Shokuzai (Kiyoshi Kurosawa – 2012) 2/5

Dans le deuxième épisode de Shokuzai, on ne quitte pas l’univers scolaire puisque l’héroïne du jour, Maki, est devenue 15 ans plus tard une institutrice compétente et respectée. Enfin, jusqu’au jour où la petite musique du chaos propre à Kurosawa ne se mette en marche. Aussi sombre que le premier quoique dans un autre style, cet opus emmène le spectateur dans l’enfer de la hiérarchie de l’institution scolaire et des associations de parents d’élèves.

Maki, la maîtresse modèle qui frappe ses élèves

(article un peu duraille si l’on a pas lu la première partie de l’article)

Le traumatisme originel de Maki est à mettre en relation avec la mission qui lui est confiée lorsque les quatre amies découvrent le corps inerte d’Emiri : aller prévenir la maîtresse. Mission vaine puisque la fillette désespérée ne trouvera nul adulte dans l’école. D’emblée, l’enseignant apparaît sous le coup d’une faillite : comment peut-il prétendre à enseigner à des enfants puisqu’il n’est même pas capable de les protéger, d’être là quand on a le plus besoin d’eux ?

Comme pour réagir à ce naufrage, à cette honte, Maki sera donc plus tard une maîtresse d’école. Et du genre stricte, rigoureuse, attentive aux moindres débordements susceptibles de portrer atteinte au bon épanouissement de l’enfant. Ainsi confisquer une jolie agrafe à cheveux ne l’effraie pas puisqu’une jeune élève ne devrait pas attirer inutilement l’attention des hommes. On voit assez comment le traumatisme du grand méchant loup est toujours bien ancrée en elle.

Reste que cette sévérité n’est pas du goût de tout le monde. Et c’est ici qu’intervient pour la première fois la voix des parents d’élèves, voix relayée par le vice principal qui lui signale qu’elle est peut-être trop dure. L’épisode n’aura de cesse de développer un renversement des valeurs. Tout ce qui peut apparaître potentiellement positif sera grignoté par l’égoïsme et la rancoeur de l’autre.

A tout seigneur tout honneur, il y a donc avant tout ces parents du PTA (Parents Teachers Association, équivalent de nos assos de parents d’élèves). Des chieurs, des vrais. Avec eux, l’enfant est une sorte de client qui est roi et les profs des loufiats qui font forcément mal leur boulot. Après un mauvais tour joué par trois méchants drôles à une élève de Maki (ils l’ont bombardée de plumes d’oreiller), cette dernière se fera publiqument tirer l’oreille par les parents et sa hiérarchie, grotesquement, ne trouvera rien de mieux que d’encaisser en faisant des courbettes d’excuses. Seul un des collègues de Maki, Tanabe sensei, interviendra énergiquement pour protester que les uniques fautifs sont les trois garnements.

Tanabe, c’est un peu l’archétype du prof idéal. Celui que l’on voit dans certains mangas, proche des élèves, toujours à jouer avec eux au moment de la récré alors qu’il pourrait être en salle des profs à siroter un p’tit noir. En bref, le prof qui n’existe pas dans la vraie vie. Un cliché idéalisé du cinéma. En tout cas un soutien de poids pour Maki, d’autant que l’on devine qu’il en pince secrètement pour elle. Malheureusement, arrive ce jour fatidique de la séance à la piscine.

Ça se passe bien, les mouflets sont évidemment excités à l’idée de barboter. Peut-être trop excités : le boucan qu’ils font indispose un curieux personnage, un pauvre type manifestement attardé qui décide de pénétrer à l’intérieur de la piscine, un couteau à la main, pour déverser sa rage. Illico il fait fuir les gosses qui se précipitent au milieu du bassin, et blesse dans la foulée un des accompagnateurs. L’exemplaire Tanabe sensei ? Il fuit bassement et se précipite itou dans le bassin.

Maki ? Elle chope un bâton et met en application ce que lui ont appris ses cours de kendo : la correction est spectaculaire et le quidam termine inanimé dans le bassin.

