Shokuzai (Kiyoshi Kurosawa – 2012) 4/5

Avant-dernier épisode de Shokuzai et dernière chance pour Asako, la maman d’Emiri, de trouver une piste afin de venger le meurtre de sa fille. Au programme aujourd’hui : Yuka, la quatrième des fillettes amie d’Emiri et, devinez quoi ? elle non plus n’est pas vraiment bien dans sa peau.

Mais avant toute chose, LA question : qui est l’actrice qui joue Yuka ? Est-elle une idole, une bikini idolu, une gravure idolu, en un mot une bijin ? La réponse est :

OUI !

Mais attention : sans être aussi négligée que Sakura Ando version Hikikomori, Chizuru Ikewaki reste un cran en-dessous de Yu Aoi et d’Eiko Koike. Dans cet épisode, elle est l’incarnation d’une femme banale dont le but dans la vie est non moins banal : épouser quelqu’un et avoir un enfant.

Enfin une fille normale ! pourrait-on se dire. Et pourtant non : une nouvelle fois dans ce drama, cette conception de la vie est parasitée par le traumatisme initial. On se rappelle qu’à la découverte de la mort d’Emiri, chacune des petites filles avait à s’acquitter d’une mission particulière : surveiller le cadavre, prévenir la mère, la maîtresse. On devine assez bien à quelle tâche la petite Yuka a été assignée : courir au poste de police le plus proche pour radiner avec des keufs. Ou plutôt, un keuf :

Pas vraiment Steve McQueen dans sa Ford Mustang. Mais n’importe, dans l’expérience traumatisante que constitue le meurtre d’Emiri, la rencontre avec le policier constitue une expérience marquante, au sens positif du terme :

Complètement amoureuse qu’elle tombe, la Yuka ! Ce qui donne d’emblée à l’épisode une atmosphère de conte de fées. Le policier, c’est l’incarnation du prince charmant, entité fantasmée que Yuka attendra durant quinze bonnes années de sa vie. Ajoutons à cela, pour compléter le tableau cendrillonnesque, que Yuka n’est pas enfant unique, elle a en effet une soeur :

Mayu

Le motif du double apparaît, motif éminément kurosawaïen quond on y pense. Seulement ici, pas de double fantômatique mais bien un double en chair et en os, bien présent, trop présent. Les exemples dans la littérature fantastiques ne manquent pas (William Wilson, les Elixirs du Diable…) pour montrer combien le double apparaît comme l’autre qu’il faut éliminer pour espérer avoir une vie supportable. Techniquement, Yuka ne s’y prendra pas en employant la manière forte. Mais laissons-cela pour l’instant, concentrons-nous sur ce double. Un double malade, cloué dans un fauteuil, et par cela même terriblement empoisonnant :

On l’aura compris à la vue de ce screenshot, Mayu, c’est l’ange en présence de sa mère, le petit démon dès qu’elle se retrouve seule avec sa soeur. Tout lui est accordé, en particulier ce que l’on refuse à Yuka comme la dernière poupée à la mode. Difficile ici de ne pas penser à Cendrillon et à ses peaux de vaches de belles-sœurs. Oui, il va falloir souffrir, être patiente pour enfin rencontrer son prince charmant. Quinze années plus tard, elle le trouve :

Euh… enfin, pas complètement. Employée dans un magasin de fleurs (Yuka, la petite marchande de fleurs, ça pourrait être un bon titre de conte de fées ; au passage, on apprécie les couleurs désaturées de l’endroit qui rappellent le premier épisode), Yuka est outrageusement draguée par un patron aux mains balladeuses. Le prince n’est pas encore pour maintenant. Du moins presque puisque la jeune femme voit un jour débouler dans son magasin cette personne :

Mayu. belle, bien portante, rayonnante de bonheur accompli. Elle est mariée et vit dans une belle maison. Elle a trouvé son prince charmant, elle, et doublement puisque son mari est jeune, beau… et flic.

Dès cet instant, l’histoire va opérer un retournement. Mayu était autrefois son double qui lui pourrissait la vie, elle va devenir le sien. Elle lui volait ses jouets, elle lui volera son mari. Invitée à déjeuner à la maison (Mayu semble ne plus avoir ce côté vachard), Yuka ne tarde pas à établir un lien complice avec le jeune homme. Tellement complice que quelques jours plus tard, elle n’hésite pas, en l’absence de sa sœur, à s’inviter chez lui pour lui préparer un bon p’tit plat et le faire monter dans la chambre conjugale :

Pour lui préparer un bon p’tit numéro de bête à deux dos.

Ça va être brutal, sensuel, passionné…

puis triste.

Le jeune homme aura la nette impression d’avoir commis une boulette. il n’aura pas tort puisque quelques semaines Yuka découvrira qu’elle est enceinte. « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». Revisité par Kurosawa, cela donne « ils copulèrent et eurent un lardon ». On pourrait croire finalement que pour Yuka, tout est bien qui finit bien puisque son vieux fantasme a enfin été exaucé. Mais elle ne l’entend pas de cette oreille, bien décidée qu’elle est à posséder totalement son beau-frère, malgré l’horreur qu’elle suscite à la fois chez ce dernier et chez sa sœur.

On l’aura compris, des quatre personnages de Shokuzai, Yuka est la plus sombre, la plus perverse. Et d’une certaine manière, elle boucle la boucle : on avait commencé avec Sae, jeune femme fragile, décidée à ne pas grandir, à rester toute sa vie une femme poupée. Elle a été exaucée puisqu’elle a rencontré un mari décidé à la voir comme un objet délicat manipulable à volonté. Ici, c’est la même chose mais de manière inversée  Yuka, c’est la petite fille mal-aimée qui rattrape son retard dans le bonheur qu’est supposée apporter la vie en se constituant un univers de maison de poupées. Elle n’est pas une poupée mais une petite fille capricieuse qui veut disposer de ses nouveaux jouets : sa sœur et son policier de mari, que ça leur plaise ou non.

