Moto et Shamisen (Masahiro Shinoda – 1961)

Hasard des visionnages : vu quelques semaines après la Forêt Pétrifiée, difficile de ne pas voir dans ce Shamisen to Otobai son pendant lumineux. Là où la Forêt Pétrifiée mettait en scène des êtres sclérosés perdus dans le présent de leur forêt urbaine, Moto et Shamisen nous propose des êtres touchants désireux de donner une impulsion positive à leur vie. A l’image de l’astucieux générique montrant des noms défilant poignée dans le coin, klaxonnant et évitant les bouches d’égout… ou pas.

Pas de chance pour Hatsuko et son petit ami biker, Fusao, ce sera la bouche d’égoût ! S’étant mangé une méchante pelle à moto, les deux tourtereaux se réveillent un beau matin à l’hosto :

et l’on retrouve ici avec plaisir Miyuki Kuwano, une des égéries de la Nouvelle Vague japonaise.

Pas de casse irréversible au niveau du physique. Par contre, niveau projet matrimonial et goût du risque, rien ne va plus. Les parents de Fusao, agacés à l’idée de savoir leur rejeton entiché d’une fille de joueuse de shamisen (sa mère anime en effet pour le télévision une émission de kouta, ces chansons courtes que chantent les maiko ou les geishas), lui interdisent dorénavant de poursuivre son idylle avec Hatsuko. Ce n’est pas un mal : la sémillante jeune femme trouve de toute façon que cette amourette et ces virées à moto ne rimaient à rien et qu’il est temps pour elle d’inscrire sa vie dans une voie plus sérieuse.

Dans le plus pur style « métro, boulot, dodo »

Dès cet instant, la jeune femme annonce le personnage principal de la Forêt Pétrifiée, toute proportions gardées bien sûr, le film étant bien loin de l’atmosphère dépressive du chef d’oeuvre morbide de Shinoda. Mais elle l’annonce tout de même dans le sens où, comme lui, elle se trouve engoncée dans une vie professionnelle et dans un rapport intime avec sa mère qui semble lui boucher toute perspective d’épanouissement personnel. Autrefois insouciante, faisant des projets d’avenir avec son mec dans l’instant, méprisant un tantinet sa mère, incarnation de la femme japonaise traditionnelle et ennuyeuse, elle finit par devenir elle-même quelqu’un d’ennuyeux. Elle méprise sa vie d’autrefois passée un peu trop en compagnie de cette bande de motards pas bien sérieuse. Sortant de l’université et après avoir versé force larmes après la cérémonie de fin d’études, la jeune femme ne tarde pas à trouver un emploi. Enfin, elle se rapproche de sa mère, cette dernière semblant avoir remplacé dans son coeur l’image du petit ami qui revient cependant dans son esprit, le temps de courts flash-backs vaporeux :

Avec à chaque fois une charmante petite musique hawaïenne à l’arrière plan !

Oubli d’un passé qui n’a rien apporté de constructif, ancrage dans un présent  irréprochable associant travail et goût pour la famille (non pas la famille à construire mais la famille déjà construite, celle renvoyant à des racines rassurantes), tel est le nouveau cadre de vie d’Hatsuko qui semble en apparence épanouie et satisfaite de sa nouvelle condition.

En apparence seulement car le personnage ne tarde pas à se fissurer et à vivre douloureusement son présent. D’abord à cause de son petit ami qui refait surface et qui évidemment agite en elle des souvenirs de son idylle passée. Mais surtout à cause de cet homme :

Il s’agit du bon docteur qui s’est occupé d’elle lors de son séjour à l’hôpital. Comme c’est un excellent homme, il passe de temps en temps au domicile familial pour savoir comment se porte son ancienne patiente. Le problème, c’est qu’Hatsuko se rend compte qu’il semble tourner de plus en plus autour de sa mère qui a su conserver encore de beaux restes. Surtout, elle est de plus en plus mal à l’aise devant sa prévenance à son égard. Très vite, continuer à vivre chez sa mère va lui devenir de plus en plus pesant. D’abord parce que la nouvelle liaison de sa mère contredit totalement sa vision rassurante d’une famille immuable, cimentée par les années et que rien ne vient entamer, pas même la perte d’un de ses membres fondateurs (la mère d’Hatsuko est veuve). Du coup, les rôles sont inversés : la fille devient la vieille, un de ces êtres en pierre que l’on rencontrera dans la Forêt Pétrifiée. Elle devient cassante, arrogante, limite humiliante devant sa mère qui, pour le coup, semble connaître un véritable bain de jouvence (elle reviendra ivre d’un dîner passé en compagnie du docteur). Devant ce miroir insupportable, la jeune fille préférera aller vivre chez une amie.

Sa mère se dévergondant avec son nouveau petit ami. Shocking !

Le présent et l’avenir apparaissent dès lors moins gais pour la jeune fille. Et le passé ne tardera pas à s’imposer à elle de manière brutale mais finalement salvatrice. Ce docteur, cet homme intéressé par sa mère et à l’amitié insistante (louche?) vis-à-vis d’elle-même, n’est en fait autre que le premier amant de sa mère et son véritable père. Alors que le Japon était en guerre contre les Etats-Unis, l’homme considéré par Hatsuko comme son vrai père fut appelé au front. Ne donnant signe de vie, laissé pour mort, il laissa pour ainsi dire la place à un autre homme avant de revenir et de constater les dégâts de son absence en la personne d’une adorable petite fille. Bonne pâte, l’homme fera comme si rien ne s’était passé et s’occupera de l’enfant comme s’il s’était agi de sa propre fille. D’un côté vision d’un père tolérant et généreux envers les fautes d’un membre de sa famille, de l’autre vision d’une mère qui a vécu l’instant présent sans se soucier des conséquences, et qui aura malgré tout réussi sa vie. La leçon est rude pour Hatsuko qui, en une courte mais magnifique scène, crèvera l’abcès, réconciliera  passé, présent et avenir en chantant un air de Kouta, accompagnée par sa mère au shamisen.

La boucle sera dès lors bouclée. Hatsuko pourra reprendre sa vie d’autrefois en retrouvant son cher biker. De formalisée, sa vie redeviendra insouciante et pas très sérieuse. Peu importe ! Le passage à l’âge adulte se fera bien un jour de lui-même. Il se cueillera tout seul, comme ces journées passées sur le bitume poignée dans le coin, et tant pis si l’on se prend les bouches d’égout du générique !

Film doux et lumineux, Moto et shamisen laisse l’étrange impression de visionner un film hybride, sorte de chaînon manquant entre les films de motards d’un Teruo Ishii et ceux d’un Ozu où le mariage sonne comme une nouvelle naissance pour les jeunes gens et une petite mort triste et sereine pour les parents. On pourra préférer la noirceur de la Forêt Pétrifiée ou l’expérimentation formelle de Double Suicide, mais on ne saurait nier à ce petit film de constituer une intéressante variation autour du thème de l’opposition -et de la fusion – entre traditionnel et moderne. Quelles que soient les époques, quels que soient les goûts (shamisen ou moto), la passion des êtres restera immuable et nécessaire tant qu’elle restera authentique et pleinement révélée. C’est ce qui ne sera plus le cas dix ans plus tard avec la Forêt Pétrifiée.

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