Le statisme hiératique avant la tempête

Harakiri (Seppuku)
Masaki Kobayashi – 1962

En revoyant Harakiri, je me suis rappelé certains passages de Musashi, le roman d’Eiji Yoshikawa, notamment celui où Miyamoto tue impitoyablement plusieurs dizaines d’adversaires du clan Yoshioka. Pour eux, ce ne devait être qu’une formalité. Pensez, à plus de cinquante contre un seul adversaire ! Pas de chance, Musashi arrive bien avant eux pour observer le lieu choisi et opter pour une stratégie martiale de bête traquée qui décide de se rebiffer. Ce qui m’avait frappé, c’étaient les insultes des hommes de Yoshioka, traitant Musashi de « lâche », d’« épéiste sans honneur ». Voilà des mecs qui trouvent normal de venir à une confrontation à cinquante (peut-être même plus, je ne me souviens plus du nombre) contre un et qui, voyant que ce « un » décide de vendre chèrement sa peau en choisissant une stratégie façon John Rambo qu’ils ne maîtrisent pas, décident d’inverser les valeurs, d’inverser les concepts de courage et de lâcheté !

Cette manière de lever le voile pour observer la pourriture au sein du bushidô, d’un monde de samouraïs obsédé par les apparences de vertu plutôt que par la recherche de vertu, Kobayashi entreprend de faire de même avec son personnage de Tsugumo qui, comme Musashi, est une sorte de miroir critique de ce monde féodal. Comme lui, son existence va susciter la haine et va sembler tellement insupportable qu’elle justifiera une violence collective déguisée en honneur (il y a la scène finale mais aussi une autre scène avant où l’intendant donne l’ordre à ses hommes de tuer Tsugumo).

Après, le but et les armes des deux ronins seront différentes. Musashi est dans le pragmatisme stratégique et guerrier dans le but de survivre. Lui, rien à battre de leur conception de l’honneur, ce qu’il veut, c’est imposer sa voie du sabre, et survivre. Pour Tsugumo, c’est différent. Il utilise le rituel du seppuku et le langage de l’honneur afin d’en démontrer son imposture. Il ne s’agira pas de survivre, mais pour ainsi dire de cracher sur cette falsification du bushidô qu’ils incarnent et, plus prosaïquement, de repousser au maximum le moment du suicide en tuant le plus grand nombre d’adversaires. Avant ce climax, il ne faut pas oublier non plus le geste symbolique du coupage du chonmage, le petit chignon symbole de l’appartenance d’un homme au rang de samouraï. En vainquant les trois hommes responsables de l’horrible harakiri de son beau-fils, il les laisse en vie mais leur prend leur chonmage, manière de leur dire : « Votre honneur est vide, je vous le prends. » Succinct, mais efficace. Un bon préambule avant de se livrer au rituel du seppuku et d’utiliser l’arme du langage pour, de flashback en flashback, démontrer, de sous-entendus en remarques teintées d’ironie, le déshonneur du clan.

Et là, on touche à la maestria de cette mise en scène qui, deux heures durant, donne au film une aura de funeste tragédie, avec la voix d’outre-tombe de Nakadai qui emplit l’espace, les gros plans donnant un effet Leone avant la lettre, le jeu sur les formes géométriques, les discrets travellings contribuant à spectaculariser un seppuku qui normalement devrait être bref, mais qui dans ce cas précis s’étend de longues minutes et plonge le spectateur dans un huis clos statique où la parole constituera un long prélude au déchaînement des armes. Le massacre aura beaucoup moins d’ampleur que celui causé par Musashi. Il n’empêche, par sa stylisation, les postures théâtrales de Tsugumo, il touche lui aussi à la grandeur et conclut de sublime manière ce film tout de hiératisme.

9/10

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