Tokyo Tribe (Sion Sono – 2014)

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Il y a peu encore je frétillais d’impatience à l’idée de voir un nouveau Sono. Cela a bien changé depuis tant la désagréable impression que le gus se lovait dans un système utilisant la recette miraculeuse de Love Exposure ad nauseam. Etrange paradoxe d’un réalisateur ayant commencé avec le collectif Tokyo Ga Ga et son esthétique foutraque repousse-bourgeois, et se complaisant actuellement dans des grosses productions survitaminées dont les reproductions à l’envi de certains motifs finirait presque par faire croire à un certain cynisme. Très « Vous avez aimé Love Exposure ? Pas de problème les gogos, m’en vais vous coller dans les mirettes ma rasade semestrielle ! » Et les festivals de s’enthousiasmer sur le Sono du moment tout comme des hordes de fans pour qui, du moment qu’il y a de l’hystérie, de la violence, des petits culs et Yura Yura Teikoku, c’est forcément y’a bon !

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Exemple de plan « y’a bon »

Bon, vous le savez, sur Bulles de Japon, les petits culs, a priori on n’a rien contre. Je dirais même que c’est l’ingrédient qui nous amènerait à penser qu’un film a d’emblée le minimum d’intérêt requis pour être digne d’être regardé. Après, voilà, Tokyo Tribe, adapté d’un manga de Santa Inoue, ça va être aussi des casquettes ridicules, des sneakers aux couleurs toxiques, des grosses chaînes en or qui brille que même Venderdendur dans Candide n’aurait osé refourguer aux parents du nègre de Surinam de peu de se faire foutre de sa gueule. Et du rap. Beaucoup de rap. Des tonnes de rap. Et quand on a comme moi des références en la matière qui ne vont pas plus loin que Grandmaster Flash, on se dit que le visionnage va se transformer en un gangbang sensoriel qui va forcément mal se passer. Bref vous l’aurez compris, Tokyo Tribe, j’y suis allé un peu à reculons. Et les premières minutes ont d’emblée réactivé les pires craintes concernant un système Sono prônant le divertissement comme unique valeur, balayant ainsi les réserves que l’esthète de base pourrait avoir. On imagine d’ailleurs ce que pourrait donner un dialogue entre icelui et un fan de sono :

– Ça cabotine comme c’est pas permis !

– C’est fait exprès voyons !

– L’intrigue est confuse, on n’y comprend rien !

– C’est ça qui est fun !

– Putain ! Toujours de la musique et du mouvement, jamais de temps mort !

– C’est Sono mec !

– Bordel ! Kokone Sasaki elle est trop bonne !

Oups, excusez la dernière réplique qui a débordé ma pensée au moment de taper la ligne : Kokone Sasaki, indeed, est effectivement trop bonne, mais ça on le savait déjà.

Bref ce dernier point mis à part, j’ai très vite eu l’impression que j’allais me faire aussi chier qu’un troisième d’insertion à un colloque sur Joyce. Comme pour Why don’t you play in hell ?, il y avait cette impression d’assister à un Love Exposure puissance 10, un film jouant la carte du baroque à outrance, une négation de l’intrigue et de la profondeur de ses personnages au profit d’un personnage d’un type particulier, la forme, rien que la forme de l’auteur. Un style virevoltant et impressionnant par son énergie et son absence de temps mort, certes, mais style déjà vu et donnant l’impression de ne pouvoir se renouveler autrement qu’en montant d’un cran en folie furieuse.

Et pourtant (coup de théâtre !), c’est justement ce cran supplémentaire qui, contre toute attente, a fini par lever en moi une once d’intérêt (fin de la première heure), par dessiner un large sourire de plaisir (fin de l’heure et demie) et par m’envoyer me pieuter avec le sentiment de n’avoir pas perdu mon temps, et même avec l’envie d’y retourner un de ces quatre. C’est que tout bien pesé, le projet de Sono est quand même sacrément couillu :

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Pensez, un opéra hip hop ! A priori risqué. A priori voué à se vautrer dans le ridicule. Eh bien Sono contourne le problème en jouant justement à fond les manettes la carte du ridicule décomplexé. Le film est bourré de personnages (la grand-mère DJ) et d’inventions en tous genres (la bagnole munie de chandeliers). On peut les prendre de haut au début mais à la longue, difficile de ne pas rendre les armes devant un tel foisonnement de tous les instants. Conjugué à ce sens du montage qui ne vous laisse pas le moindre instant de répit pour aller chercher une boisson au frigo, on finit un peu dans le peau de Malcolm Mac Dowell dans Orange Mécanique, bel et bien scotché face à l’écran, à la différence que l’on n’a pas des nausées mais comme qui dirait comme un petit frisson de plaisir devant ce mauvais goût hyperbolique, ces bastons dantesques et ces magnifiques petites culottes.

