Boys on the run (Daisuke Miura – 2010)

Toshiyuki, 29 ans, aimerait bien baiser. Mais il aimerait bien aimer aussi.

Tel  est le dilemme à la fois simple et terrible du héros de Boys on the run. Employé d’une société fabriquant des gashapons, Toshi est à l’image des figurines porno en plastique qu’il vend : un objet vide, un pur produit de la société de consommation qui l’a enfanté.  Pas de réels désirs à long termes, juste des pulsions pour égayer ses soirées. Vivant encore chez sa mère, sa vie sexuelle se limite aux AV, parfois à la rencontre de guenons dans une chambre de love hotel, souvent à des rêves humides :

Boys on the run est un de ces films japonais contemporains sans prétention, à mi-chemin entre le drama et le film d’auteur. Il lui manque une certaine épaisseur et plus de personnalité dans la mise en scène pour prétendre à cela mais justement, pas sûr non plus que Daisuke Miura avait ce but en faisant l’adaptation d’un manga. Reste que Boys on the run est tout de même plus qu’un divertissement façon drama. Vendu dans certains festivals comme une sex comedy, on s’aperçoit très vite combien le film a plus à offrir au spectateur que des scènes comiques et graveleuses. Un petit tour d’horizon dans les commentaires sur le web a fait ressortir un adjectif en particulier : « depressing ». Car Toshi n’est pas l’otaku bouffon (et Ô combien prude !) de Densha Otoko. S’il peut être drôle dans ses maladresses, cela s’accompagne d’une réelle souffrance dans son incapacité à devenir autre chose qu’un grand enfant rongé par des pulsions érotiques.

Incapacité doublée d’une autre inaptitude : avoir une attitude sociale dénuée d’artifices.

Indéniablement, il y a en lui du Travis Bickle, le héros de Taxi Driver. Même coupe de cheveux, même couleur de manteau (j’y reviendrai), même rage d’aimer, d’être aimé, et cette propension à l’auto-destruction. Et pour ceux qui n’entraverait décidément pas, Miura a même pensé à faire apparaître l’affiche du film dans la chambre de Toshi :

Symbole appuyé, quand tu nous tiens.

Avec de l’application, son idylle naissante avec  Chiharu, employée dans la même société que lui, aurait pu bien se passer, d’autant que la petite est sincèrement éprise de Toshi.

Les attentes de Toshi sont par contre moins équivoques (du moins au départ)

Mais à l’instar de Travis qui invite la femme de ses rêves à une sortie dans un cinéma X, il ne trouve rien de mieux que de lui mettre dans les mains une AV afin de partager avec elle ses horizons cul-turels. Gaffe : sans le savoir il lui a en réalité refourgué un horrible film zoophile. Par chance, la mésaventure n’aura pas de fâcheuses conséquences sur leur relation. Mais Toshiki persiste dans sa volonté de tout gâcher. Il l’invite à passer un petit moment dans un love hotel au sortir d’un restaurant.

Bévue : sa partenaire, loin d’être prête à offrir sa virginité, ne tarde pas à éclater en sanglots. Toshi n’insiste pas, une nouvelle fois chanceux dans sa maladresse puisqu’elle n’aura pas d’incidences négatives.

La troisième bourde sera en revanche fatale. Elle est la conséquence directe de cette éternelle adolescence faite de pulsions et d’obsessions masturbatiore. Alors qu’il attend  Chiharu chez Shiho, sa colocataire (une prostituée), celle-ci, surprenant Toshiki en train d’étrangler Popaul dans ses toilettes, est prise de pitié.

WTF ?

Elle lui propose une gentille fellation pour le soulager de ses frustrations. Toshiki accepte… puis au dernier moment refuse, prenant alors conscience qu’il aime réellement Chiharu. Trop tard, cette dernière arrive évidemment au moment le moins équivoque pour surprendre Toshi cul nu et la capote tombant lamentablement du zob :

WTF ?, le retour

La rupture est consommée et Toshi n’a plus qu’à se répandre dans son malheur. Il y met là aussi une certaine rage, comme pour compenser ses échecs amoureux. Ainsi dans les karaoke où il beugle des chansons à pleins poumons et la morve pendante, sans se soucier du ridicule :

Mais aussi à une cérémonie de mariage. Tenu de faire un discours de félicitations, il ne trouve rien de mieux que de déballer ses malheurs, arguant qu’une fellation refusée n’est pas vraiment une fellation et qu’il est injuste que cela entache son amour réel pour Chiharu.

Ambiance.

Boys on the run nous narre donc les aventures d’un raté, d’un loser. Mais un loser qui, dans la deuxième partie du film, va essayer de ne plus l’être. Non sans un certain esprit kamikaze et une certaine bouffonnerie. Plusieurs mois après la grotesque évocation de la fellation durant la cérémonie de mariage, Toshi découvre que Chiharu s’est amouraché d’Aoyama, exacte antithèse de Toshi.

En position supérieure et auréolé de néons comme il se doit (scène de la première rencontre)

Employé dans une société rivale à celle du héros, il est plutôt bien de sa personne et n’a aucune difficulté à enchaîner les relations amoureuses. C’est d’ailleurs tellement simple pour lui qu’il n’hésite pas à larguer Chiharu alors même qu’il l’a engrossée.

Stupéfait par tant de vilénie, Toshi décide alors de la venger, alors même qu’elle lui certifie que cela ne changera rien à ses sentiments pour lui : elle le hait de façon définitive. N’importe, Toshi se mue pour de bon en Travis Binkle. Dans Taxi Driver, le héros voulait sortir des mains de proxénètes une pauvre mineure. Ici, il va simplement venger l’honneur bafoué d’une jeune femme en punissant de ses poings le coupable.

Il sera aidé dans cette tâche par un collègue qui lui apprendra les rudiments de la boxe.

L’issue est moins sanglante mais on y retrouve le motif du surentraînement pour se forger un corps de guerrier. Là s’arrête cependant la comparaison. Toshi n’est pas en guerre contre la société. Il part juste en croisade contre un homme qui cristallise sa frustration de ne pouvoir sortir sa vie de l’impasse.

En quelque sorte, il lui faut crever l’abcès, quitte à ce que ce soit lui qui en prenne plein la tronche. Ce qui sera le cas d’ailleurs.

Et méchamment.

Restera la question : avoir joué aussi platement au chevalier blanc lui aura-t-il servi ? [SPOIL] Miura trouve ici une fin habile qui nous évite l’happy end que l’on pouvait craindre, à savoir une reconquête in extremis d’une Chiharu touchée par son preux chevalier en compote. Au lieu de cela, il offre au spectateur la bonne surprise d’un double renversement.

Tout d’abord, il apparaît que Chiharu est très loin d’être ce fantasme de petite amie idéale. Bien que ne voulant toujours pas entendre parler d’une nouvelle liaison avec Toshi, la jeune femme est tout de même émue par le geste de Toshi et par sa pugnacité pour elle. Elle est désolée et on sent qu’elle aimerait bien faire quelque chose pour lui afin d’effacer certains remords. Aussi, quand il lui demande si elle peut au moins lui sucer le sucre d’orge s’empresse-t-elle d’accepter. Et Toshi de la repousser aussitôt. Le masque est tombé : cette fille qu’il considérait comme « la seule chose sérieuse » de son existence n’est finalement qu’une fiille facile (aspect qui est d’ailleurs confirmé dans quelques scènes) pour qui la reconnaissance est simple comme un coup de lubrification buccale. Dans Taxi Driver aussi Jodie Foster proposait une fellation mécanique, naturelle à un de Niro outré. Différence essentielle, la proposition était le fait d’une prostituée mineure en perte de repères et manipulée par son micheton alors qu’ici, elle vient d’une jeune fille ordinaire et qui n’a eu de cesse de clamer son indignation devant l’infidélité (non consommée) de son petit ami.

