme le suggère ce plan où Ichio est réduit à une tache sombre sur une flaque réverbérant le ciel :

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Quoi qu’il en soit, Sora no ana, c’est l’illustration douce amère du « ta Katie t’a quitté ». Est-ce que ça fait du bien ? du mal ? Sans doute les deux mais ça n’empêchera pas Ichio de continuer à vivre, même s’il est difficile de discerner si le dernier plan est ironique ou non (mais la balance me semble pencher quand même du côté du positif).

Sora no ana est assez réussi dans l’opposition émotionnelle des deux personnages, d’un côté le vieux gars tout excité à l’idée de découvrir l’amour, de l’autre la jeune fille sous le coup d’une rupture humiliante mais qui ne semble être là que pour faire le point sur elle-même. Leur mutuelle attraction semble aussi réelle que confuse et donne lieu à des éruptions de sentiments qui vont compliquer leur relation plutôt que l’améliorer. A ce petit jeu, si Kikuchi s’en sort bien, c’est Terajima qui est savoureux et qui parvient à faire en sorte que ces 120 minutes passent plutôt bien, même si le film n’échappe pas à quelques longueur.

7/10

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6 Commentaires

  1. C’est l’un de ces films lents que j’affectionne beaucoup, question d’ambiance.

    D’ailleurs, j’en ai fait une traduction l’année dernière c’est dire.

    Et c’est toujours un plaisir de voir Susumu Terajima, même hors Kitanoserie, comme dans The Blessing Bell (2002) par exemple.

    Du même réalisateur Antenna (2004) est autrement plus glauque, sexe et sadomaso.

    Merci pour cet article.

    • Blessing Bell fait partie des films de Sabu que je n’ai jusqu’à présent pas eu le temps de voir, merci pour la piqûre de rappel.
      Dans le genre glauque sinon, il faut rappeler que Kumakiri commençait sur de bonnes bases avec son Kichiku. Tiens ! tout cela me rappelle que je n’ai pas vu son dernier, My Man, qui se passe lui aussi à Hokkaido et avec, aussi, une histoire d’amour à problème. Tu l’as vu ?

      • My man je l’ai vu dernièrement, c’est très sombre, et Asano est méconnaissable dans ce registre, mais je ne veux pas trop spoiler si tu ne l’as pas vu.
        Encore une vision sur une autre facette du caractère des Japonais, dans tous les cas c’est toujours intéressant à découvrir.

        Blessing bell est dans mes préféres, car le scénario et le montage sont excellents.

        • On verra ça très prochainement, d’autant que ça fait une paye que je n’ai pas vu Asano dans un film.

        • J’ai vu My Man, plutôt pas mal, ça sent l’article pour ce week end. Bonne surprise en plus, j’ai découvert au passage que Jim O’Rourke avait composé la musique.

  2. Vuste pour info, j’ai posé ma traduction sur opensubtitles.org.

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