Tokyo Fist (Shinya Tsukamoto – 1995)

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S’il y a un thème que Tsukamoto s’est plu à traiter dans ses films, c’est bien celui de l’aliénation. De Tetsuo au récent Kotoko, elle est quasi omniprésente, prenant des expressions diverses et inégales mais toujours étonnantes. Ainsi ce Tokyo Fist qui n’est pas un film porno mais un film sur la boxe, ou plutôt, sur l’art de mettre son corps à rude épreuve.

Dans cette histoire, on suit les rapports tumultueux d’un trio infernal. Tsuda (interprété par Tsukamoto lui-même) est un salary man sans histoire qui vit dans un appartement avec Hizuru, belle jeune femme longiligne et tout de blanc vêtu :

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Un jour, il rencontre par hasard un ancien camarade devenu boxeur,  Kojima (joué par le frère de Tsukamoto). Rien de spécial si ce n’est que le jeune homme a tendance à s’incruster un peu trop souvent chez le couple. Et ça dérape sérieusement lorsqu’il fait croire à Tsuda qu’il a fait l’amour à Hizuru en son absence. Tsuda prend aussitôt une décision : il va devenir lui aussi boxeur pour lui faire payer et reconquérir Hizuru qui entre-temps est inexplicablement partie vivre avec Kojima.

L’histoire paraît simplette et pourtant, traitée par Tsukamoto, elle est absolument passionnante de par ses choix radicaux de mise en scène et cette manière de confronter un milieu urbain oppressant à la volonté des personnages de se concrétiser dans quelque chose qui va permettre de se sentir vivant. Comme dans Tetsuo, Tokyo Fist présente en effet des êtres foncièrement mal dans leur peau, bouffés par un environnement urbain tentaculaire. Dès les premières minutes, en une succession de plans très courts, Tsukamoto nous fait ressentir la vie exténuante de Tsuda qui finit en nage les 5 premières minutes.

Et tout le long du film des plans nous montreront souvent les trois héros statiques dans différents points de la ville comme pour souligner l’implacable pesanteur de la ville et la difficulté à s’en extraire :

Oppression de la vie professionnelle (ou au foyer dans le cas d’Hizuru) qui doit se frotter au rythme sans âme de cet environnement donc. A côté de cela on pourrait croire que la vie privée va forcément constituer un petit îlot de détente salvatrice. Il y a un peu de cela mais là aussi, force est de constater que ce n’est pas pleinement satisfaisant. L’appartement bleuté de Tsuda et d’Hizuru apparaît vide, aseptisé, à l’image de leurs relations de couple. Jouée par Kaori Fujii, Hizuru est belle, indéniablement. Mais d’une féminité éthérée, presque irréelle. Grande, longiline, plate, vêtue seulement d’une robe blanche, elle semble correspondre à un fantasme de Tsuda (c’est d’ailleurs lui qui a acheté la robe), celui d’une femme parfaite, protégée du maelström du monde extérieur en restant la journée durant dans son appartement à attendre son compagnon. Essaye-t-elle de lui faire la surprise d’un encart publicitaire où elle apparaît un peu plus sexy…

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… que Tsuda lui arrache le magazine des mains, lui jetant d’un ton hargneux qu’elle a l’air d’une idiote sur la photo.

Ouvre-t-elle la porte à Kojima pour attendre sagement son mari en sa compagnie que Tsuda la met en garde que les hommes sont des loups et qu’une femme comme elle court un risque certain à ouvrir au premier venu.

Bref dans la première partie du film, la vie de Tsuda est désespérément lisse, lisse comme la surface des immeubles qu’il arpente à longueur de journées pour essayer de vendre des assurances, lisse comme sa vie professionnelle sans surprises, lisse comme la poitrine de sa femme parfaite, immaculée. On ne les verra d’ailleurs pas faire l’amour. Lorsque Tsuda évoque la dernière fois qu’ils l’ont fait, ils sont bien en peine de se rappeler à quand cela remonte. Hizuru et Tsuda forment le couple de Japonais modernes : Monsieur travaille, Madame attend sagement, le tout sexless et dans l’attente d’on ne sait quelle image du bonheur. D’une certaine manière, ils sont morts.

