Un Japonais à la Factory : Harumi

C’est l’article « cabinet de curiosités » du jour. Et on le doit à Harumi. Harumi qui ? Ben, Harumi quoi, un chanteur qui a fait un album de rock psyché en 1967 intitulé, euh… Harumi :

Je vous sens un peu dubitatifs. Pourtant, les plus observateurs d’entre vous auront sûrement remarqué un petit logo, celui de Verve, la célèbre compagnie qui a produit entre autres groupes le Velvet Underground et les Mothers of Invention.

Freak out, my friend

Qu’un obscur chanteur japonais ait pu être produit par Verve peut surprendre. Et pourtant, c’est ce qui est arrivé à Harumi après avoir traversé l’océan Pacifique. Certains ont une bonne étoile tout de même : Harumi aurait pu végéter à New York quelques mois avant de repartir la queue entre les jambes dans son pays. Mais non, coup de bol, il tombe sur le légendaire Tom Wilson, producteur du Velvet, de simon & Garfunkel et Bob Dylan, excusez du peu. Il décide de le prendre sous son aile en l’aidant à réaliser ce petit chef d’œuvre de capharnaüm musical.

Ce premier essai se répartit carrément sur deux disques. Eh oui, quitte à être ambitieux, autant commencé par un double album. Le premier est une collection de 11 chansons qui sont autant d’amuse-gueules psychédéliques délicieusement orfévrés. Ainsi la première chanson, Talk about it :

Orgue minimaliste, cuivres rutilants et cette voix fragile qui dans quelques chansons a un côté « lennonien ». Je ne sais pas à quoi carburait Harumi à l’époque, mais on a l’impression d’un cosmonaute sous LSD parti aller chercher un gisement d’acide à la surface d’Alpha du Centaure. Voix très datée dans ses effets mais pleine de charme. Le reste est du même tonneau avec en cadeau surprise l’utilisation du vibraphone, de rigueur pour ce style de musique.

Évidemment, on peut se poser la question : tout cela est-il vraiment original ? Non, et cet album corrobore cette idée qui consiste à affirmer que les artistes japonais durant les 60’s finissants et les 70’s ont trop souvent cherché à imiter ce qui se passait outre pacifique. Concernant ce double album, le maître ès musique psyché pourra y déceler une multitude d’influences. En cela Harumi est l’archétype du genre et on raconte d’ailleurs que Zappa, qui n’en avait pas grand chose à foutre des hippies, et qui ne se privait pas de le montrer dans ses chansons, qualifia cet album de « flower-power album », expression dédaigneuse dans sa bouche laissant entendre qu’il n’avait absolument aucun désir de l’écouter. L’anecdote est évidemment à prendre avec pas mal de pincettes.

Non, en fait j’aimais bien écouter Harumi quand je faisais du jardinage à la maison.

Reste que, pour les meilleurs de ces artistes japonais attirés par ce qui se passait outre Pacifique, ces imitations pouvaient avoir une touche personnelle qui leur permettait de ne pas nécessairement faire pâle figure à côté de leurs prestigieux modèles. C’est, je trouve, le cas d’Harumi. On a souvent écrit à son sujet qu’il se trouvait quelque part entre le Velvet Underground et les Mothers of Invention. La comparaison est bien sûr un peu écrasante, Harumi n’est évidemment pas du même niveau, mais que l’on puisse faire sans crainte du ridicule une telle comparaison donne une idée de la qualité et de l’ambition de cet album, ambition qui explose les faces du deuxième album.  Celui-ci est composé de deux morceaux marathon : Twice Told Tales Of The Pomegranate Forest (24 minutes) et Samurai Memories (19 minutes). Le premier est le plus difficile d’accès.

On y entend les voix d’Harumi et de Tom Wilson lisant des textes sous fond d’instruments traditionnels indien et japonaise. Anti-commercial à souhait mais aussi, malheureusement, un peu chiant. Plus intéressant est Samurai Memories, morceau qui fleure bon la Factory et qui m’a fait penser à Sister Ray ou The Gift du Velvet.

