Rage against the beautiful

Mishima : A Life in Four Chapters
Paul Schrader – 1985

Indéniablement, si on ne devait garder qu’un film scénarisé par Paul Schrader, ce serait Taxi Driver. Et si on ne devait en garder qu’un réalisé par lui, ce serait Mishima – une vie en quatre chapitres. À une époque où il n’y a jamais eu autant de biopics, biopics pas forcément mauvais mais plus ou moins standardisés dans leur forme et leur contenu, il est bon de se (re)plonger dans ce film qui apparaît aujourd’hui comme une œuvre biographique à la fois ambitieuse formellement et audacieuse dans sa volonté de bien rendre compte de la vie de Mishima.

Dès les premières minutes, on est saisi par ce qui va constituer l’essence du film deux heures durant, à savoir une parfaite association entre la photographie de John Bailey, la narration originale imaginée par Schrader, les décors d’Eiko Ishioka et la merveilleuse partition de Philip Glass. Pour Schrader, le choix de faire appel aux services de ce dernier pour le film avait sonné comme une évidence. A cette époque, Glass avait déjà composé ses impressionnants opéras biographiques (Einstein on the Beach, Satyagraha, Akhnaten). Après les vies d’Einstein, de Gandhi et d’Akhénaton, il n’y avait qu’à lui soumettre l’idée d’illustrer musicalement la vie de Mishima, personnalité complexe s’il en fût, d’abord enfant bègue, adolescent rêvant de beauté, jeune homme malingre complexé par son corps, puis brutalement romancier de renom a tendance bodybuildée et homosexuelle, enfin kamikaze patriotique qui se fait seppuku lors de la prise d’otages tragi-comique du QG du ministère de la défense. Bref un artiste aux visages multiples, comme autant de rôles pour faire de sa vie un théâtre perpétuel.

Le rideau se lève accompagné du morceau « opening », lent crescendo accompagnant un paysage de soleil couchant. Couchant ? On scrute le soleil à l’horizon et on s’aperçoit qu’en fait, non, c’est d’un soleil levant qu’il s’agit. On aurait tort d’y voir une iconographie de carte postale renvoyant au symbole du Japon. Ce soleil levant, c’est d’abord celui du génie littéraire de Mishima, astre qui durant quarante-cinq années ans va tout irradier avant de s’éclipser dans un long purgatoire chez ses compatriotes – il est des lumières aveuglantes dont on a du mal à se remettre. Le soleil incarne aussi un tournant dans la vie de Mishima qui a passé quasi toute son enfance sans vraiment le voir, surprotégé qu’il était par sa grand-mère maladive. On sait que c’est lors d’un voyage en Grèce que Mishima redécouvrit l’astre et en fit le symbole d’une renaissance qui allait s’accompagner d’un culte du corps. Mais ce soleil lors de cette ouverture, environné de couleurs dont on ne peut dire au début si elles sont liées à l’aurore ou à la fin de journée, a tout de même un je ne sais quoi de crépusculaire, de maudit. Et si l’on se prend à relier l’astre au Japon, la scène d’ouverture s’amplifie d’une dimension critique à l’égard du Japon, coupable aux yeux de Mishima d’être déconnecté du lustre d’antan lié au bushido.

On peut dès lors comprendre pourquoi le film a été parfaitement antipathique à l’extrême droite japonaise qui a alors fait pression pour que le film reste invisible sur le sol japonais. On peut désormais acheter le blu ray Criterion sur le Amazon japonais mais on ne dirait pas que les éditeurs japonais se soient bousculés pour faire leur propre édition. D’autres réalisateurs s’y sont mis depuis. Enfin, « d’autres », le pluriel reste à voir car au-delà de Wakamatsu et de son 11.25: The Day He Chose His Own Fate (en 2012), je n’ai pas vraiment l’impression qu’il y ait eu pléthore de réalisateurs à s’être risqués à adapter la vie de Mishima. Mishima reste encore une figure sombre de l’histoire du Japon, sans doute  une icône culturelle mais une icône déviante qu’on aimerait oublier, très loin d’un « trésor national » digne de ce nom. Pour bien saisir le traumatisme lié à cette icône, il faut savoir qu’Eiko Ishioka elle-même a hésité avant de rejoindre l’équipe de Schrader tant Mishima lui était quelqu’un de parfaitement risible et antipathique, et Ken Takakura, d’abord intéressé à l’idée d’incarner l’écrivain (là, on se prend à rêver, Takakura dans le rôle de Mishima !) a finalement jeté l’éponge devant le risque d’un tel rôle.

Aussi, pour revenir au film de Schrader, quand après cette scène d’ouverture on assiste aux préparatifs méticuleux et que la musique de Glass nous fait ressentir comme déterminés (cf. le morceau très martial November 25 : the morning), on peut imaginer tout le malaise des organisateurs du Festival du Film International de Tokyo, en 1985, qui ont dû se dire : « oh non ! On avait pourtant presque oublié cette époque et ce malade ! On ne va pas imposer ça à nos spectateurs ! ». Aussi le film fut-il retiré de la programmation.