Tout change avec l’arrivée de Kojima mais aussi un petit événement qui survient dans la rue :

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Alors que de nombreux plans nous ont montré Tsuda vaquant à ses occupation dans un Tokyo ultra-urbanisé et désincarné, Tsuda tombe sur le cadavre d’un chat hideusement rongé par les vers. Tsuda sera effrayé par cette vision et s’enfuira ventre à terre. Sans doute parce que ces vers grouillants peuvent évoquer la condition de tous ces êtres qui grouillent dans la mégalopole pour essayer de subsister. Mais aussi, plus simplement, parce que ce cadavre lui renvoie l’image de la mort, idée à laquelle il n’a plus le temps d’être préparé puisque totalement accaparé par la frénésie de son mode de vie. Dès lors un changement se fait, changement qui va contaminer l’ensemble des trois personnages. Autrefois zombis, rongés de l’intérieur par le pouvoir mortifère de leur environnement, ils vont essayer de vivre. Mais voilà, qu’est-ce que vivre dans l’univers de Tsukamoto ?

C’est ça :

Tsuda qui livre avec frénésie son corps dans d’innombrable séances d’entrainement afin d’infliger une raclée à celui qui lui a volé sa femme. Signalons que l’approche de la boxe, pour irréaliste qu’elle soit, donne lieu à de petits chefs d’œuvre de scènes frénétiques.

Ça :

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Sans trop révéler la scène, disons que Kojima ira aussi loin que Tsuda dans la mise à l’épreuve de son corps.

Enfin ça :

Du simple perçage d’oreille pour porter une boucle à l’inclusion de barres de fer dans la peau (sans oublier les tatouages), Hizuru n’a de cesse elle aussi de mettre son corps à rude épreuve. Autrefois figée dans un corps quasi asexué que son mari refusait de voir découvert dans un magazine, elle tombe dans l’ivresse de transformer ce corps. A cette transformation physique s’accompagne un changement psychologique : en voulant à Tsuda de ne pas l’avoir crue lorsqu’elle lui assurait qu’elle n’avait pas couché avec Kojima, elle est devenue dure, sorte de femme fatale  fascinée à l’idée de voir deux mâles se déchirer pour elle dans la boxe. Tout cela ajoute un côté primitif, tribal, à l’intrigue. Les tatouages (le champion que Kojima affrontera à la fin a d’ailleurs l’habitude d’ajouter un tatouage à son biceps à chaque adversaire vaincu), les piercings, la femelle qui attend que le guerrier le plus fort gagne avant de jeter son dévolu : dans cette société faite de bitume, les trois personnages opèrent finalement un retour exacerbé aux sources de la civilisation afin de redécouvrir le sens de deux notions qu’ils n’avaient plus le temps de comprendre : la vie et la mort.

Après, ce voyage en arrière est-il synonyme de succès ? C’est tout la question. Tsukamoto termine avec deux plans, l’un montrant le visage extatique d’Hizuru donnant à penser que les multiples transformations de son corps ont donné lieu à une révélation, l’autre montrant Tsuda dans une attitude faisant écho à l’un des tout premiers plans :

Tsuda a repris sa vie de salary man. Défaite donc ? Sans compter qu’il a dorénavant un œil mort, conséquence d’une vilaine blessure lors d’un combat, son visage est étrangement lisse, ne laissant pas passer la moindre goutte de sueur, et il arbore un étrange sourire. On peut lui trouver des allures d’un être décérébré, finalement vaincu par son environnement. Mais on peut aussi y voir le retour d’un petit employé désormais sans illusion sur ce qui l’attend. D’une certaine manière, il est plus fort. Plus heureux ? C’est une autre question, la joie faisant assez peu partie du vocabulaire de Tsukamoto…

Pour le lecteur qui n’a jamais vu de films de Tsukamoto, qu’il soit prévenu que Tokyo Fist constitue une entrée en matière forcément coup de poing. Pas aussi hallucinant que Tetsuo, mais plus accessible et tout aussi fascinant. Par le fait qu’il utilise la couleur, on le préférera à Tetsuo 2. Dans tous les cas, ces premières œuvres enfiévrées sont remarquables en ce qu’elles ont d’emblée porté Tsukamoto à un sommet créatif. On ne dira pas que la suite n’a été qu’une longue descente, le réalisateur ayant su ne pas se répéter et livre des films vraiment intéressants, mais à ce moment des années 90, difficile de nier que la mouvance punk, alors que Sogo Ishii s’en détachait de plus en plus, n’ait pas trouvé en la personne de Tsukamoto un magnifique ambassadeur, peut-être son meilleur.

8/10

Toyko Fist se trouve chez Studio Canal dans une édition double comprenant aussi Bullet Ballet.

Si lire des sous-titres anglais ne vous effraie pas, allez plutôt du côté des Anglais de Third Window Films qui ont concocté une édition blu-ray de toute beauté.

 

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