A l’opposé de la maîtresse qui autrefois avait été aux abonnés absents lors de l’agression de la petite Emiri, Maki devient alors la prof ultime. Une scène nous la montre recevoir un papier ronflant, sorte d’équivalent de nos palmes académiques.

A l’opposé aussi, pas de pitié pour le lâche Tanabe qui s’excuse en vain devant ses collègues et se voit ridiculisé sur le net par des parents courroucés.

Seulement voilà : aussi bien pour Maki que pour Tanabe, la frontière entre paradis et enfer est mince, très mince. Ou plutôt, la frontière qui permet de contenir une rage, une folie intérieure. Et ici, on peut penser à Cure, avec son personnage de psychopathe qui fait basculer ses victimes dans le suicide ou le meurtre. Prise métaphoriquement, l’histoire de Cure nous montre une société ou tout un chacun, inexpliquablement, peut du jour au lendemain dérailler. Il n’en va pas autrement dans Toyko Sonata avec le personnage du cambrioleur qui visite la maison des personnages principaux de manière instinctive et irraisonnée (de même la fuite imbécile du mari en tenue de technicien de surface lorsqu’il tombe nez-à-nez avec sa femme). Le premier épisode de Shokuzai avait montré un appartement lisse et rassurant pour l’héroïne. Mais derrière, dès qu’on commençait à grater cette illusion, on s’apercevait combien la folie, celle de l’époux, pouvait apparaître comme une menace.

Dans ce deuxième épisode, Tanabe basculera dans une lâcheté elle aussi instinctive. Il sera totalement grillé au sein de son école et n’aura d’autre choix que d’aller se faire pendre ailleurs. Mais avant cela, il exprimera à Maki un étrange désir pour un personnage jusqu’à présent tellement zen : balancer son poing dans la gueule du vice principal qu’il soupçonne (à raison) d’avoir écrit par pure jalousie tous les commentaires désobligeants à son égard sur internet. Là aussi, un nouveau basculement, cette fois-ci vers la folie, est en train de se dessiner et s’accomplira de façon fort surprenante. Un peu ridicule, grotesque diront certains. Et pourtant c’est du même type de « grotesque » que l’on a pu voir à la fin de Tokyo Sonata, lorsque le film dérape et sombre dans une cascade de mésaventures improbables. C’est que chez Kurosawa, le fantastique n’est pas qu’une affaire de fantôme. C’est aussi une histoire de grain de sable qui donne une impression de réel irréel. On est aux limites du vraisemblable, de ce que l’on peut accepter du réel. C’est en fait, plutôt que du fantastique, ce que Todorov nomme « l’étrange ». Pas d’éléments matériels qui questionnent les notions de naturel et de surnaturels, juste des éléments choquants, surprenants, secouant les personnages, mais qu’aucune explication surnaturelle ne viendrait étayer.

Pour Maki, l’étrange, le grain de sable, le basculement dans la folie, ou plutôt la rage, se fera en trois temps. Tout d’abord, elle rencontrera la mère d’Emiri, rencontre qui fera revenir à la surface de douloureux souvenirs.

Puis, il y aura la scène de la piscine où Maki revivra en quelque sorte, et avec succès cette fois-ci, la scène où Emiri fut assassinée par un maniaque. Passé et présent, regret de ce qui a été et fantasme de ce qui aurait dû être commencent à se mêler. En soi, l’affrontement victorieux aurait pu l’aider à exorciser définitivement ses vieux démons, mais c’est sans compter sur la pression de la promesse faite à la maman d’Emiri quinze ans plus tôt. Botter le cul d’un taré est une chose, retrouver le meurtrier d’Emiri en est une autre. Aussi le malaise grandit-il chez Maki. D’autant que l’on chuchote dans son dos est qualifiée d’auto-défense excessive. N’a-t-telle pas trop usé de sa force à la piscine ? N’aurait-elle pu se contenter de faire fuire l’agresseur ? Les soupçons à son égard ainsi que sa frustration se révéleront pleinement dans une troisième scène :

Superposant l’image de son adversaire (une gamine) à celle de l’agresseur de la piscine, elle lâche les chevaux et se rue sur la fillette pour lui régler son compte à grands coups de sabre sur la tête. Il s’en faudra de peu pour que l’incident dégénère en meurtre. Mais dès cet instant, on devine que la carrière de Maki est brisée.

