L’Arabesque de Ryuichi Sakamoto

Ryuichi Sakamoto : Coda
Stephen Nomura Schible – 2017

La récente disparition de Jean-Pierre Marielle m’a donné envie de revoir Tous les Matins du monde et son ambiance crépusculaire, crépuscule d’une France baroque qui allait s’effacer au profit d’une France classique. Avec en guise de trait d’union, un passage de témoin entre un vieux maître de musique, Monsieur de Sainte-Colombe, et son élève, Marin Marais. Parmi les multiples beautés du film, outre la musique qui a fait connaître au grand public le nom de Jordi Savall, il y a cette imposante silhouette de Sainte-Colombe, vieux musicien appartenant à une vieille école, refusant la nouvelle, celle des paillettes de la cour afin de plaire au maître. Il n’a plus de vie privée, sa femme étant morte depuis longtemps, il n’a plus que des souvenirs ponctués de regrets, et la musique. La musique, encore et toujours la musique, pour dialoguer avec les morts, les souvenirs mais aussi parce que cet art est une raison de vivre, une manière de donner encore un sens à sa vie alors que tout s’est progressivement effondré autour de soi.

Sans aller jusqu’à dire que Ryuichi Sakamoto est de la même austérité qu’un Sainte-Colombe, j’ai trouvé que ce documentaire de Stephen Nomura faisait aussi le portrait d’un vieux musicien qui ne respirait plus que par sa musique. Evidemment, c’est loin d’être aussi sexy que moult biopics sur des artistes musicaux que l’on a régulièrement sur le grand écran. Mais élégant et beau, ça l’est. Et crépusculaire donc. On le sait, Sakamoto n’est pas passé loin en 2014 de la mort avec un cancer de la gorge qui l’a obligé à stopper net toutes ses activités artistiques. Il a néanmoins réussi à en réchapper et a repris ses activités avec notamment la B.O. de The Revenant et un beau disque austère sorti en 2017, Async.

Sakamoto, âgé de 67 ans, est donc toujours debout et continue de créer. Pour combien de temps encore ? C’est toute la question tant le fil de sa vie semble bien fragile. Le film s’ouvre sur Sakamoto inspectant les cordes d’un piano. Ce n’est pas n’importe quel piano. On est à Miyagi, préfecture qui fut aux premières loges lors du tsunami de 2011, et le piano est un piano délabré mais connu pour avoir survécu miraculeusement au tsunami. Evidemment, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec Sakamoto lui-même, vieux musicien affaibli mais toujours capable de produire des sons. Et sans perte de qualité, bien au contraire, puisque les sons a priori disharmonieux que produit le piano sont, aux yeux de Sakamoto, le signe d’une pureté retrouvée. L’instrument, produit d’une manufacture humaine, a retrouvé un état primitif, réaccordé en quelque sorte par la nature qui s’en est saisi et qui l’a rejeté dans un état plus à même de retrouver cette pureté originelle.

Cette pureté, Sakamoto semble n’avoir de cesse d’essayer de la retrouver. S’il semble bien s’accommoder d’être entouré de gadgets électroniques élaborés par l’homme et lui permettant d’élaborer des morceaux, il est d’un autre côté en quête perpétuelle de trouver de nouveaux sons dans son environnement immédiat mais aussi dans des lieux plus reculés comme une forêt au carrément le pôle nord. Vibrant depuis le début des années 1990 d’une fibre toute écologique, Sakamoto voit dans la musique un moyen de restituer une pureté musicale restituant ou faisant écho à une pureté de la nature que nous sommes en train de perdre. Et ce n’est pas la moindre des choses touchantes dans ce documentaire que de voir ce vieux musicien dans son appartement à New York, seul,  élégant, s’obstiner à faire ses huit heures de travail quotidien, à remplir de notes des partitions, à capter de nouveau sons avec un archet qu’il frotte à différentes matières, à scruter son écran d’ordinateur pour façonner une nouvelle œuvre.

Si la vie va certainement s’affaiblissant, la lueur créatrice est toujours là. Et quand le corps disparaîtra, elle continuera de briller. Inévitablement, le film ne passe pas à côté du morceau le plus connu de Sakamoto, à savoir son Merry Christmas Mister Lawrence. Cela pourrait presque être perçu comme une tarte à la crème et pourtant, lorsque retentissent les premières mesures lors d’une prestation en trio (Sakamoto au piano accompagné d’un violon et d’un violoncelle) dans le gymnase d’un collège rempli de réfugiés, la magie opère de nouveau. Cette pièce est de l’étoffe de celle que l’on connait par cœur mais qui sont capables à chaque fois faire vibrer en vous certaines émotions. Comme si nous étions un peu ce piano échoué de Miyabi, corps et esprits façonnés par la vie moderne et retrouvant grâce à quelques notes une émotivité originelle. Je songe ici au visage de Marielle dans Tous les Matins du monde, lorsque, juste après avoir demandé au freluquet Marin Marais de quitter sa demeure, pas convaincu du tout par sa prestation sur les Folies d’Espagne, il l’écoute malgré tout interpréter un air de sa composition, L’Arabesque :

Les yeux se plissent, le visage se fige, à la fois inquisiteur et intrigué, sans doute le même que celle du Narrateur de La Recherche au moment d’entendre pour la première fois « la petite phrase » de la sonate de Vinteuil. Quelque chose se produit, quelque chose d’imparable. Inspiration divine ou éclaire de génie, qu’importe le nom donné à cette chose, le musicien a été capable de trouver un de ces formules faites pour toucher à l’universel.

La lueur créatrice est donc toujours présente avec ce morceau qui, quelles que soient les nouvelles manières de l’interpréter, au piano seul, accompagné de cordes ou d’un orchestre, continue d’agir. Mais elle est toujours présente tout court, avec cet alchimiste presque septagénaire et avouant à la fin du documentaire qu’il a décidé de pratiquer le piano au minimum une heure par jour afin d’aguerrir davantage ses vieux doigts. L’ambiance est crépusculaire a-t-on écrit plus haut. Et pourtant, quand, sur le dernier plan, on voit ce vieil homme descendre un escalier de sa maison, on doute. Il ne descend pas pour disparaître en rejoignant le tombeau, mais plus vraisemblablement pour gagner son studio de création afin, qui sait ? retrouver de ces enchaînement de notes de l’étoffe de la mélodie de Merry Christmas Mister Lawrence. La vie créatrice de Sakamoto est comme une arabesque qu’il est loin d’avoir fini d’ouvrager.

7,5/10

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2 Commentaires

  1. Vu récemment lors d’un festival. Je l’ai trouvé vraiment très beau et émouvant ce docu. Acheté l’album dont il est question dans la foulée, “async”, magnifique. Il voulait faire une BO imaginaire pour un film de Tarkovski, c’est plus que réussi.

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