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Ah ! N’oublions pas non plus le pouvoir du bikini !

Guérir le mal par le mal, vaincre le ridicule par un ridicule aux stéroïdes. Pour vous donner une idée, Tokyo Tribe, c’est un peu Gaspar Noé qui fait l’amour à Pouf Daddy tout en regardant un film de Jacques Demy. Et peut-être même en lisant aussi une pièce de Shakespeare. Car s’il y avait quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark, il y a bel et bien la même chose dans la famille Bubba (rien à voir avec la chanson de Chantal Goya), famille dégénérée s’il en est qui a certes le mérite de remplir le quota gros seins du film avec Mika Kano :

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Cachez ces mains que je ne saurais voir.

… mais dont les frasques des différents protagonistes, entre un père incontrôlable et un fils amateur de meubles humains ne sont pas sans donner un côté Tour de Nesle à l’ensemble. Ajoutons une rivalité fratricide (entre Kaï et Mera), un frère spirituel assassiné qu’il va falloir venger (Terra) ou encore une princesse d’un autre clan malencontreusement violée (Sunmi par Tera) et on se retrouve peut-être pas avec une anthologie du répertoire tragique européen mais enfin un échantillon de motifs qui donne cet aspect opéra tragique et qui, conjugué à l’esthétique hip hop du film, n’est pas sans créer un savoureux choc des cultures.

Bref, vous l’aurez compris, contre toute attente et malgré un début d’article mal barré, j’ai plutôt aimé Tokyo Tribe même si je reste prudent quant à un éventuel revisionnage dans les années à venir. Comme les personnages du film, j’aimerais pourvoir dire « Tokyo Tribe never ever die » mais pour le moment je me contenterais d’un sage…

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« panties never ever die »

7/10

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14 Commentaires

  1. Comme son prédécesseur, j’ai trouvé ce film terriblement vide et terriblement bruyant (épuisant même).

    Ceci dit, je reconnais un gros travail sur la forme (et les charmes indéniables de Kokone Sasaki et Nana Seino) qui fait mieux passer la pilule.

    Mais j’attendais autre chose de Sono qu’une carrière de Takashi Miike bis (en moins flemmard et plus virtuose ceci dit).

  2. « Comme son prédécesseur, j’ai trouvé ce film terriblement vide et terriblement bruyant (épuisant même). »
    Autant c’est ce que j’ai ressenti dans Why don’t, autant ce mélange improbable de hip hop, de manga et d’opéra m’a aidé à fermer les yeux sur le vide de personnages. Il faut bien dire que ceux-ci s’agitent comme des pantins frénétiques et que l’empathie pour eux y est impossible mais au bout du compte ça ne m’a pas gêné plus que cela.

    « Mais j’attendais autre chose de Sono qu’une carrière de Takashi Miike bis (en moins flemmard et plus virtuose ceci dit). »
    Oui, tu fais bien de préciser car les bisseries de Miike peuvent pour le coup être totalement irregardables. En tout cas on attend de Sono un tournant, une oeuvre de rupture. Après, est-qu’il en a l’envie…

    « (et les charmes indéniables de Kokone Sasaki et Nana Seino)  »
    On regrette d’ailleurs que le personnage de Kokone Sasaki apparaisse juste le temps d’une scène. ^^

  3. Mais qui à part Ishii et Sono pour bien « utiliser » cette merveille qu’est Kokone Sasaki ?

    Je regrette la mort des pinku eigas quand je vois ça…

    Sinon, l’ami Sono a annoncé 6 projets pour 2015… Une boulimie qui ne me rassure pas. Et conforte ma comparaison avec Miike.