Jusqu’à présent, les personnages féminins, malgré leurs erreurs, inspiraient tous une certaine bienvillance. C’est bien moins le cas puisque Yuka agrave son cas le jour où elle entend à la radio, par hasard, une voix. Pas n’importe quelle voix : s’extirpant des limbes de ses souvenirs, cette voix, elle en est sûre, est celle du meurtrier d’Emiri. Dès lors un vieux fil narratif, quelque peu oublié, refait surface :

celui de la mère d’Emili et de sa soif de vengeance.

Problème : Yuka n’est pas disposée à lui révéler gratuitement l’identité du coupable, il va d’abord falloir passer à la caisse. Mais problème aussi, cette fois-ci pour Yuka, Asako san, toute de noir vêtue, c’est un peu la vieille marraine maléfique à qui on ne joue pas de mauvais sorts. Dans une scène assez cruelle pour la jeune femme (et surprenante pour le spectateur), elle comprendra amèrement qu’il ne vaut mieux pas poursuivre dans cette voie-là.

L’identité, Asako l’obtiendra malgré tout à la fin, et de la propre bouche de yuka. La vengeance pourra enfin s’accomplir (ou pas) dans le dernier épisode. Mais ce quatrième opus de Shokuzai ne lasse pas de laisser une impression amère, celle de sentir confusément que cette histoire est peut-être plus complexe qu’un simple maniaque pédophile et que la frontière entre bien et mal est, décidément, plus incertaine que le manichéisme d’une histoire à la Blanche-Neige. Comme ses trois amies, Yuka accomplira à la fin un acte gravissime. Mais, contrairement aux autres, elle ne sera pas punie. Elle accouchera tranquillement et poursuivra tranquillement sa vie. Mauvaise graine qui survit envers et contre tout en se nourrissant de ses illusions. Indéniablement la noirceur monte d’un cran et laisse augurer d’un final oppressant. Il le sera.

Du même tonneau (ou presque) :

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9 Commentaires

  1. Non, je ne cliquerai pas sur le spoiler.

    • Bah ! Il n’était pas non plus si terrible que ça. Mais le fait est que c’est vraiment chiant pour moi d’évoquer un film sans parler de la fin. Je suis en train d’écrire sur le dernier épisode, chaud ! Heureusement que sainte Kyoko est là pour me remonter le moral :
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      • Chiant pour toi je n’en doute pas, mais oh combien apréciable pour le lecteur qui peut saliver devant l’article sans se taper de gros spoilers comme dans à peu près toutes les critiques de films qui n’hésitent plus à balancer tous les moments clefs voir les fins des films, pas pur fainéantise.
        Kyoko remonte… le moral, entre autre.

      • Elle fait d’autant plus plaisir à voir sur cette photo la Kyoko, parce que dans le film, elle tire quand même sévèrement la tronche et reste habillé en sinistre veuve noire (d’une grande classe cependant).

  2. Et hop, un quatrième chapitre aussi fort que le précédent, et Kurosawa qui adopte un autre ton, du moins dans une première partie, qui vaudra au spectateur de se marrer franchement devant la marivaudage pas géné de la petite peste (le mot est faible) de Yuka. Bon, alors là il faut signaler que les scènes du passé entre Yuka et Mayu ont été zappé du film, donc le spectateur ne peut être que bienveillant envers Mayu, dont il est juste évoqué qu’elle fut une enfant maladive. Bonne rupture de ton avec cette fille là qui refuse de porter la culpabilité imposé par Asako, mais qui du même coup se montre d’une froideur et d’un égoisme qui fait froid dans le dos. La scène chez Asako est assez géniale, et Kyoko Koizumi y est impériale. Faut pas la faire chier ! Encore une fois, excellent chapître à tout point de vue. La façon dont Kurosawa utilise la topographie (cet escalier envahie de mauvaises herbes que Yuka emprunte pour se rendre chez sa soeur et qui jouera un rôle décisif dans son destin) de façon magistrale sans que ça ne fasse jamais esthétisant. C’est quand même du très haut niveau de mise en scène, télé ou pas.

  3. Très dommage que la scène entre Yuka et Mayu soit passée à l’as. J’aimais bien Mayu en petite poupée génie du mal en partie à l’origine de comportement à venir de sa soeur.
    Un bon épisode, et qui prépare bien le cinquième. On termine avec la plus perverse des quatre filles et qui passe le témoin au personnage de Kyoko Koizumi. Après avoir vu ce qu’elle a dans le coffre, on se dit que ça va être intéressant de la suivre tout le long d’un épisode.

  4. Je serai curieux de voir la version série pour voir si il y eu d’autres coupes. Je n’ai pas l’impression. Peut-être en DVD ou sur Arte, on peut rêver…
    (en tout cas il s’est bien entouré ce bougre de Kiyoshi, avec son air de prof de cinéma austère il doit kiffer la bijin malgré tout…)

  5. « avec son air de prof de cinéma austère ».

    Justement, à côté de ses films, il enseigne aussi à la Tokyo University of the Arts. M’est avis que ça doit lever une à deux p’tites étudiantes par semaine (au bas mot).

  6. Oui, je savais. Prof de ciné, pour draguer des jeunes étudiantes, ça fonctionne. J’en connais un qui n’a fait que ça depuis 30 ans !

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