Bulles de Japon ? Mais qu’est-ce qu’on fout là nous ?

Imaginez, nous somme en 1967 à la Factory. Lou, John, Sterling et Moe sont partis aller s’en griller une et ont laissé la scène vide. Un jeune Japonais monte alors sur scène, s’empare du micro, et part pour un jam électrique de 19 minutes. Il ne chante pas mais parle en jap, accompagné d’une multitude de musiciens se répondant tour à tour, s’efforçant de faire briller le plus longtemps possible ce rock psyché aussi planant qu’irrésistible.

Rien que pour ce morceau, Harumi mérite votre curiosité. La suite fut moins glorieuse pour lui. Ou plutôt, elle fut totalement cohérente : tel un flacon d’acide que l’on aurait oublié de reboucher, Harumi s’est définitivement évaporé dans la nature, laissant derrière lui cet unique album.

Du même tonneau (ou presque) :

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6 Commentaires

  1. De toute façon, Zappa chiait sur un peu tout le monde, ça stimulait sa créativité.

    Harumi me fait penser à Dashiell Hedayat, et ça c’est bon ! Un peu le même genre de délire acidulé…

  2. « De toute façon, Zappa chiait sur un peu tout le monde, ça stimulait sa créativité.  »

    Et je le lui pardonnais bien volontiers.
    C’est le genre de phrase bien cliché mais difficile de faire autrement avec un iconoclaste de son calibre : « qu’est-ce qu’il nous manque! »

    Pour ce Dashiell Hedayat, je ne connais pas mais une rapide recherche sur Wikipedia attise ma curiosité, notamment cette « devanture des ivresses » (joli titre).

  3. Zappa : avec sa discographie fleuve, je pense qu’il peut dormir tranquille. Musicien hors-pair, inventeur d’univers truculents, irrévérencieux heureux propriétaire d’une moustache breveté, sa musique n’est pas toujours facile d’accès, mais quel pied !

    Pour revenir à Harumi, euh… bah non en fait je voulais juste caser une autre musique psyché-douce que j’aime bien.

    De Japonais, je ne connais que Golden Cups, mais c’est de l’acide au shaker, pas à la cuillère.

    Bouffe-tout, musicalement vôtre

    • Discographie fleuve effectivement, peut-être un peu trop, j’ai beaucoup de mal maintenant à réécouter certains de ses albums. Je pense notamment à tous ces lives des années 80 et 90, parfaitement rodés musicalement mais vraiment ennuyeux à écouter par rapport à la période Mothers of Invention. Subsistent tout de même des albums toujours solides (Freak Out!, Hot Rats…).

      Pour Sweet Smoke, là j’avoue mon inculture. Il faut dire que la galaxie rock progressif fourmille de groupes pas toujours connus.

      Golden Cups est effectivement sympa. Dans les 70’s, citons aussi Far East Family Band et leur album spatial, Parallel World.

      Tout cela me donne envie de fumer mes tatamis. Je pense que tu ne t’offusqueras pas si je te sers un peu de ça :

  4. Pink Floyd ! J’ai la trompe d’eustache qui frétille.

    En parlant de musique expérimentale, le film Eli, Eli, Lema Sabachthani ? est pas mal dans le genre…

    Les tatamis volent chez Bulles de Japon. Je prescris une cure de bijin crimsonienne à tous les otakus:

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    • En parlant de musique expérimentale, le film Eli, Eli, Lema Sabachthani ? est pas mal dans le genre…

      Effectivement. J’avoue cependant avoir vu ce film dans une petite forme et être du coup passé à côté. Faudra que je le revoie un jour, j’ai adoré Euréka, y’a pas de raison.

      Sur la vidéo : autant je n’ai jamais vraiment accroché à King Crimson, autant là, je me sens une envie irrépressible de le redécouvrir. Comme dirait Hamster Jovial : la pop music, c’est bourré de contradictions.

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