    • C’est justement aujourd’hui que sort au Japon un film avec la môme Sasaki. Une comédie avec un rôle moins dénudé mais plus joué, faut voir.
      https://www.youtube.com/watch?v=OgwgT3zBZP4

      6 projets ? J’en étais resté à 3. Il est clairement cinglé, je serais maqué à Megumi, je passerais un peu plus de temps à la maison et moins sur les plateaux de tournage.

  4. 6 annoncés, mais sans tous les détails. Ce qu’on sait :

    – 1 téléfilm qui fait suite à son drama « Minna ! Esper Dayo ! »
    – « Love & Peace » (le trailer est dispo… et me plaît bien)
    – « Shinjuku Swan » (le teaser est dispo… pas convaincu du tout)
    – Un autre drame sur Fukushima (aïe).

    Aucune info sur les deux autres.

    Sinon bien d’accord avec Megumi. D’ailleurs, il devrait la faire tourner plus souvent et se montrer plus prêteur.

    • Moui, Love & Peace me paraît plus tentant que Shinjuku swan. Et un autre drame sur Fukushima ne me pose pas de problème, surtout si ça peut briser un peu cette suite de films foretment caféïnés. Pour un téléfilm qui suit Minna ! Esper Dayo, on s’en fout un peu en fait, faudrait que quelqu’un le dise à Sono.
      Megumi a un rôle dans Love & Peace mais il sera sans doute bien insuffisant pour combler nos attentes. Megumi…
      null
      Tu nous manques.

  5. Et hop, un autre projet pour 2015 :

    http://asianwiki.com/The_Chasing_World_(Sion_Sono)

    Sinon, concernant la nouveauté avec Kokone Sasaki dont tu parles quelques posts plus haut… Je vois que Saori Hara figure au générique (mais sous son nouveau pseudonyme post-déprime).

    •  » (mais sous son nouveau pseudonyme post-déprime). »
      Quoi ! Faire donc une carrière dans le porno, puis devenir barmaid et se marier à un type de 24 ans plus âgé ne rendrait donc pas heureuse ? Alors ça !

  6. Un peu tout pareil. Au départ, j’ai tiré la tronche (alors que le rap, je dis pas non, plutôt client) avec la mise en place, toussa puis petit à petit on se laisse aller, entrainer, même si mollement. Au final, plutôt sympa comme drame lyrique aux allures shakespeariennes. Maintenant, j’ai aussi eu le sentiment que le film ne démarrait jamais vraiment, avec cet éternel sentiment d’être, durant les 3/4 du film coincé dans une première partie et pour bim ! débarquer au dénouement. Pas forcément envie de le revoir dans le futur.

    Sinon, sympa le jeu de jambe de Nana Seino (connaissais pas), pas que. Qui est son acolyte garçon manqué en mode kung fu ? Ils donnent bien les deux.

    Kokone Sasaki… damn. Et les autres… toutes les autres… y a pas à dire le Sono sait s’entourer.

    • Je ne sais plus qui est le garçon qui marque à la culotte Nana Seino. J’avais fait une recherche, rien d’exceptionnel dans la filmo je crois, peut-être même que c’est son premier film. Et effectivement, son duo avec Nana est assez sympatoche à l’écran. Pour le reste c’est un film que je reverrais bien mais clairement plus tard.

  7. Je viens de voir une interview croisee Go Nagai X Sion Sono sur E-tele, ca pourrait t’interesser… ils parlent notamment de Harenchi Gakuen sur lequel tu avais fait un article je crois. C’est rediffuse le 16 a minuit:

    http://www4.nhk.or.jp/switch-int/x/2015-07-15/31/12239/

  8. Pas d’article sur Hanrenchi Gakuen mais sur le mekuri, l’art de soulever les jupes des filles dans le but de voir apparaître certaine morceau d’étoffe.
    « E-tele » ? Là, j’ai clairement besoin que tu éclaires ma lanterne…

  9. translitteration (hasardeuse ?) de « Eテレ » 😉

    • Oui, j’ai vu ça. Mais je ne vois pas trop la combine pour (re)visionner les programmes.
      En ce moment j’explore les possibilités via une box android pour visionner des chaînes japonaises. S’il y avait la possibilité d’y intégrer d’une manière ou d’une autre les programmes de ton lien, ce serait bien cool.

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