Dans une ultime et très belle scène, Maki s’expliquera dans une ultime rencontre avec les parents d’élèves pour s’excuser de son comportement. Sans trop en dire, on est alors dans une scène typiquement kurosawaienne (ouch!). On pense ici à l’ultime récital de Tokyo Sonata. On n’assiste pas ici à l’éclosion d’un génie mais à celle d’une confession. Dans les deux cas, on baigne dans une ambiance quasi fantastique, en dehors du monde. Comme le garçon prodige de Tokyo sonata, Maki a alors des allures d’être venu d’ailleurs (Kurosawa joue alors sur les éclairages et sur une atmosphère sonore minimaliste et d’outre-tombe que l’on a déjà entendu dans certains de ses films), dépassant les limites de la compréhension du quotidien. Elle est pour ainsi dire un être fantômatique qui, comme le garçon, instaure une limite définitive entre elle et les autres. Comme lui, elle n’aura plus qu’à quitter la salle. Détail signifiant :

… l’autre être « net » sera Tanabe venu l’écouter discrètement. Lui aussi, il n’existe plus aux yeux des autres, il est un fantôme (sa position à l’arrière-plan n’est d’ailleurs pas sans évoquer tous les fantômes aimant se fondre dans le décor propres aux films fantastiques de Kurosawa). Même si le spectateur peut être amené à se demander si les véritables fantômes ne sont pas ces parents dans le flou au premier plan. Esquisses grotesques d’êtres qui passent dans la vie totalement déconnectés de ce qui est bien ou mal, tous engoncés dans l’égoïsme et la platitude de leur quotidien.

Le dénouement sera terrible. Et Asako, venue elle aussi écouter Maki, ne pourra que nourrir des regrets. Restent cependant deux anciennes fillettes à découvrir…

 

***

Pour terminer de manière plus légère, histoire de se relâcher le cortex et pour le cas où vous hésiteriez encore à vous mater cet excellent drama, je précise ici que Maki est interprétée par Eiko « omoi boobs » Koike :

si après ça vous hésitez encore…

Du même tonneau (ou presque) :

Lien pour marque-pages : Permaliens.

11 Commentaires

  1. Elle fait bien envie cette série, et replacée dans la cadre de l’oeuvre de Kurosawa, elle semble plutôt vers le haut du panier.
    J’aurais jamais cru que Miss Boobs jouait des rôles sérieux…

    • Elle avait joué aussi dans 2LDK.

      Attention, ne l’appelle jamais « Miss Boobs » en présence de son mari. Etant donné qu’il s’agit de Wataru Sakata, un champion de Pride, ça pourrait mal se passer pour ta dentition :
      null

      • A vrai dire je suis tombé (et ai rebondi) sur la poitrine obusière de Miss Koike en regardant quelques épisodes de Hustle dans les années 2000, il me semble bien que Sakata faisait parti de la joyeuse troupe. Je suivais le Pride de loin un peu aussi. Donc je sais à quoi je m’expose.:) Mais j’assume quoi d’abord elle n’a qu’à pas se ballader habillée comme sur ta vidéo…

