Kotoko (Shinya Tsukamoto – 2011)

Si l’on cherche un cinéaste japonais contemporain capable de faire de beaux portraits de femmes névrosées, difficile de ne pas penser à Sion Sono. Mais avec ce Kotoko, difficile aussi de nier que dans ce domaine, Shinya Tsukamoto ne lui cède en rien. C’est qu’après un décevant Tetsuo : the Bullet Man, c’est un Tsukamoto en grande forme qui nous revient, un Tsukamoto du niveau de ses deux Nightmare Detective et de Vital. Et peut-être aussi un Tsukamoto qui, 23 ans après son oeuvre matricielle Tetsuo, nous livre un film qui peut faire figure de lointain pendant. Amateurs de sensations fortes, attention tout de même, la frêle Kotoko va vous faire subir ses névroses à un train d’enfer.

Une âme noire dans un univers rose bonbon

Mère Courage a quelques problèmes

Commençons justement par dire deux mots du personnage principal. Kotoko est une jeune femme d’une vingtaine d’années. Ni belle, ni laide, ni brillante, ni stupide, elle est l’archétype de la femme ordinaire. Elle possède un boulot et un bébé, fruit d’une relation sans lendemain. Finalement, cela pourrait suffire à son bonheur mais Kotoko a un gros problème psychologique, elle est persuadée que les gens, comprenez n’importe quel quidam croisé dans la rue, en veulent à sa personne et à celle de son bébé. Cette terrible impression se manifeste toujours de la même manière : elle voit d’abord en double la personne qui se trouve en face d’elle. Pas de manière symétrique mais comme s’il y avait deux versions de la même personne avec des attitudes différentes :

Et c’est alors que sans crier gare, un des deux se met à se ruer sur elle pour la violenter. Plutôt embêtant car Kotoko a la fâcheuse habitude de ne pas se laisser faire et de mettre une sérieuse volée à son supposé agresseur, conséquence qui l’oblige alors à déménager pour ne pas subir la proximité gênante d’un voisin qu’elle aurait emplâtré.

Dans ces conditions, le jeune femme se cloître chez elle. Mais à nouveau problème, il apparaît très vitre au spectateur que Kotoko est inapte à s’occuper d’un bébé de quelques mois.  Aux hurlements de ses agresseurs fantômatiques succèdent ceux de son fils pas vraiment apaisé dans les bras d’une mère perpétuellement au bord de la crise de nerfs. On s’inquiète pour le chérubin et il y a de quoi : une scène terrible nous montre la jeune femme se mettant à fantasmer un infanticide qui la délivrerait de cette terrible pression mais aussi qui abrégerait les souffrance d’un être voué de toute façon à être malheureux dans ce monde. Heureusement, les services sociaux ne tardent pas à intervenir pour priver la mère de son enfant. Ce dernier ira vivre à Okinawa auprès de sa tante, à charge de la mère de se reconstruire pour prouver qu’elle sera plus tard apte à le récupérer…

Paint it pink

On s’en doute, connaissant Tsukamoto il y a peu de chances pour que le film se termine sur un happy end. Ça commence bien le temps d’une scène inaugurale où l’on voit une petite fille danser face à la mer :

Type de scène que l’on retrouve d’ailleurs dans Vital. Le chant, la danse semblent être autant de nouveaux moyens d’expressions par les récents personnages de Tsukamoto, afin de se délivrer de leur monde.

Il s’agit vraisemblablement de Kotoko enfant. Rétrospectivement, on comprend qu’il s’agit d’une scène de son enfance à Okinawa, lieu édenique qui, à chaque fois que Kotoko s’y rendra pour retrouver brièvement son fils, apparaîtra comme un lieu protecteur, dénué de tout urbanisme échevelé et trépidant, et où elle pourra se ressourcer.

Bulles d’Okinawa 

Bref, on commence sur ces images d’une petite fille dansant devant les vagues, et puis l’harmonie est tout-à-coup interrompue par un hurlement de femme. Cet hurlement, on le sait pas encore, c’est celui de Kotoko. Et d’une certaine manière il ne fait que commencer puisque le film peut être vu comme le long hurlement d’une femme dérangée. Au spectateur de s’adapter, de supporter ces  visions de sauvages agressions au réalisme qui font parfois douter le spectateur de leur caractère fantasmé, ces mouvements de caméra saccadés à côté desquels ceux de Lars Von Trier paraîtraient presque plaisants ou encore ce long plan où Kotoko, face au spectateur, inflige à celui-ci une interminable chanson dans laquelle elle met tout le déchirement de son âme à nu.

Bien plus que les personnages féminins de Sion Sono, celui de Kotoko, dans sa schyzophrénie, est le réceptacle de toutes les angoisses imaginables du monde moderne. Kotoko est une femme incurablement inadaptée, vouée à être malheureuse tant ses représentation mentales de la vie ont tendance à tout exagérer. Ainsi le rapport mère/enfant. Veut-elle décorer une chambre d’enfant pour que son fils s’y sente bien, que cette chambre ressemble à ça :

Manière dérisoire de compenser par un bariolage agressif toute sa visions ombre du monde. Plus tard, lorsqu’elle retrouvera son fils le temps de courtes visites chez sa soeur à Okinawa, sa joie de le retrouver, manifestée par une monopolisation de la parole et un déballage ininterrompu de cadeaux, frôlera l’hystérie.

