Natsu jikan no otonatachi (Tetsuya Nakashima – 1997)

happy go lucky

Dans la filmographie de Nakashima, il y a deux extrêmes, l’une boursoufflée, épileptique, hideuse, irregardable (Kamikaze Girls), l’autre calme, épurée, contemplative, sans prétention. Natsu Jikan no Otonatachi représente cette dernière. Et, même si je reconnais avoir apprécié l’ultra-stylisé Confessions (mais bien moins flashy et hystérique que Kamikaze Girls, il est vrai), je regrette que Nakashima n’ait pas essayé de revenir à cette veine, un peu à la manière d’un Sono avec un Be Sure to Share qui, même s’il ne constituait pas le meilleur de sa filmo, pouvait apparaître comme une bulle d’oxygène salvatrice et pas inintéressante entre un Love Exposure survolté et une monstrueuse trilogie de la haine.

Bref, en attendant peut-être un retour de Nakashima dans ce style de film, évoquons en deux mots l’histoire. Se déroulant l’été, le film s’attarde sur Takashi, écolier dans une mauvais passe puisqu’il est incapable, lui et quatre autres de ses camarades, de faire une pirouette arrière à la barre fixe, au grand mécontentement de son instituteur. L’ultimatum est donné : afin de ne pas être un loser pour le restant de sa vie, il aura une semaine pour essayer de maîtriser l’art de la pirouette arrière.

L’argument est mince et pourtant, à travers lui, Nakashima tisse une petite chronique familiale sympathoche dans la torpeur de l’été où chacun des protagonistes doit affronter sa petite épreuve personnelle. Comme abrutis par la chaleur, ils deviennent la caisse de résonance de lointains souvenirs plus ou moins agréables ou celle d’une personnalité qui se cherche, avec ses pulsions, ses envies. Ainsi Natsuko, la grande cousine de Takashi :

Adolescente cordialement détestée par Takashi car n’ayant pas de poitrine mais aussi parce quelle s’amuse à se ruer sur lui pour l’embrasser et le couvrir de traces de rouge à lèvres. En tout cas, lolita en herbe, elle est manifestement travaillée par son corps en transfomation. Toute cette sexualité rampante trouvera à la fin un exhutoire assez drôle, au grand désarroi de sa mère.

Ajoutons que la gamine se trouve à s’occuper du magasin de son oncle, indisponible à cause d’une blessure au cou :

Que fait-il pendant ce temps ? Eh bien manifestement il glande chez lui à attendre que le dîner soit servi. Et il se souvient :

De quoi ? d’un dessin fait alors qu’il était écolier. Devant dessiner lors d’une excursion une usine locale, le garçon vit alors son beau chef d’oeuvre massacré chez lui par sa petite soeur, à grands coups de gouaches colorées :

Après avoir tout de même un peu battu sa soeur et pleuré à chaudes larmes devant l’étendue du désatre, le garçon essaya malgré tout de rattraper le dessin en essayant jouer la carte de la stylisation. Le résultat s’avérera être un succès :

La maîtresse louera son travail devant une classe unanimement admirative. Proclamé en grandes pompes petit génie de part sa capacité à voir dans la réalité des couleurs que personne ne voit, l’artiste se gardera bien de démentir et de révéler la part non négligeable de sa soeur dans la qualité du résultat. Finalement, on assiste au récit d’une imposture, imposture qui, à la vue de ce père de famille englué près de sa fenêtre, semble encore résonner en lui. Est-il quelqu’un ? Ne serait-il pas un raté ? C’est ce qu’il semble se demander, d’autant que le spectacle qu’il aperçoit de sa fenêtre lui renvoie un autre échec :

Celui d’une lycéenne qui semble chaque jour passer un mauvais quart d’heure.

Enfin, il y a la mère qui, en enterrant sa propre mère, se souvient aussi de son enfance et d’une peur particulière, celle de s’imaginer que sa mère, à l’instar d’un personnage de manga de Kazuo Umezu, est une femme serpent.

Percevant la réalitré à travers le prisme de ses lectures, elle mettra un certain temps à comprendre que sa mère n’est pas un monstre mais bien une adulte, un être achevé et, dans son cas, d’une richesse qui lui sera profitable.