  2. Ah, ça monte en puissance. J’ai préféré cette deuxième partie, beaucoup plus ancrée dans un univers à la Tokyo Sonata en effet. Miss Boobs, pardon, Eiko Koike est très bien ma foi dans ce rôle (même si bon, on peut regretter son austérité vetsimentaire… snif…) d’institutrice un chouia à cran, avec la discipline et le kendo. Tout à fait d’accord avec le côté grotesque, mais au bon sens du terme. Comme le sont d’ailleurs les ridicules courbettes de professeurs devant ce troupeau de parents d’élève ou les manipulation Intranet de ce provisuer adjoint tout à sa joie de faire la pluie et le beau temps dans son établissement à coups de hausse et baisse d’e-reputation. Et je trouve Kyoko Koîzumi d’une classe folle. Pas géné par le final, avec une irruption dans l’arrière-plan d’un cadre fixe très très Kurosawesque, c’est de l’ordre du fantastique quotidien qui tourne presque au surnaturel. Et ça se finit sur un bon petit cliffhanger des familles, du coup vivement mercredi, j’ai hâte de voir la suite et la fin. Un grand plaisir de retrouver Kiyoshi Kurosawa, malgré le manque de moyens, il n’a rien perdu de son talent ni de sa pertinence.

  3. Oui, le 2ème épisode m’a moi aussi plus marqué que le premier. Et je te rejoins sur Kyoko Koizumi, actrice qui m’a rarement déçu. Pour ses talents musicaux, bon, c’est un peu autre chose…

    Pour Kurosawa, le gus revient actuellement au Japon pour un film de SF :

    La bande-annonce me fait un peu peur. Après, c’est qu’une bande-annonce.

    • Eh ! Hier avant de voir le dernier Miyazaki (snif), je suis tombé sur une bande-annonce familière. Donc ça sort fin Mars. Et même avec le sous-titrage qui fait que bon, j’ai plus une vague idée de ce que ça raconte, ça fait un peu peur quand même, mais ça fait plaisir de voir que le prochain Kurosawa sera distribué en France (le petit succès e Shokuzai n’y est sans doute pas pour rien), alors que j’attends toujours Outrage 2…

      • Pour te rassurer, le film est meilleur que la bande-annonce ne laisse l’augurer. J’attends de le revoir avant de me prononcer définitivement (la fois où je l’ai vu j’étais franchement fatigué et le visionnage a été émaillé de quelques phases de micro sommeil) mais a priori pas de souci, on est bel et bien face à un film de K. Kurosawa, avec des motifs et des thèmes bien à lui. Moins fort que Shokuzai cependant, mais à voir tout de même.
        Pour Outrage 2, je crains que tu ne doives te contenter d’une sortie en DVD.

  4. Laboratoire… Bijins… Crayon à papier qui s’envole… J-pop toute pourrie… Dorama… More bijins… Hum… un parc d’attraction en ruine… Une île tropicale… De la baignade… Un gamin qui dessine, euh, le monstre du Loch Ness ???? Une sale coiffure… Des flingues… De l’émotion dans une prairie… Du bateau… UN PUTAIN DE PLESIOSAURE !!! UN PUTAIN DE PLESIOSAURE !!!!!!! Ok, je sais pas si Kurosawa a pété un gros cable, mais je veux voir ce film.

  5. Ce qui est drôle, c’est qu’on se dit en voyant cette B-A qu’on va avoir droit à un bon gros blockbuster nippon. J’imagine la tête du spectateur lambda qui a payé son ticket en espérant passer un bon moment et qui va se retrouver face à du Kurosawa pur jus ! Car franchement, je serais très étonné que Kurosawa a avec ce film succombé aux sirènes du mainstream. La B-A est forcément trompeuse. En tout cas j’espère.

  6. Je pense, étant familier de l’animal. Ca me rappelle l’hilarante BA de Sky Crawlers de Oshii, puisqu’on en parle :

    A se taper le cul par terre vu comment le film est peut-être le plus contemplatif de son auteur, et c’est pas peu dire ! Ah, la tronche de ceux qui ont acheté le DVD en espérant du dogfight à gogo…

  7. Il y aurait un top 10 des B-A les plus foutage de gueule à faire. Moi, tant que ça fait raquer des buses popcornisés dans les mega CGR qui s’imaginent avoir affaire à une tuerie, ça m’amuse. La B-A de drive qui jouait sur les plates-bandes de Fust and Furious était en cela assez savoureuse.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *