Kichiku (Yoshitaro Nomura – 1978)

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Ô violence suspends ton vol ! C’est un peu le souhait du spectateur durant toute la durée de l’Été du Démon.  Pas besoin d’imaginer et de représenter des tonnes de crimes pour être glaçant. Placer le spectateur dans l’attente du plus effroyable des crimes, un infanticide, suffit. Et quand en plus le film est porté par des acteurs endossant à la perfection l’habit de ce démon évoqué dans le titre, on devient très vite subjugué par l’ambiance étouffante de ce qu’il faut bien appeler un chef d’œuvre.

Réalisé quatre ans après le joli succès commercial du Vase de sable, L’Été du Démon est de nouveau une magistrale adaptation d’un roman de Seichô Matsumoto, roman qui fit sensation au moment de sa parution. L’histoire ? Elle tient du drame familial et psychologique. Regardez bien ce photogramme :

Nous sommes dans les premières secondes du film. Dans cette scène, trois enfants, deux garçons et une fille, jouent tranquillement et joyeusement dans leur maison. Ce sera le seul instant heureux du film. La mère, que l’on voit à l’arrière-plan, semble tracassée par quelque chose. À la fin de la scène, elle prend une décision : elle décide d’aller quelque part et ordonne à ses enfants de l’accompagner. C’est le début de l’intrigue, et par la même occasion la longue descente dans l’Enfer où l’on va rencontrer le « démon ».

En fait, cette mère sans époux est la maîtresse depuis 7 ans de Sokichi, un imprimeur avec lequel elle a eu ses trois enfants. Délaissée depuis quelque temps, sans ressources, elle décide de se rendre à son domicile pour lui demander des comptes. A-t-il le droit de les laisser ainsi, elle et leurs trois enfants, après une liaison de sept ans ? Et tant pis si sa femme se trouve dans les parages.

Justement, ça tombe mal, sa femme est là et subit de plein fouet une terrible humiliation. « Papa ! Papa ! », s’exclament spontanément les lardons dès qu’ils voient leur père.  Ambiance. La cellule familiale, déjà fragile avec cette histoire d’adultère de 7 ans, implose aussitôt. On commence gentiment par s’attabler autour d’une table pour essayer de discuter :

Les femmes ne tardent pas à perdre leur calme et à s’insulter, devant les enfants, mais aussi devant un homme aux abonnés absents. Filmée au ras des tatamis, alternant champ/contrechamp, la scène se situe à l’opposé de ces moments familiaux à la Ozu dans lesquels les petites péripéties du quotidien trouvent des solutions dans la discussion apaisée.

Arrive le tournant du film : la mère s’enfuit en laissant ses enfants derrière elle. À son amant et à son épouse de s’en occuper maintenant.

À certains égards, il y a du Vipère au Poing dans la première partie du film. Shima Iwashita, sublime dans son rôle d’Oume l’épouse bafouée, commence dès cet instant sa métamorphose en démon et elle n’est pas sans rappeler Folcoche. Quant au jeune garçon, Richii (joué par Hiroki Iwase, très convaincant dans la maturité et la détermination qu’il affiche), il apparaît d’emblée comme particulièrement mûr pour son âge et prompt à défier du regard sa marâtre.

Mais la comparaison avec Vipère au loin s’arrête là car Kikuchi va plus loin, beaucoup plus loin, dans la noirceur et la violence des relations entre les personnages. Shima Iwashita est ainsi bien loin d’Alice Sapritch lorsqu’elle jouait une Folcoche froide et grinçante. C’est une femme débordant de haine, haineuse, perpétuellement au bord de l’hystérie et de la violence incontrôlée. Petite galerie de différentes expressions :

Il y a évidemment une volonté de ne pas s’occuper de ces enfants d’une autre qui lui envoient à la face sa honte. « Ne pas s’en occuper » : ce sont ses paroles au début. Cependant,  très vite elle donne libre cours à sa haine et s’en occupe, mais à sa manière. Et là, sur le terrain des petites tracasseries, des petites mesquineries, elle bat largement Folcoche. Témoin de la dérive de cette famille, dans la même position finalement de l’unique employé de l’imprimerie qui a du mal à contenir son agacement, le spectateur ne se sent pas très à l’aise devant cette enfance partie pour être massacrée, tant psychologiquement que physiquement : jouets retrouvés à la poubelle, vigoureuses torgnoles distribuées à tout va, on ne rigole pas à la maison. Des cheveux qui sentent mauvais ? Une rasade de lessive sur la tronche lui apprendra à faire gaffe :

Et lorsque le cadet commet cette bêtise alors que la virago est à côté :

On grince véritablement des dents pour le bambin tant on sent que la folie d’Oume peut déraper dans l’irréparable. À noter ici que la bande originale de Yasushi Akutagawa, elle aussi remarquable (décidément!), n’est pas sans évoquer dans ces moments de terreur – le mot n’est pas trop fort – le  fameux thème des Dents de la mer sorti 3 ans plus tôt. Bref, quelques secondes après la bévue commise par le bambin inconscient, le spectateur assiste, impuissant, à cette punition :

« Tu as gâché la nourriture, eh bien tu vas tout manger ! Mange ! »

Et voir le bébé pleurer sans faire semblant donne évidemment à la scène une violence profondément scandaleuse. Il sera sauvé in extremis, pas par son père, toujours plus chiffe-molle que jamais, mais par son employé qui parlera quelques scènes plus tard de démissionner.