Natsu jikan no otonatachi signifie approximativement les Adultes de l’été. Car ne nous y trompons pas : si le personnage principal est bien un enfant, il est avant tout perçu comme une sorte de graine d’adulte en devenir. Ainsi Natsuko qui le harcèle gentiment sexuellement, son professeur qui veut lui faire comprendre que l’âge adulte commence dès maintenant, mais aussi lui-même puisqu’il a déjà une importante préoccupation :

Les gros seins

Il s’agit du premier plan du film, plan dans lequel on entend la voix de Takashi exprimant son vif désir de plus tard se marier avec une créature bien dotée par la nature. D’ailleurs, on entendra ladite créature l’assurant combien elle aime tout en lui. Plus qu’un gamin, Takashi est donc déjà un mini homo japonicus qui pense déjà, confusément mais réellement, aux transformations physiques de ses camarades de classe. Ainsi Tomoko :

La petite gamine aux nattes fait partie des cinq qui ont à maîtriser la pirouette arrière. Assez rapidement, on comprend que Takashi en pince pour elle. Le souci, et Takashi le confiera à un ami, est qu’elle n’a guère de poitrine. L’ami lui fera remarquer qu’il exagère, qu’après tout elle est à l’école primaire, il n’empèche, Takashi est un écolier qui observe, jauge, et estime ce que pourra avoir de prometteur le corps dans l’avenir.

A l’opposé, ses camarades pousseront des « oh! » admiratifs quand une gamine un poil obèse réussira sa pirouette. Ils sont attentifs aux corps dans leurs différences, mais pas vraiment de la même manière que Takashi.

Quant au père englué dans son spleen de quadragénaire, il trouvera un péthétique exhutoire en allant braire des chansons avec la lycéenne persécutée dans un karaoké :

Tentative ridicule de remonter le temps pour fuir un état d’adulte qui manifestement lui pose problème. Problème : Madame sera au courant de cette ridicule escapade et viendra y mettre un terme par un magnifique crochet du droit qui le knockoutera illico, expurgeant par là même le restant de niaise immaturité révélée par la moiteur de l’été. Il en sera quitte cependant pour une autre minerve !

En 73 minutes, Nakashima livre donc un petit film sensible, drôle et, en dépit de la chaleur de l’été japonais, frais comme une canette d’Aquarius. L’été y apparaît symboliquement comme la saison du milieu de la vie, une sorte d’entre deux entre le dynamisme de l’enfance et l’action sereine de la vieillesse, un âge où l’on se sent tiraillé entre une envie de revnir en arrière et une envie de couper les ponts avec son passé afin de se sentir responsable. On pourrait craindre le film moralisateur mais il n’en est rien tant l’on devine que ces « grands » sont susceptibles de rechutes, et c’est tant mieux. D’ailleurs, quand on y pense, qu’y a-t-il de mature à adorer les gros seins lorsque l’on est adulte ? Rien. Mais diable ! C’est si beau, les gros seins !


Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

6 Commentaires

  1. Je l’avais presque zappé cette cousine qui le recouvre de bisous. En tout cas si les lecteurs n’ont pas envie de découvrir ce film après ton papier, je n’y comprendrais plus rien. Sinon très sympa de réentendre la musique du film…

  2. Et tiens, tu m’y fais penser, merci à toi l’ami pour le tuyau. Je vais essayer d’enchaîner avec Beautiful Sunday (du même Nakashima) qui m’a l’air de la même veine.

  3. Eh, mais j’ai vu ce film il y a près de 10 ans (sur Canal autre époque…), et tout me revient à lecture de cet article. Comme quoi il y a des petits films qui font leur petite marque dans le cerveau. Je ne pense pas avoir vu aucun autre de ses films, mais celui-là est charmant.

  4. Sur Canal ? ID m’avait parlé d’Arte je crois. En tout cas peu importe, sympa de voir que la télé française risquait ce genre de diffusion. Je me rappelle ainsi avior vu Typhoon Club sur Arte.
    Pour les autres films du sieur Nakashima, si tu n’en as pas vus, tu as sûrement entendu parler de ces deux-là :

    • Tu as raison, ça devait plutôt être sur Arte… Je crois bien qu’il doit y avaoir une VHS avec le film encore dessus qui traîne dans la maison de mes parents… Ah, les VHS…
      J’avais eu vent de Kamikaze Girls, et ça ne m’avait pas fait envie, pour des raisons évidentes. Le deuxième non… Il serait pas un peu schyzo le réal ?

  5. Kamikaze Girls est à mon avis horrible. Mais pour toutes les raisons qui font que je le déteste, certains l’apprécient. Un peu hors catégorie ce film, tiens le syndrome de l’originalité à tout crin qui excuse tout, dont j’avais parlé lors de ma critique d’Underwater Love.
    Dans le genre glaçant, Confessions est bien plus recommandable.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *