1958 : la Force était déjà avec Akira Kurosawa

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Tahei et Matashichi, deux paysans rescapés d’une guerre entre deux clans, découvrent sur le chemin du retour de l’or caché dans une branche d’arbre. Il s’agit d’or appartenant aux Akizuki, clan qui vient de se faire battre par les Yamana. Le deux paysans décident aussitôt de trouver plus d’or dans les parages mais tombent sur Rokurota Makabe, général des Akizuki et fidèle serviteur de leur princesse, la belle et farouche Yuki, tous deux bien décidés à franchir les lignes ennemis avec le trésor pour refonder le clan…

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隠し砦の三悪人 ( Kakushi toride no san akunin)

Heureuse surprise ou grande déception (je vais le voir lundi avec Olrik Jr), la sortie de Star Wars VII m’aura permis au moins une chose : m’être enfin décidé de voir cette Forteresse Cachée, LE film qui a servi de source d’inspiration à Lucas. C’était hier après-midi, confortablement installé dans le canapé et une boite de chocolats à portée de main, prêt à regarder un classique tandis que les kids étaient à l’école pour leur ultime journée avant les vacances. Et comme c’est souvent le cas lorsque je découvre un classique de cet acabit, ç’a été l’extase totale.

Je ne vais pas aller par quatre chemins. Si vous vous posez la question, oui, ce film est un chef d’œuvre de film populaire. Bourré d’humour et de rebondissements, il fait passer plus qu’agréablement cette intrigue étendue sur près de deux heures vingt, le tout servi par un tohoscope du meilleur effet dans pas mal de scènes.

Après, en cette période d’hystérie starwarsienne, il y a, au-delà de la qualité intrinsèque  du film, cette question : jusqu’à quel point Lucas s’est-il inspiré de ce film ? Faut-il penser comme certains que Lucas a pondu avec Star Wars un pur plagiat ? Ou bien qu’il ne faut pas pousser le bouchon trop loin, qu’à part les deux personnages de paysans évoquant R2D2 et C3PO, ainsi que la princesse Yuki évoquant Leia, on est très loin de l’univers, des personnages et de l’intrigue de Star wars ?

La réponse se trouve entre les deux. Je ne dirais pas que Lucas est un plagieur mais que pour peu que l’on soit attentif, on ne peut nier que la Forteresse Cachée recèle d’un grand nombre de scènes, de personnages, de motifs qui font comprendre pourquoi Lucas a toujours kiffé le cinéma de Kurosawa. Cela a constitué un plaisir particulier à mon visionnage du film : essayer de retrouver, scène après scène, ce qui a marqué au fer rouge l’’imagination de Lucas et comment ces détails ont par la suite été restitué dans la Trilogie. Petit tour de la question qui pourra peut-être parfois sembler tiré par les cheveux mais que devrait à la fin vous laisser peu de doute sur l’aspect film matriciel de la Fortereese Cachée. Pour cela, j’ai choisi de me concentrer uniquement sur le plus évident, c’est-à-dire sur les personnages. Les personnages de la geste lucasienne ne trouvent pas tous leur alter ego dans le film de Kurosawa. Disons plutôt que les personnages de la Forteresse peuvent être perçus comme des amalgames de personnages que Lucas dissociera plus tard dans ses films. Premier exemple avec…

Tahei et Matashichi

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On l’a dit et redit, ils évoquent fortement R2D2 et C3PO. L’un est petit, l’autre grand, et n’ont de cesse de se disputer tout en demeurant inséparables. Ils sont assez insignifiants, et pourtant, ils influent par leur maladresse sur les événements, par exemple en se faisant facilement repérer par l’ennemi. Au début du film, ils tombent dans les griffes de marchands d’esclaves :

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Devons-nous rappeler le sort de R2D2 et de C3PO qui, dans Star Wars : Un nouvel Espoir, tombent dans les griffes des Jawas, trafiquants de ferraille ?

Au-delà des deux robots, les deux paysans, avec leur goût prononcé pour l’argent, évoquent aussi Han Solo. Comme Luke avec Han, Rokurota jouera avec leur cupidité pour les manipuler à sa guise et les utiliser comme « transporteurs ». Et tout comme Solo, ils s’éloigneront les poches pleines du camp ami… pour mieux revenir à lui après. Avec cependant deux motifs différents : Solo reviendra à cause de son amitié tandis que les deux paysans reviendront par lâcheté à l’idée d’être seuls face à l’ennemi.

Rokurota Makabe

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On l’associe souvent un peu rapidement à Luke Skywalker. Il m’évoque plutôt deux personnages : Obi-Wan Kenobi et, encore une fois, Han Solo. Pour ce dernier, c’est dû à son côté roublard et gouailleur (la ruse qu’il utilise pour passer avec son or par un point de contrôle occupé par l’ennemi). Pour Obi-Wan, je retiens trois aspects. Il apparaît d’abord comme l’homme mystérieux vivant dans la montagne :

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Il y a ensuite son rôle protecteur envers la princesse qui, j’y reviendrai, renvoie autant à Léia qu’à Luke. A la fin, il fera ce geste symbolique de lui confier un sabre, comme pour lui signifier qu’il lui fait dorénavant confiance, qu’elle est digne d’être une guerrière :

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Enfin, il y a évidemment ZE duel contre Hyoei Tadokoro, général du clan des ennemis.

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Devant cette scène longue et spectaculaire, on devine combien le père Lucas a dû en mouiller sa liquette et surtout ce qu’il lui doit à travers les fameux duels au sabre laser entre Luke/Obiwan et Dark Vador.

A noter que la scène n’est pas non plus sans m’avoir rappelé les retrouvailles entre Solo et Lando Calrissian dans l’Empire contre-attaque. Les deux hommes se connaissent et apparaissent comme des vieux de la vieille qui, tout en ayant sans doute quelques contentieux à régler, se toisent et se respectent d’un air volontiers goguenard.

Hyoei Tadokoro

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Venons-en à Dark Vador. Bon, on va m’accuser d’avoir fumer mes tatamis hier après-midi mais je dois dire que j’ai été saisi dès le début de film lorsque j’ai vu ce plan :

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En traçant sur le sable les différentes positions des trois clans en bisbille, je ne dirais pas que le paysan Tahei a dessiné la gueule de Dark Vador, mais j’avoue avoir aussitôt effectué un arrêt sur image pour regarder de plus près. Qu’importe, Vador, on le retrouve indéniablement à travers le général Tadokoro, puissant guerrier du maléfique clan des Yamana. Si l’on remonte à la prélogie, il ne peut que se faire botter le cul par Rokurota/Obiwan. Il ne sombrera par au milieu d’un lac de lave mais c’est tout comme : Rokurota, après l’avoir vaincu, le laissera confus d’avoir été vaincu et assurément désireux d’être achevé de la main de son glorieux ennemi. Cela n’arrivera pas. Il sera à la place humilié par son shogun, « l’empereur », qui le punira de sa faute et lui laissera ce nouveau visage :

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Quand Rokurota le retrouvera ainsi, il lui dira : « tu as changé », sentant sans doute que Hyodoe a perdu un peu de son âme à cause de ce sinistre épisode. Mais comme pour Vador, le basculement dans le côté obscur ne sera pas total : touché par la grandeur d’âme de la princesse, il changera de camp en trahissant son maître.

A noter la magnifique scène de la poursuite de la forêt. Les quatre personnages sont traqués par les soldats du camp Yamana, uniquement perceptibles à travers des silhouettes et des étendards mais aussi par des sons de cornes de brume, leur conférant une présence aussi menaçante que maléfique. Impression renforcée par le fait que l’on ne verra jamais le chef des Yamana.

La princesse Yuki

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Et Luke dans tout ça ? Ben il est bien présent mais se retrouve lui aussi en train de cohabiter avec un autre personnage. Yuki est donc à la fois Leia et Luke. De Leia, elle reprend la personnalité volontiers espiègle et revêche, tentée par l’aventure. Ce qui n’exclut pas une féminité, voire une érotisation de son corps qui apparaîtra dans deux scènes. Envie de savoir si Jabba the Hut est présent ? Il l’est par le biais de cet homme, gros porc qui profite de cette période trouble pour pratiquer la traite des blanches :

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Mais ce sera une scène quelques minutes plus tard qui rappellera les affres de Leia au début du Retour du Jedi, lorsque les deux paysans la reluqueront dans son sommeil et seront sur le point de la violer à tour de rôle :

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Sinon Yuki ne tombera pas vraiment amoureuse de Tadokoro/Solo. Le lien qu’elle noue avec lui est plus un lien spirituel. Et comme elle a été éduquée comme un garçon, qu’elle est habillée comme tel, et en blanc encore ! difficile de ne pas faire le lien avec Luke. Au début du film, elle partage avec lui une parole encombrante. Disant ses quatre vérité sur un ton altier et autoritaire à Rokurota, c’est un souci pour ce dernier qui imagine mal franchir les lignes ennemis avec quelqu’un aussi reconnaissable par la voix. Surtout, si elle est autorisée à lui donner des ordres par son rang, on sent bien aussi que puisque les personnages vont être plongés dans une situation délicate qui va demander une sacrée expérience du combat, de l’aventure, eh bien elle devrait comprendre que là, elle ne devrait faire que trois choses : se taire, observer et suivre le mouvement. On songe ici à Luke et à son apprentissage auprès de Yoda. Jeune fréluquet arrogant, il n’a de cesse de se montrer au début impétueux et de décourager Yoda sur la nécessité de lui enseigner.

Dans la Forteresse, le moyen de Rokurota sera tout un symbole : il demandera à Yuki de contrefaire la muette. Elle n’a pas la capacité à donner des ordres dans la situation où elle se trouve, dès lors qu’elle garde la bouche fermée, qu’elle observe pour acquérir de l’expérience.

Car Yuki, telle Luke, évoluera. Ainsi lors de cette stupéfiante scène de rite shinto dans laquelle des villageois s’adonnent à une « fête du feu ». Un peu pris au piège, Yuki, Rokurota et les deux paysans, doivent danser malgré eux autour du bûcher qui doit servir à la cérémonie. Yuki y apparaît particulièrement à l’aise, quasi extatique.

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Surtout, alors que leur cargaison de fagots (on rappelle ici que l’or des Akizuki est caché à l’intérieur de branches) doit passer au bûcher,  pas un muscle de son visage ne la trahit, alors que c’est le trésor qui doit l’aider à refonder son clan qui y passe (heureusement ils parviendront à le récupérer au petit matin sous la forme de plaquettes fondues). Elle semble au contraire heureuse, comme si cette perte venait couronner une sorte de détachement des choses matérielles. Descendue de son univers de princesse, elle se mêle aux vulnérables (la scène de l’auberge avec « Jabba the hut » dans laquelle elle découvre  la misère), aux villageois très éloignés des conflits entre les grands et qui ne cherchent qu’à survivre en célébrant tranquillement leurs dieux. Ici, la fête du feu m’a évoqué les Ewoks, autres êtres simples et insouciants, célébrant le retour de la paix avec force bûchers. Enfin, il y a cette scène courte mais assez merveilleuse où on la voit écouter avec ravissement des oiseaux alors sa petite bande se trouve plus que jamais aux abois :

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Dernière étape de sa formation. Après s’être dépouillée de son orgueil, Yuki communie avec la nature, avec le tout, avec pour ainsi dire « la Force ». Accomplie, elle pourra dorénavant prétendre au titre de chef, de « maître ».

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Voilà, ouf ! Je précise que l’article a été torché en moins d’une heure et demie (excusez donc les approximations, pas trop le courage de me relire), dans le prolongement de mon enthousiasme à avoir enfin vu la magnifique Forteresse cachée, film que l’on se doit d’avoir vu si l’on se prétend admirateur et connaisseur de la saga de Lucas, et, pour ceux qui seraient réfractaires à Star Wars, que l’on doit voir pour se donner l’envie d’enfin y pénétrer. Car sans être non plus un fan hardcore de cet univers galactique, il faut bien que reconnaître que les multiples visionnages de la trilogie au cours de mon existence ont toujours été autant de petites madeleines que j’ai pris plaisir à déguster. Et puis, diable ! il faut bien avouer que des films qui ont pour origine Akira Kurosawa ne peuvent pas être totalement mauvais. Bref, tentez l’aventure de la Forteresse cachée, tentez…

Finissons avec une belle vidéo, celle de deux apprentis jedi tout mignons et respecteux devant leur maître :

Et si jamais vous vous posez des questions bien précises sur l’univers de Star Wars (par exemple pourquoi certains vêtements sont toujours d’un blanc immaculé), vous pouvez toujours allez lire cet autre article, rédigé aussi par votre serviteur).

Du même tonneau (ou presque) :

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2 Commentaires

  1. Quel bon souvenir que la première vision de ce film, on ne voit pas le temps passer et il pourrait être encore plus long.
    Il y a vraiment un avant et après, et on aimerait pouvoir vider sa mémoire pour le redécouvrir avec le même plaisir.
    Les acteurs sont vraiment à tomber, et font regretter que la demoiselle n’ai pas eu de grands rôles par la suite, car là vraiment en terme de présence elle fait fort, on le voit même dans les yeux du grand Mifune qui semble se demander ce qui lui arrive quand elle élève la voix (grande idée que cette voix).
    En étant toujours sur le fil du rasoir érotique, dominatrice, forte, mais subissant la défaite, un fort personnage que l’on retrouve bien chez Leia.
    Après l’avoir vu, j’avais réussi à regarder jusqu’au bout Barberousse, ou je calais dans les premières 10 minutes, et là aussi une bonne claque à l’arrivée.

    • Pour Misa Uehara, j’étais au début inquiet car j’avais lu des avis comme quoi la voix était excessive et pénible à la longue. Mais comme toi, j’ai beaucoup aimé cette voix ainsi que la manière qu’Uehara a de donner de la force à son personnage sans ouvrir la bouche. Très beau personnage et regard incroyable, avec ces sourcils en accent circonflexe inversé.

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