L’écoute de cet album m’a rappelé une anecdote concernant Lester Bangs, le grand critique rock américain. On raconte qu’il avait l’habitude, quand il allait chez des amis, de fouiner dans leur discothèque afin de voir si la face B de White Light / White Heat, deuxième album du Velvet Underground, montrait des signes d’usure ou, au contraire, était immaculée. Dans ce dernier cas, il se foutait en rogne, insultait les propriétaires qui avait bien peu utilisé le disque, et partait en claquant la porte. C’était un moyen de séparer le bon grain de l’ivraie pour le moins original, mais un peu injuste : Cette fameuse face B possède en effet un morceau intitulé Sister Ray, long de 17 minutes et du genre à faire saigner les oreilles.

Lester Bangs, après avoir écouté dix fois de suite Sister Ray.

Quel rapport avec Osorezan, deuxième album – aussi – de la formation Geinoh Yamashirogumi (1) ? Tout simplement parce que le morceau éponyme que l’on y trouve peut aussi être vu comme une sorte d’épreuve musicale qui peut,  si vous n’êtes pas dans la bonne disposition, vous crisper un tantinet, voire vous mettre les nerfs à fleurs de peau (2).

Qu’a de particulier ce morceau ? Disons que comme pour Sister Ray, il peut vous donner

l’impression de faire un voyage. Mais si le morceau du Velvet vous fait plonger dans l’univers de la Factory aux côté d’Andy Warhol, de Gerard Malanga et, allons-y, de Yayoi Kusama, le

La rivière Sanzu

tout agrémenté de force drogues, alcools et de baise, le voyage proposé par le Yamashirgumi est moins folklorique.  Osorezan, c’est-à-dire la montagne de la peur. C’est un massif volcanique qui existe réellement, situé dans la préfecture d’Aomori. Des pèlerins s’y rendent pour communiquer avec les défunts. La montagne est bordée par le sinistre lac Usuri-ko, lequel est assimilé dans la mythologie à la rivière Sanzu, l’équivalent japonais du Styx. On pense à notre Enfer, mais ce lieu serait plutôt l’équivalent bouddhique du Purgatoire. Cette montagne est un lieu de transition dans lequel les âmes des défunts vont s’acheminer soit vers le Paradis, soit vers l’Enfer.

Dès les premières secondes vous êtes prévenus : les minutes qui vont suivre ne vont pas chercher à vous mettre à l’aise. Un hurlement vous déchire en effet les tympans sans prévenir, et il est difficile d’en définir la cause. La terreur ? Peut-être. La folie ? Sans doute. On a l’impression qu’un personnage féminin, un peu comme les personnages d’Arthur Machen, se trouve brutalement devant quelque chose d’abominable, d’indicible. La santé mentale en a pris un coup et le silence qui suit semble suggérer un évanouissement. On peut aussi se demander si ce hurlement n’indique pas tout simplement que le personnage passe de vie à trépas. Dans tous les cas, il reprend ses esprits, perçoit des percussions sourdes, puis des chants tribaux pas franchement rassurants. On a l’impression d’être pris au piège dans une sorte de messe noire. Mais l’initiation commence, un crescendo enveloppe, prépare la victime à une extase, plus ou moins charnelle comme le suggèrent certains cris. Les démons ont-ils mis la main sur leur victime ? On songe un peu à la copulation monstrueuse de Mia Farrow dans Rosemary’s Baby. Puis arrive un nouveau moment d’accalmie, avant que reprenne le voyage, mais cette fois-ci plus aérien. Les ténèbres de cette montagne de la peur ont été apprivoisées, ou plutôt, l’âme de la femme a peut-être été choisie pour rejoindre les âmes du Paradis. Un somptueux chœur s’élève et psalmodie une mélodie minimaliste et envoûtante. Le tout peu à peu enveloppée d’une ambiance  à la Pink Floyd. Les aficionados de ce groupe serait bien ingrat de faire la fine bouche devant ce passage instrumental planant à souhait et qui dure six bonnes minutes. En en viendrait à oublier l’ambiance glauque du début… n’étaient ces cris tribaux qui reprennent et, un peu comme le  Requiem d’Akira mais de manière beaucoup plus agressive, montent en puissance et fusionnent en une orgie musicale hystérique. On doute alors : Paradis ? Enfer ? Qu’importe, la montagne a fait son travail. Une nouvelle âme est partie, la montagne de la peur retrouve le calme avant d’en accueillir une nouvelle.

Vous reprendrez bien un petit coup d’Akira ?

Les Geinoh Yamashirogumi interprétant « Kaneda ».

(1) Cette formation, créée en 1974 par Shoji Yamashiro, présente la particularité d’être constituée de plusieurs centaines de musiciens qui ne sont pas professionnels. Ils viennent de différents horizons : avocat, banquier, commerçant, médecin,etc. Leur point commun est un goût prononcé pour les musiques ethniques et un mélange des genres. Percussions africaines, kecak balinais (vidéo à voir absolument si vous ne connaissez pas), chants bouddhistes, folklore traditionnel russe, je m’arrête là car l’on a dénombré plus de quatre-vingts styles différents. Leur œuvre la plus célèbre est la bande originale d’ Akira.

(2) J’ai d’ailleurs testé avec des amis durant une partie de coinche. Grimaces, soupirs, supplications pour changer de musique, rien n’y a fait : j’ai tenu bon, moi la musique ne me dérangeait pas… et j’ai du coup gagné plusieurs parties. Merci les Geinoh Yamashirogumi !

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