À ce moment du film,  Oume a déjà bien endossé son habit de démon, comme le montre du reste un dessin de Richii, dessin évidemment trouvé par la belle-mère et qui va piquer sa fureur :

« onibaba » (sorcière)

Le point de non retour sera amorcé par la sous-alimentation du bébé puis… par son meurtre camouflé en accident. Avec une conséquence logique : puisqu’on s’est débarrassé d’un enfant, pourquoi ne pas le faire avec les autres ?

« On » parce que le mari va lui aussi être tenté par le diable. Si la première partie était consacrée à l’hystérie meurtrière de l’épouse, la seconde va s’attarder sur le portrait de ce père qui n’a alors rien démontré si ce n’est une incapacité d’agir et à protéger ses enfants. Convaincu par son épouse qu’il leur faut se débarrasser des enfants, il va mettre le projet à exécution en se débarrassant de la petite fille grâce à une combine à la lâcheté nauséeuse.

Restera alors à se débarrasser de la forte tête, Richii. Tiraillé par les remords, Sokichi aura bien du mal à se trouver le « courage » nécessaire pour tuer son fils. Le film baigne alors dans une ambiance joliment méphistophélique. Tout se passe comme si une force maléfique se chargeait d’utiliser le hasard du quotidien pour distiller dans l’esprit de Sokichi une idée de moyen pour mettre à exécution son terrible projet. On en vient à se demander si le démon évoqué dans le titre ne serait pas une puissance installée dans le quotidien, puissance qui s’amuse à détraquer la mécanique familial.

Image saisissante de Riichi perdu dans ce quotidien

Bref, on croit qu’il va y arriver…  et puis non, au dernier moment son rôle de père le coupe dans son élan meurtrier, avant à nouveau d’endosser le costume de démon, le faisant étrangement ressembler à sa femme (dans une de ses tentatives, il essaye d’étouffer son fils et le forçant à manger un gâteau qu’il a farci de cyanure).

Ici il faudrait évoquer le motif du double. William Wilson de Poe, Le Horla de Maupassant, Shining de King pour ne citer qu’eux, à chaque fois c’est le même topo : classique de la littérature fantastique, le double est le concurrent, celui qui vous pompe l’air et dont il faut se débarrasser pour pouvoir continuer à vivre. Mais là où la relation père/fils est particulièrement intéressante dans Kichiku, c’est que l’on comprend, dans une scène de confession particuièrement émouvante, quelles sont les motivations cachées du père.

Je vais ici faire un effort : je vais ici éviter de spoiler, chose que je fais habituellement sans vergogne. Sachez juste que Ken Ogata – oui, je n’ai même pas précisé que le père était joué par le grand Ken Ogata, honte sur moi ! – touche alors au sublime dans sa composition d’un être passablement torturé. Sans cautionner évidemment ce qu’il s’apprête à faire, le spectateur ne peut être que comprendre, même un peu, ses motivations, et en faire un personnage bien distinct de la belle-mère. Et puisque j’évoque la performance d’Obata, je précise ici qu’il a obtenu pas moins de 5 récompenses en 1979 (dont le titre de meilleur acteur lors de l’équivalent japonais des Oscars) pour ce rôle.

Pour la fin, je ne dirai rien. Regardez juste ce photogramme :

Et demandez-vous si le père, juché tout en haut d’une vertigineuse falaise, va avoir la lâcheté de jeter son fils endormi dans le précipice.

J’ajouterai une chose pour finir : les dernières paroles prononcées par Riichi dans le film ont un admirable double sens qui ne m’ont pas qu’un peu noué la gorge. Et oui ! il est bon entre deux pinky violence de parfois se laisser aller aux sentiments, surtout lorsque l’on est face à un chef d’œuvre tel que Kichiku. Film de l’innocence massacrée par le monde des adultes, mais paradoxalement aussi film sublime sur la paternité, il est difficile de trouver plus poignant sur ces thèmes, et ce n’est pas un mauvais remake de Noboru Tanaka avec Takeshi Kitano qui y sera parvenu. Il est des œuvres intouchables, foutons-leur la paix.

Film dispo pour quelques malheureux euros chez Wildside, dans une copie irréprochable.

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