River (Ryuichi Hiroki – 2011)

Cela faisait un certain temps que je n’avais pas vu un film de Ryuichi Hiroki, et j’espérais bien en me matant ce River tomber à nouveau sur une de ces héroïnes torturées chères au réalisateur. Ça n’a pas raté puisque l’héroïne du jour, Hikari, est une jeune femme qui ne s’est pas encore remise du meurtre de son petit ami lors du fait divers qui défraya la chronique le 8 juin 2008, quand un taré déboula à Akihabara afin de poignarder  au hasard 17 quidams (sept en moururent) . Aussi, loin de refaire sa vie, elle préfère errer comme une âme en peine dans Akihabara, comme pour humer le même air que respira autrefois son copain.

Rien de neuf sous le soleil donc, après la fille qui se fait vomir dans Vibrator, la fille dépressive de It’s Only Talk et la mère de famille qui se prostitue dans M, on a droit à un nouvel exemple de l’entomologie particulière d’Hiroki. Avec aussi une bonne dose de road movie. Mais ici pas de quinze tonnes comme dans Vibrator : l’héroïne va se contenter de circuler à pinces dans les rues d’Akihabara où elle croisera une galerie de personnages (une photographe, une ancienne amie qui se prostitue volontiers occasionnellement pour arrondir les fins de mois, une chanteuse, un recruteur pour un maid café des vendeurs à la sauvette d’objets électroniques) qui vont peu à peu l’aider à se tourner vers l’avenir et non plus à ressasser un passé douloureux.

La chanteuse, la maid, le recuteur et le vendeur marginal

Finalement, même si fatalement on a, à la lumière de ses derniers films, une impression de déjà vu, tout va bien puisque Hiroki a toujours montré une capacité à faire d’intéressantes variations autour du thème de la femme engluée dans un présent sans issue. Et en matière de road movie, il a aussi montré à travers road movie avec Vibrator combien ce genre pouvait lui convenir.

Hélas, sans être non plus un total échec, River a eu du mal à me convaincre. Et pourtant ça partait bien avec ce long plan séquence introductif dans lequel on voyait une jeune femme errer dans les rues d’Akihabara. Une minute, puis deux, puis cinq, puis dix ! Là, j’ai commencé à me dire : « WTF ? c’est pas vrai qu’il va nous faire un film sur un seul plan séquence ? » non pas tant avec inquiétude mais avec espérance. Le mec allait-il nous faire une Sokurov ? C’eût été grand (mais compliqué à faire dans une zone telle que Akihabara). Hélas, c’est à la 14ème minute que le charme de cette déambulation onirique s’arrête pour laisser place à une narration plus classique. Et c’est dès cet instant que le charme tout court s’est amoindri au profit d’un ennui poli mais bien réel devant le manque de consistance du métrage.  On se retrouve avec des bribes de scènes qui peinent à nous faire croire à la rédemption psychologique de l’héroïne. Le pari d’Hiroki semble d’avoir essayé de faire un film minimaliste, aérien, qui se tiendrait par l’histoire toute simple de cette jeune fille et l’ambiance post-hivernale, cotonneuse, de cet Akihabara au début du mois de mars 2011. Simple mais pas forcément de quoi remplir un film une heure et demie durant.

Et du coup on hésite sur le bien fondé de cette scène inaugurale qui bouffe à elle seule un quart d’heure.  Et l’on hésite aussi sur deux autres scènes contemplatives sur lesquelles planent le soupçon du remplissage. Plus loin dans le film, Hikari rencontrera donc l’un de ces vendeurs d’électroniques et sympathisera avec lui. De fil en aiguille il lui confiera avoir coupé les ponts avec sa famille et qu’il a même quitté la maison avec des mots très durs pour son père, lui souhaitant de mourir le plus vite possible. Pas de chance, peu après cette révélation il découvre à la télévision que la région où ils habitaient (Fukushima) a été dévastée. D’où le dilemme : de toute façon, puisqu’ils étaient déjà morts à ses yeux, à quoi bon se rendre là-bas ? Ou bien justement, et c’est Hikari qui le pressera vers cette issue, peut-être ne le sont-ils pas encore et il est urgent, tant qu’il en est encore temps, de s’y rendre pour excuser mutuellement le passé douloureux afin de ne pas vivre jusqu’au restant de ses jours avec un poids. Le jeune homme finira finalement par s’y rendre et ce retour du fils prodigue donnera lieu à 11 minutes douloureuses (aussi bien pour lui que pour le spectateur, j’y reviens plus bas) au milieu des décombres.

Enfin, juste après, on découvrira une Hikari apaisée qui, sur un petit bateau errant quant à lui sur la rivière Kanda, décide enfin de tourner la page. Et cela donnera lieu à ceci : 

… un plan fixe de quatre minutes où l’on verra de grosses larmes couler peu à peu sur ses délicates joues. Culotté mais assez peu intéressant car pas vraiment porteur d’émotion. Au contraire, je dirais plutôt que ce genre d’étirement du temps a tendanceà jouer en défaveur de la scène. « Voyez comme je m’étire hein ? C’est fort et attendez c’est pas fini ! » semble être l’unique message de la scène au spectateur qui se demande tout à coup si Hiroki est en train de viser le Guiness Book.

Du coup, on a la curieuse impression d’assister à un film d’un Ryuichi Hiroki qui essaierait de se la jouer un peu Naomi Kawase. Le film en soi n’est pas désagréable mais on a rapidement tendance à donner au spectateur une impression de brouillon de film, brouillon parfois à la limite du regardable. Car il faut ici signaler un parti pris photographique rapidement pénible, celui d’une caméra à l’épaule façon Dogme, ou plutôt comme lorsque le gros père Olrik décide de faire des vidéos en marchant et sans stabilisateur dans des zones urbaines. A chaque pas, ouch ! on se prend une bouillie de formes dans la gueule. Du coup on a la plupart du temps ce genre de chose :

Tu vas utiliser une steadycam oui ou merde ?

Et pourtant on comprend ce choix qui sonne comme une métaphore de la vie heurtée et à fleur de peau d’Hikari. Lorsqu’elle se trouvera sur son bateau à la fin du film, la caméra ne bougera plus, et glissera sans heurts sur la rivière qui apparaîtra du coup (bon, le symbole était un peu couru d’avance) comme le symbole d’une vie apaisée et sûre d’elle, qui reprend toujours son cours après de fâcheux événement. Elle est finalement l’antithèse du tsunami et quand on sait qu’Hiroki a été touché personnellement par le 11 mars 2011 (sa ville natale a été dévastée), on comprend tout à coup que le film a une valeur particulière dans sa filmo et qu’il lui est sans doute très personnel (1). Mais il y a un écart entre ce qu’il a trouvé bon et ce que ressent le spectateur qui doit faire façe à un film parfois inconfortable et boiteux. A la fois contemplatif et classique, cotonneux et agressif, court et interminable, River est, pour être sympa car ici on aime bien Hiroki, un beau film maladroit sur le deuil qu’il sera intéressant de revoir quelques années plus tard, quand les plaies seront refermées, à l’aulne des événements de 2011 et de ce qu’auront fait (notamment Sono) d’autres réalisateurs sur ce sujet.

Pas un chef d’œuvre mais assurément une curiosité que l’on peut trouver attachante.

(1) Précisons ici qu’Hiroki a changé de fusil d’épaule. Axant d’abord son film sur l’événement traumatique du tueur d’otakus, Hiroki, après le 11 mars, s’est senti obligé de modifier son script pour ajouter son segment en rapport avec le 11 mars 2011.

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