Et c’est bien dommage, assez niais en fait, tant le film se veut avant tout comme une ode à la formation d’un génie créatif. Structuré en quatre chapitres (Beauté ; Art ; Action ; Harmonie du stylo et de l’épée), le film relate alterne trois strates narratives : le récit du coup d’état, des flashbacks racontant des moments importants de la vie de Mishima, enfin des adaptations d’oeuvres romanesques de Mishima. A l’image du pathétique coup d’état suicidaire, tout est suraccentué dans la mise en scène, donnant ainsi l’impression que Mishima s’est tout le temps perçu comme un des personnages de ses romans. Schrader utilise le noir et blanc pour ces flash-backs biographiques, le premier étant un retour à l’enfance de Mishima, alors enlevé et élevé par sa grand-mère pour le protéger d’une mère pas encore disposée à l’élever convenablement, et affublé d’un bégaiement dont il mettra des années à s’affranchir. En termes de mises en scène, le noir et blanc limite l’outrance, l’accentuation, et pourtant, de par des cadrages au cordeau il s’en dégage déjà un esthétisme dépouillé qui présente le quotidien du jeune Mishima comme le berceau idéal pour favoriser un processus créatif.

Ce dernier déboule sans crier gare à l’écran à travers l’insertion de courtes adaptations d’extraits de romans, le premier étant le Temple du Pavillon d’or :

… le second la Maison de Kyoko :

… le troisième Chevaux échappés :

Bien sûr, ce n’est pas stricto sensu un matériel biographique. Et pourtant ces extraits permettent à chaque fois de suggérer, d’éclairer, de dresser des passerelles entre les personnages et l’évolution intérieure de Mishima, le point de départ étant la découverte du théâtre Kabuki grâce à la grand-mère de Mishima. Découverte fondatrice d’un univers baroque bourré de fantasmes qui va dès lors transformer la vie de Mishima en un vaste théâtre où vie réelle et vie fantasmée s’inspireront mutuellement. Que la chronologie de ces œuvres soient raccord avec telle ou telle étape de l’évolution de Mishima importe peu. Je pense que le connaisseur de son œuvre appréciera le travail de sélection des œuvres qui permet de livrer un portrait somme toute complet de l’homme Mishima, d’autant qu’un certain nombre de passages biographiques en noir et blanc, accompagnés de la voix de Ken Ogata lisant des passages de Confessions d’un masque (roman largement autobiographique) sont là pour éclairer les inserts romanesques et leur pertinence avec l’évolution de Mishima.

Témoin le segment « La Maison de Kyoko » dans lequel un personnage de jeune homme (qui n’est donc pas Mishima mais qui suggère qu’une passerelle peut être établie avec lui) fait son apprentissage de l’érotisme, d’abord avec une petite amie…

Le choix de Setsuko Karasuma pour le rôle est un bon choix. D’abord parce qu’elle flatte la vue du spectateur (gasp!), ensuite parce que ce corps très sensuel apparaît comme la première étape d’une quête de la sexualité. C’est la plus ordinaire, la plus primitive, la plus adolescente finalement : une fille avec si possible plein de courbes.

… puis par une cougar aimant les jeux pervers :

Reisen Ri, moins voluptueuse mais terriblement élégante, vivant dans une sorte d’écrin dévoué aux plaisirs de la chair un peu déviants, apprendra à son giton le plaisir et la beauté qu’il peut y avoir à malmener un beau corps.

A ces deux scènes, Schrader enchaîne avec la fièvre du culturisme qu’à connu Mishima…

… mais aussi le goût de la mise en scène de soi, mise en scène parfois héroïque, parfois morbide comme cette photographie connue représentant Mishima dans la pose du Saint Sébastien de Guido Reni (peinture qui fascina le Mishima enfant et lui procura ses premiers émois masturbatoires) :

Présenté ainsi, on pourrait croire que Schrader adopte un ton un peu didactique, un peu forcé. Ça le serait avec une mise en scène plus conventionnelle. Mais portée par le chatoiement des décors d’Ishioka et la musique de Glass, elle fait oublier cet aspect au spectateur en essayant (et à mon avis en réussissant) de lui faire connaître la même expérience qui a saisi le jeune bègue du Temple du Pavillon d’or (ou de Mishima quand il découvre le Kabuki avec sa grand-mère), à savoir l’expérience du Beau.

Plus de trente ans après sa sortie, Mishima paraît-il toujours aussi réussi dans sa beauté, n’est-il pas devenu un peu kitsch ? Etant donné que Mishima a lui aussi fait preuve de kitsch dans sa vie (cf. son horrible maison qu’il s’est fait construire ou les mirifiques uniformes de sa garde rapprochée), je dirais que ce n’est pas un problème. Mais je trouve que Mishima a bien traversé les décennies pour rester une œuvre forte et unique dans le genre du biopic. C’était l’époque où Coppola et Georges Lucas lâchaient volontiers des sous pour produire des œuvres intéressantes. Dommage qu’aucun éditeur en France ne se soit encore manifesté pour proposer une édition blu ray du même niveau que l’édition Criterion.

8,5/10

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