Dawn of the Felines (Kazuya Shiraishi – 2017)

Joies et tristesses de Masako, Rie et Yui, trois prostituées travaillant du côté d’Ikebukuro. Un jour, elles rencontrent chacune de leur côté un client qui va peut-être faire basculer, en bien ou en mal, leur fragile existence…

牝猫たち (Mesunekotachi)

Dernier film à visionner de l’opération Roman Porno Reboot et comme quoi il ne sert à rien de désespérer puisque je termine le cycle avec deux bonnes surprises (voir l’article précédent sur Aroused by Gymnopedies). Dawn of the Felines est un hommage au film de Noboru Tanaka, Night of the Felines, film réputé pour avoir eu une approche réaliste de la prostitution. Approche réaliste à la sauce 70’s, comprenez avec une galerie de personnages hauts en couleur tirant volontiers l’ambiance du côté de la comédie (aspect qui dans ce cru Roman Porno Reboot a plutôt été représenté par Wet Woman in the wind).

L’aspect comédie sera très discret, pour ne pas dire absent, dans cette nouvelle version de Shiraishi. Et pour le réalisme, on l’aura  surtout à travers la psychologie des trois prostituées, femmes ayant toutes un problème (un enfant non désiré à gérer, une incapacité à avoir un enfant, un mari infidèle…) donnant à leur existence un goût doux amer. Une nouvelle fois, le choix des actrices n’a pas été salopé et l’on peut affirmer que c’est bien là la principale réussite du Roman Porno Reboot, avoir su proposer un éventail d’actrices à la fois séduisantes et capables d’incarner leurs rôles de manière convaincante.

Rie, Masako et Yui

Sinon, le réalisme ne sera pas à chercher du côté d’une certaine crudité inhérente à leur métier. Le cas de Yui mis à part, les scènes ne cherchent pas à montrer un quotidien cloaqueux et anti-érotique au possible, avec des clients libidineux sentant la sueur et le foutre à dix mètres à la ronde. Non que les quelques clients que rencontrent les personnages soient des prix de beauté. Mais cela donne lieu à des scènes filmées avec retenue et desquelles se dégage un érotisme maladroit et pudique. Inutile de chercher ici une science de cadrage  pour mettre en valeur les positions et les courbes. C’est filmé avec les pieds, ou plutôt à l’épaule, et cadrant au plus près, très loin d’une certaine approche stylisée du roman porno, visant à magnifier le potentiel érotique des corps.

Le client de Rie : un veuf mélancolique. La relation donne lieu à des scènes touchantes montrant finalement assez peu de chose des ébats.

De même, lorsque la caméra suit une des héroïnes errant dans les rues de Kabukicho, c’est du garanti 100% filmé à l’épaule et sans stabilisateur, donnant aux scènes ce que l’on pourrait appeler un « réalisme déambulatoire ». Mais à côté de cet aspect, on trouvera aussi une approche plus onirique : les couleurs sont crues, et Shiraishi pousse très loin l’utilisation du flare dans les scènes nocturnes, transformant Kabukicho en un univers quasi féérique :

Il est alors tentant de voir Dawn of the Felines comme un film aussi bien réaliste que participant au conte de fées, les trois protagonistes devenant des Cendrillons rêvant de trouver leur prince charmant, ou rêvant de gloire en participant à un bal. En fait de bal, Masako et Rie auront moins l’occasion de valser que de participer à une performance de shibari :

Mais les lumières braquées sur elle auront au moins fait oublier pour un temps la morosité de leur situation. Quant à Yui, le fait qu’elle ait déjà un enfant (chose impensable pour une héroïne de conte de fées) ruine d’emblée ses plans de se dégoter un prince. Elle constitue un étrange mélange, entre Cendrillon et la marâtre pouvant causer du mal à l’enfant dont elle a la charge (son petit garçon est couvert d’ecchymoses). Miraculeusement, elle saura basculer du côté de Cendrillon lorsque son prince l’emmènera dans une chambre magique d’où ils sortiront avec l’envie d’être désormais ensemble, avec l’acceptation totale du petit garçon qui n’est dès lors plus un fardeau.

Le petit garçon, Kenta, qui en bon Petit Poucet fera à un moment sa fugue.

Evidemment, le spectateur est sceptique sur l’issue positive de l’histoire de Yui, l’homme faisant battre son petit cœur d’ex-prostituée n’étant pas particulièrement rassurant. De même pour Masako. Alors qu’elle attend sur le trottoir, n’espérant plus rien (elle se trouve alors au chômage car son mac a décidé d’arrêter son agence), elle voit s’arrêter à côté d’elle un curieux carrosse :

Le conducteur qui en sort est un bien étrange prince charmant. Il s’agit en fait d’un personnage apparaissant plus tôt dans le film, personnage qui avait le don d’exaspérer par ses questions indiscrètes les trois héroïnes. Masako décidera de le suivre et de monter dans son fourgon pour de nouvelles aventures. Dans l’ultime plan, on voit le fourgon emprunter une voie mais la présence à droite du plan d’un sens interdit (même s’il concerne la voie hors champ se trouvant à droite) laisse une curieuse impression. Le jeune couple fonce-t-il vers un avenir tragique ? ou au contraire file-t-il vers un destin plus radieux car anti-conformiste (le jeune homme, faisant penser à un personnage échappé d’un film de Sion Sono, semble l’être) ? Le spectateur n’aura pas la réponse et ce sera pas plus mal car cela permettra de conclure joliment le cycle Roman Porno Reboot en faisant le lien avec quantité de films de l’âge d’or du roman porno dans lesquels le sexe est présenté ni comme une fatalité, ni comme un Graal indispensable pour connaître le bonheur. Il est juste à l’image de la vie, source de joie ou de tristesse, de moments d’allégresse ou de moments d’infortune.

Sur ce, c’est le moment de faire un petit palmarès récapitulatif des cinq films constituant l’opération Roman Porno Reboot :

1- Aroused by Gymnopedies

2- Dawn of the Felines

3- White Lily

4- Antiporno

5- Wet Woman in the Wind

Si le bilan est mitigé avec de vraies déceptions (le Sono surtout), impossible de ne pas avoir envie de connaître une deuxième déclinaison de ce reboot tant l’interprétation et la mise en scène ont eu une tenue certaine. Pour l’intérêt, ç’a été plus fluctuant, mais on ne peut nier une volonté de proposer des oeuvres avec suffisamment de différences entre elles pour permettre une grande variété dans les approches.

Lien pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Solve : *
6 + 28 =