D’une certaine manière, cette révélation d’un visage que Toshi ne soupçonnait pas (ou faisait semblant d’ignorer), lui permet de tourner la page. Sans ménagement, il la repousse dans son train pour qu’elle poursuive sa propre vie :

Tandis que lui, sur une voie perpendiculaire, poursuivra la sienne :

L’histoire ne dit pas si Toshi devient à la fin un adulte. On voudrait le croire mais une autre hypothèse surgit et elle n’est pas nécessairement déplaisante. Le petit geste amical qu’il adresse à un cheminot lui demandant si tout va bien :

… n’est pas sans suggérer que, finalement, rien n’a changé. Toshi reste ce loser masturbateur. Mais à la différence d’une Chiharu qui avance avec un masque de sainte nitouche, lui a fait définitivement fait tomber le sien. Ou plutôt, il ne cherchera plus à s’en affubler. A l’opposé d’un médiocre Densha Otoko qui montre au monde qu’un gentil otaku peut aimer, baiser bref, être normal, Toshi montre quant à lui qu’il n’y a pas de miracle : sa main risque encore d’être sa seule maîtresse.  Comme pour Taxi Driver, rien ne change au contraire (malgré les apparences, l’ultime plan du film de scorsese, avec Binckle regardant brutalement dans le rétro, nous montre que ce type est toujours une bombe prête à exploser), Toshi est reparti pour poursuivre sa vie d’éternel ado masturbateur. Finalement, le film n’est qu’une longue éjaculation qui serait non pas la concrétisation de pulsions érotiques mais la concrétisation d’une rupture. On peut comprendre pourquoi certains aient pu juger ce film de « dépressif ». Par rapport au gentillet Densha Otoko, on n’a pas le « miracle du train ». Toshi choisit d’envoyer chier ce train avec à l’intérieur celle qui s’est avérée être une jolie imposture. Pas d’amertume : Toshi apparaît à la fin totalement libéré :

La « fuite » (« on the run » signifie « être en fuite ») comme moyen de se détourner d’une réalité décevante et la solitude comme gage d’une vie réussie et heureuse… on aurait peut-être tort de juger. Les dernières images elles, en tout cas, se gardent bien de le faire.

Densha Otoko vous a filé des boutons ? Peut-être que ce Boys on the run constituerait un intéressant contrepoint…

boys on the run poster

Du même tonneau (ou presque) :

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5 Commentaires

  1. Mon Olrik, tu m’as bien suscité l’envie avec l’histoire de ce loser. Un de ces quatre, il faut que je me le chope et me le mate celui-là. L’acteur a la tête de l’emploi en plus. Et puis une référence détournée de Taxi Driver du plus grand des cinéastes (par le talent, pas par la taille, ça va s’en dire), j’aime. Ca m’a l’air sympa.

  2. Sympa effectivement, et pourtant je sortait un peu échaudé par un pitoyable « how to date an otaku girl ». J’étais donc un peu sur la défensive en commençant le visionnage de ce « Boys on the run » mais j’ai été assez vite rassuré. Pas le film de l’année mais vraiment pas désagréable.

  3. non mais tu pensais réellement qu’un film intitulé How to date an otaku girl allait passer la barre du médiocrement minable ? Bon j’avoue, moi oui. J’ai meme voulu écrire dessus. Mon brouillon était tellement plein de méchanceté que j’ai effacé. (comme celui sur mon mari est un gaijin, ou un titre approchant).

  4. « non mais tu pensais réellement qu’un film intitulé How to date an otaku girl allait passer la barre du médiocrement minable ? »

    J’avoue avoir eu cette faiblesse. Bon, avec le recul, je m’aperçois que c’était pas très fin de ma part. Mais on ne m’y reprendra plus ! J’ai bien vu qu’il existait ce « mon mari est un gaijin » (je vois de quoi tu parles), mais clairement, il ne passera pas par mes rétines.

    Olrik, au programme ce soir : le Château de Cagliostro (en compagnie d’Olrik Jr et de force popcorns).

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