Par ailleurs j’ai évoqué une crainte de la persécution à travers cette vision double des gens. La peur de l’autre est l’un des grands vecteurs de la névrose de Kotoko, peur qui au fil du métrage tend à s’élargir pour devenir une peur du monde, alimentée par sa télévision qui ne cesse de l’alimenter en faits divers sanglant. Le point culminant de cette peur sera une scène très dure où elle s’imaginera (façon de parler tant les rêves de Kotoko ont valeur d’expérience réelle) qu’un soldat a pénétré dans son appartement pour les violenter, elle et son fils.

Et l’on se demande ici avec un peu d’inquiétude comment Tsukamoto s’y est pris pour faire pleurer avec une telle force le gamin qui joue le fils.

Un saint homme (mais qui en bave un peu)

Et les hommes dans tout ça ? Ne pourraient-ils pas constituer une précieuse aide ? En fait, là aussi, Kotoko ne parvient pas à se défaire d’une représentation mentale qui déforme l’apparente sincérité des quelques hommes qui veulent lui venir en aide. A chaque fois, Kotoko arbore une attitude écrasante de mépris envers les prétendants et effectue à leur encontre un geste violent (dont je vous laisse la surprise). L’un d’eux sera cependant plus persévérant :

Tanaka, romancier à la mode joué par Tsukamoto lui-même.

Dans ce portrait féminin bien sombre, il faut évoquer une qualité à la jeune femme : son don pour le chant. Précisons au passage que Kotoko est joué par la chanteuse Cocco (on notera la ressemblance phonique des deux prénoms), elle aussi originaire d’Okinawa. Dans quelques scènes, Kotoko se met à chanter, se sublime et oublie alors ses névroses. Rattachée par ses origines au lieu primitif et paradisiaque qu’est Okinawa, elle devient le temps de quelques minutes comme son incarnation au milieu du décor urbain tokyoïte. Tanaka la surprendra  lors de l’une de ses chansons et sera complètement fasciné, à tel point qu’il lui demandera peu après de l’épouser !

D’abord méprisante, Kotoko évoluera peu à peu devant la volonté de Tanaka. Sa volonté et sa capacité à être père, du moins à vouloir l’être. On se dit alors que la réinsertion dans une vie normale qui lui permettrait de récupérer la garde de son fils est presque gagnée. Presque seulement car la relation avec Tanaka débouche sur ça :

Là, on pense plutôt à une citation de Tokyo Fist

« Ça », c’est Tanaka lui-même qui livre bien volontiers son corps à sa maîtresse pour l’aider à trouver une autre victime qu’elle-même à sa névrose. Un peu en pure perte car cela n’empêche pas Kotoko de se scarifier méchamment :

Comme évoqué plus haut, c’est en cela que ce film m’a paru entretenir des liens avec Tetsuo. Dans les deux cas, on se trouve face à des êtres terrés dans une vie sociale angoissante et ultra urbanisée. Ce dernier aspect est certes moins frappant que dans Tetsuo mais avec le jeu de contraste entre la vie à la ville de Kotoko et celle de sa soeur à Okinawa, il n’y a pas non plus besoin d’en faire des louches. Bref face à cette vie impossible, et plutôt que de se suicider, les deux personnages vont se transformer physiquement. L’un, dans un délire cyberpunk  va devenir un homme machine comme pour mieux se fondre dans le décor. L’autre va se scarifier (motif que l’on trouve d’ailleurs dans la toute première scène de Tetsuo, avec l’homme qui se taillade la jambe pour y insérer un tuyau) pour devenir une plaie vivante, comme un réceptacle de tous les maux pour protéger son fils. Peut-être aussi, pour laisser quelque chose s’échapper d’elle. Non pas des câbles et des tuyaux comme dans Tetsuo, mais plutôt une chose plus intime gardée au plus profond d’elle-même : l’enfance. Peut-être plus que l’incapacité à vivre dans son monde, c’est là la principale tension de son personnage, tension d’un être fondamentalement enfant qui n’en finit pas de se perdre dans un monde adulte. Dans l’ultime étape de sa transformation, Kotoko n’aura plus besoin de se scarifier. Lors d’une incroyable scène se déroulant dans une sorte de chambre-jouet, Kotoko se laissera envahir par ce sentiment et deviendra définitivement une enfant. Le geste que lui fera son fils (devenu finalement un ado ordinaire que le monde extérieur n’a pas su abîmer) lors de la dernière scène répondra à celui qu’elle lui avait fait lors d’une visite à Okinawa. Par ce clin d’oeil, le spectateur comprend alors que les rôles sont définitivement inversés. Kotoko est certes perdue pour la société, mais d’un autre côté elle y a gagné l’apaisement. Tout comme le spectateur d’ailleurs, qui sort de la salle bien content d’en avoir fini mais aussi avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose de fort. Encore trop tôt pour dire qu’il s’agit là du chef d’oeuvre de Tsukamoto. Mais oeuvre de maturité, sûrement. Les prochaines années, ponctuées d’oeuvres sonoïennes et tsukamotesques (et en espérant que Kurosawa revienne dans la partie après son détour – réussi – dans le monde du drama), promettent d’être passionnantes.

Du même tonneau (ou presque) :

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2 Commentaires

  1. ouh pitain, je lisais tranquillement la première partie du texte en mangeant des carambars, et badaboum, je tombe sur la première photo sanglante
    ok je comprends, je mets ce film dans la to-do-liste rouge, j’ai jamais vu de films de tsukamoto en plus

  2. « j’ai jamais vu de films de tsukamoto en plus »
    C’est l’occasion de le voir alors, même si un peu détour par le visionnage de Tetsuo me semble indispensable.

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