Le voyage foireux d’Henri Michaux au Japon

 

Ah ! Si Bulles de Japon avait existé dans les années 30, nul doute que le regard d’Henri Michaux eût quelque peu été modifié lorsqu’il débarqua sur l’archipel en 1931. Oui, nul doute qu’il eût regardé différemment les bijins circulant dans les rues et qu’il s’eût adonné à la passion du street shooting, muni d’un leica ou d’un hasselblad de derrière les fagots. Et je ne parle pas de pétages de high scores dans les batting centers, des achats compulsifs dans les Aeon, des parties enfiévrées de Taiko no Tatsujin dans les game centers ou encore moult orgies dans les beer gardens. Mais non, au lieu de cela, après plusieurs séjours en Inde, à Ceylan et en Chine, séjours qui lui furent manifestement bon pour l’âme et les sens, Michaux débarque avec son paco et son carnet à spirales au Japon et là, coup de Trafalgar ! la désillusion est complète !

Dans les trois premières pages d’un Barbare au Japon, avant-dernier chapitre de ses impressions de voyages en Asie recueillies dans un Barbare en Asie, Michaux fait une exécution en règle de notre cher pays. Pourtant, on se dit que le côté West meets East venant après des décennies d’intérêt artistique pour le Japon, ça va forcément le faire. Las, la rencontre, loin du hana bi espéré, accouche d’un pétard mouillé. La faute n’incombe pas à une maladie offerte au lit par une bijin rencontrée à Golden Gai (haut lieu de la prostitution à l’époque) mais bien au Japon lui-même. Pas n’importe quel Japon faut dire. Un Japon belliqueux, tout excité par son invasion de la Mandchourie. Du coup, évidemment, l’ambiance est quelque peu plombée et l’ami Lamiche, encore tout ravi de la merveilleuse impression que vient de lui laisser le voisin chinois, a tôt fait de s’oublier sur la moquette. Et de quelle manière! En trois pages donc, Michaux se lâche en disant tout le mal qu’il pense du pays. D’emblée, il apparaît comme marqué du sceau de la guerre :

Il a manqué aux Japonais un grand fleuve.  « La sagesse accompagne les fleuves », dit un proverbe chinois. Sagesse et paix.

Pas de fleuve et pour ainsi dire rien  Le Japon est le pays qui n’a rien et, quand il a par miracle quelque chose, c’est laid. Son climat ? « humide et traître ». Ses arbres ? « souffreteux, malingres, maigres ».  Les bambous ? « tristes et sans chlorophylle ».  Les hommes ? « sans rayonnement, douloureux, ravagés et secs ». Enfin la Japonaise ?

…l’air d'[une] servante, […]  une cuirasse comprimant et aplatissant la poitrine, un coussin dans le dos, fardée et poudrée, elle constitue la création malheureuse et typique de ce peuple d’esthètes et de sergents qui n’a rien pu laisser dans son élan naturel.

Et je vous passe les « maisons grises », les « villes sans expression » et la langue « maigre et insignifiante ». D’une certaine manière, on se trouve face à des anti-impressions de voyage. Là où l’écrivain voyageur fait habituellement une tentative d’aller vers l’autre, de comprendre ce qui peut au premier abord lui paraître incompréhensible, Michaux oppose une fin de non recevoir. « Destiné à notre mal et à notre civilisation », le Japon, aux yeux de Michaux, se rend impropre à toute admiration, comme s’il se contaminait lui-même de l’intérieur de sa laideur belliqueuse. Le voyageur se crispe, voire se braque carrément et l’on comprend que son séjour à tôt fait de se transformer en cauchemar. Le style devient le vecteur d’un écoeurement : il se délite, ne cherche absolument pas à rassembler les impressions pour bâtir une représentation cohérente du pays. Il se contente d’établir une liste de défauts, une litanie de tares introduites par de paresseuses anaphores qui n’ont pas le moindre enthousiasme lyrique. Le style ne cherche pas à bien dire puisque cela serait faire trop d’honneur à ce dont il parle. Les phrases vont même parfois jusqu’à faire l’économie de verbes, comme une hâte d’en finir avec un Japon qu’on ne peut décidément prendre qu’avec des baguettes et rejeter au loin en se pinçant le nez.

Départ de soldat pour la Mandchourie (décembre 1931)

Oui, il faut vraiment le lire pour le croire. Michaux est tellement systématique dans sa critique exécutée en de courts paragraphes lapidaires que l’on se demande d’abord s’il n’y a pas du pur exercice de style, de l’exercice oulipesque dans lequel l’écrivain se serait donné pour objectif de désosser un pays avec le plus grand nombre de jugements à l’emporte-pièce possible, le plus grand nombre d’accumulations d’adjectifs désagréables ou de verbes peu flatteurs :

…il la miaule, l’éructe, et brame, barrit, brait, hennit, gesticule comme un possédé.

De qui parle-t-il ? De l’acteur japonais, à propos de sa langue. L’art théâtral est d’ailleurs le sujets des trois pages suivantes et une nouvelle fois, rien ne trouve grâce à ses yeux. Quant à la musique, elle est, par un effort de resserrement donnant l’impression qu’il est temps d’en finir, exécutée en une demi-page.

Geishas en 1931

Arrivé là, on se demande s’il est bien nécessaire de continuer tant la vision du Japon semble de toute façon définitivement tronquée. Et pourtant, deux choses incitent à poursuivre. La première concerne une note en bas de page :

1. n. n. Sauf l’admirable musique de Cour du XVIIè siècle, magnifique, vraiment impériale, et bien d’autres… mais que je n’entendis que des années plus tard. On n’avait pas alors les disques et toutes les facilités d’entendre d’à présent.

