La Femme des sables (Suna no onna)
Hiroshi Teshigahara – 1964
Je pensais l’avoir vu, mais en fait non, car si cela avait été le cas, j’en aurais gardé une image vive tant il est impossible d’oublier cette fable allégorique sur le mythe de Sisyphe, formellement sublime, concurrençant sérieusement Lawrence d’Arabie pour ce qui est de magnifier le sable sur pellicule.
Le film commence avec un générique explicite sur ce qui va constituer le cœur de son sujet. Les noms du casting sont accompagnés d’empreintes digitales et de coups de hanko, ce tampon que tout japonais possède pour signer des documents administratifs. Nous sommes dans une société où tout est fliqué, rien ne peut échapper au système. Le personnage principal du film, lui, en est parfaitement conscient et sans doute trouve-t-il dans sa quête d’insectes (il est entomologiste), un dérivatif pour trouver un peu de liberté. Reste que cette liberté, il n’en a plus longtemps à profiter puisque, alors qu’il cherche des spécimens pour sa collection dans un endroit désertique, il tombe dans le piège d’une étrange communauté qui le fait descendre dans un trou où se trouve une bicoque vermoulue habitée par une (jolie) femme. Il aura beau supplier, il ne pourra en sortir. Piégé pour tenir compagnie à cette femme dont le travail est de charrier du sable pour qu’il soit remonté hors du trou et vendu par la communauté, il va se plier à ce destin absurde, ou plutôt feindre de s’y plier en pelletant du sable tout en cherchant un moyen de s’enfuir.
Seulement, cette fuite, si elle est théoriquement – et même sur le plan pratique – possible, elle n’a d’un autre côté rien d’évident. Car cet homme qui, au début du film, peste intérieurement sur l’état de fait sociétal introduit par le générique, va peut-être s’accommoder intérieurement de ce traquenard qui le coupe de la société. Mais dans le même temps, ne fait-il pas partie d’une société dans la société, avec ce travail qui l’inclut à ce « syndicat » (on n’aura aucune indication géographique qui pourrait désigner un village auquel appartiennent les individus alentours, c’est « le syndicat », un peu comme « le château » dans le roman de Kafka – auquel le film peut faire penser) ? Car il a beau faire partie de cette communauté, le film montre comment à la longue il s’accommode de ce travail de Sisyphe (ici un parallèle serait à faire avec Camus). Dès lors cette maison à demi ensablée devient-elle le symbole d’une vie ordinaire, celui d’un homme avec un toit, un travail, une femme et tout un décorum (on aperçoit même dans le salon un objet grossier qui évoque un poste de télé) qui donne un semblant de sens et qui permet d’échapper au poids du temps (là aussi, symboliquement, le trou dans lequel se trouve la maison évoque la partie supérieur d’un sablier).
La différence avec son statut antérieur est que là, il est devenu un homme insecte sans nom. Stimulé par l’idée d’être un entomologiste qui donnera son nom à un insecte qu’il découvrirait, il ne pourra même pas le transmettre à son enfant (sa compagne fera une fausse couche). Malgré tout, est-il malheureux pour autant ? Ce sera au spectateur de méditer là-dessus, hanté qu’il ne manquera pas d’être par la beauté des images et la musique de Toru Takemitsu qui, à l’image du sable envahissant, s’insinue régulièrement sans prévenir, à la fois obsédante et fascinante.
9/10