L’autre est a première phrase d’une nouvelle section surmontée d’un « Japon » en italiques :

Tandis que beaucoup de pays qu’on a aimés tendent à s’effacer à mesure qu’on s’en éloigne, le Japon que j’ai rejeté prend maintenant plus d’importance. Le souvenir d’un admirable « Nô » s’est glissé et s’étend en moi.

La note est une remarque complétant le jugement que fait Michaux à propos de la musique des geishas, musique qu’il compare à une « espèce d’eau aigre et gazeuse qui pique sans réconforter ». Après un tel déballage de critiques, la note ferait presque tache. C’est qu’elle n’a pas été écrite à l’époque mais bien a posteriori, alors que Michaux, bien des années plus tard, prépare en 1967 une nouvelle édition qui rectifiera quelque peu sa perception de certains pays, notamment celle du Japon. C’est qu’en plus de trente ans, l’eau a coulé sous les ponts et Michaux a eu le temps de prendre de la distance, de s’apercevoir combien ses jugements lapidaires étaient faussés par une situation qui effectivement n’incitaient pas à la clémence. Au fil des rééditions, Michaux n’a eu donc de cesse de ressentir une gêne grandissante vis-à-vis de son livre. Ça commence avec la préface de l’édition de 1945 :

Douze ans me séparent de ce voyage. Il est là. Je suis ici. On ne peut plus grand-chose l’un pour l’autre. Il n’était pas une étude et ne peut le devenir, ni s’approfondir. Pas davantage être corrigé.

Il a vécu sa vie.

Je me suis limité à changer quelques mots, et seulement selon sa ligne.

Modifications timides mais on sent déjà la prise de distance un peu honteuse. Et elle avait d’ailleurs commencé bien avant : c’est ce « maintenant » de la précédente citation, coïncidant avec un moment de l’écriture postérieur au voyage, moment venant après plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois voire une ou deux années après (le voyage au Japon date de 1931 mais la première édition date de 1933). Qu’importe l’importance de l’écart avec le voyage, le ton, dans cette deuxième section, est déjà plus vague, moins acerbe. La cristallisation négative du tout début a laissé place à une distanciation qui rattrape les jugements à la louche du début. Les Japonaises ne sont plus « trapues, courtes, costaudes », et si Michaux déplore qu’elles se compriment, par leurs habits, les seins (qu’il avoue au passage être « beaux et bien formés », le canaillou !), il reconnaît bien volontiers que « l’habillement japonais est extrêmement décoratif, mais esthétique ».

Le texte devient dès lors le lieu d’une tension entre un écoeurement originel et une honte postérieure, honte qui s’agravera avec le temps. Dans la préface de 1967, Michaux écrira :

Il date, ce livre. […] De ma naïveté, de mon ignorance, de mon illusion de démystifier, il date.

et plus loin :

Ce livre qui ne me convient plus, qui me gêne et me heurte, me fait honte, ne me permet de corriger que des bagatelles le plus souvent.

Enfin, et ce uniquement pour son texte sur le Japon, il se fendra d’une nouvelle préface en 1984 :

Je relis ce barbare-là avec gêne, avec stupéfaction par endroits. Un demi-siècle a passé et le portrait est méconnaissable. […] Ce Japon d’aspect étriqué, méfiant et sur les dents est dépassé. Il est clair à présent qu’à l’autre bout de la planète, l’europe a trouvé un voisin.

Michaux évoquera pour s’excuser sa naïveté, l’impact négatif de l’atmosphère guerrière d’alors et l’impossibilité de prévoir le changement qu’allait connaître le Japon après quelques décennies. Il n’empêche, le texte donne l’impression d’un prodigieux ratage, d’une incapacité à avoir saisi ce que l’on pourrait appeler un Japon éternel, un Japon déconnecté de toutes affres historiques. Et c’est cette incapacité qui semble lui coûter.

Des huit textes composant un Barbare en Asie, celui d’un Barbare au Japon est le seul à présenter ce double visage, cette dichotomie entre accusation et contrition. Et c’est tant mieux car elle lui donne une originalité certaine. On termine la lecture en ne lui en voulant nullement, à Henri. On est presque touché de sa volonté de faire amende honorable. Et puis, surtout, comment en vouloir à un homme qui reconnait, à travers un de ces notes ajoutées péteusement en 1967, à propos du cinéma japonais, qu’…

Aucun peuple, dans les films, ne s’est autant réalisé, révélé.

Peuple d’action, de geste, de théâtralisation, le cinéma particulièrement l’attendait, à lui prédestiné.

Dans cet art nouveau pour tous, il avait à mettre quelque chose de tout à fait à part. Il allait montrer à des sociétés qui croyaient le savoir ce que c’est vraiment que du maintien.

On sait la place accordée au cinéma sur ce blog aussi ne sera-t-on pas étonné que je termine cet article en claquant une grose bise virtuelle sur les joues d’Henriot.


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4 Commentaires

  1. Étonnant en effet de voir à quel point le contexte géopolitique de l’époque a pu modifier son jugement. Il n’a à vrai dire pas vraiment tenté de découvrir le Japon à l’époque visiblement, trop focalisé sur leurs agissements en Mandchourie.
    Les préjugés quand on n’y fait pas attention, c’est traître…

  2. En effet. Plutôt.
    Sinon, « La nuit remue », c’est génial.

  3. @ Zoda : en parlant de préjugés, ça me fait penser à une comparaison que j’ai oublié d’évoquer : celle associant japonais et fourmis, plus de cinquante ans avant Edith !

    @ (N°6) : Pas lu. Titre bien intriguant en tout cas.

  4. Fascinant effectivement.
    Ça me donne envie de relire Michaux, tiens…

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