Le miracle de la boîte rouge de Sion Sono

Red Box on Escher Street – エッシャー通りの赤いポスト (Sion Sono – 2020)

   Je viens de voir Red Post on Escher Street et euh… bon, par où commencer ? Peut-être par faire mes excuses. Pardon Sion d’avoir douté, d’avoir écrit ici et là sur ce site que depuis Tag tu n’étais plus que l’ombre de toi-même, que tu faisais de Sion Sono avec ce que cela supposait d’outrance et d’hystérie bref, que tes derniers films, comment dire… ? que c’était un peu de la merde quoi ! Et pardon aussi d’avoir pensé que tu étais fini, que plus rien ne pouvait sortir de bon de ta caméra.

   Pardon mille fois donc (on va peut abréger hein ! ça commence à bien faire) et merci, en cette période de morosité culturelle covidisée, de m’avoir permis cette délicieuse séance à domicile avec ce Red Post que personne n’a vu venir. On attendait sagement la sortie de Prisonners of the Ghostland, avec Nicolas Cage – film que je redoute toujours de voir tant Cage n’est pas vraiment un acteur que je vénère, il me ferait au contraire redouter le pire – et c’est alors qu’est venu s’immiscer Red Post, tourné apparemment avant Prisonners of the Ghostland.

   IMDB indique que le film est sorti la semaine dernière au Chili et une rapide recherche montre qu’il a été projeté au festival du cinéma nouveau de Montréal. A priori il n’est pas visible au Japon et n’a même pas d’affiche officielle, celle que l’on trouve semblant bien cheap pour cela. Ajoutons à cela un casting avec beaucoup d’inconnus, en particulier dans le trio féminin principal constitué de Morgan Maara (la fille sur l’affiche), Riku Kurokouchi et Sen Fujimaru. Enfin l’histoire : le rapide synopsis trouvé sur internet évoquait  un film-mise en abyme pour rendre hommage aux figurants, ces soldats à la fois visibles et invisibles sans lesquels il manquerait aux films un sérieux ingrédient pour être complets.

   Intrigué, j’ai donc visionné le film hier (me demandez pas comment, j’ai des sources sûres, c’est tout). Au bout de vingt minutes, j’étais mitigé, me demandant si je n’allais pas abandonner, le film faisant deux heures et demie tout de même. Mais je me suis accroché, ai fini par m’attacher à l’histoire, à cette galerie d’aspirantes actrices pour succomber sans réserve à la dernière demi-heure et, le générique de fin lancé, me dire que finalement, c’était peut-être là un des tout meilleurs Sion Sono vus depuis longtemps. Un Sion Sono en tout cas visionné après avoir lu l’excellent livre-interview que lui a consacré Constant Voisin. Du coup pas mal de choses sont entrées en résonnance avec certaines de ses paroles, notamment celles à l’encontre de la production japonaise, impactant souvent les choix du réalisateur, notamment au niveau du casting.

   Le plan nous montrant Morgan Maara à deux actrices stars est à ce sujet éloquent :

   Red Post, c’est un peu un bon gros doigt d’honneur à l’adresse de ce système, un désir de revenir en arrière à faire un cinéma punk explosif et surtout libre. Il y avait déjà cet aspect dans Why don’t you play in hell ? mais autant ce dernier m’avait très vite saoulé, autant Red Post m’a semblé plus équilibré dans son approche, moins hystérisant et finalement plus touchant. Et pourtant la gymnastique s’annonçait casse-gueule. Il est peut-être utile ici d’expliquer un peu plus l’histoire.

   Tout le long du film, Sono croise les histoires de jeunes femmes désireuses de jouer dans le prochain film d’un réalisateur, Tadashi Kobayashi, sorte d’alter ego de Sono. Pêle-mêle, on a un groupe de cinq artistes en yukata, un fan club de Kobayashi constitué lui aussi de cinq filles mais toutes de blanc vêtues et passablement azimutées, une jeune femme qui a passé toute une semaine à côté du cadavre de son père qui s’est suicidé, une autre qui veut devenir actrice pour réaliser le rêve de son mari défunt qui voulait par-dessus tout devenir acteur, une autre encore qui vient de perdre sa mère, enfin simplement un groupe de copines un peu désœuvrées.

   Des personnalités différentes donc. Avec des motivations différentes, un vécu différent et un talent différent. Durant la première moitié du film on va les voir prendre la décision de participer à une audition en mettant leur inscription dans la boîte postale rouge du titre, moment magique qui donne l’impression que le sort en est jeté et que peut-être une marche vers les paillettes et la célébrité est en marche. Puis arrivera la réponse positive et la participation à des bouts d’essai sous le regard de Kobayashi lui-même… et de sa muse, Katako (jouée par Morgan Maara). Elle était son actrice fétiche au début de sa carrière. Décédée depuis, elle lui apparaît un soir tel un ange à côté d’une boite postale et va participer au casting, lui donnant des conseils sur ce qu’elle estime être les meilleures actrices à recruter.

   Une grosse heure de passages d’auditions, on pourrait trouver cela indigeste et pourtant Sono, à qui on ne peut nier une capacité à dégotter et diriger des actrices dégageant quelque chose (j’ai personnellement très envie de revoir un jour Sen Fujimaru dans l’un de ses films), parvient sans mal à rendre le tout inventif et attrayant. Puis arrivent les magouilles pour mettre sur la touche les actrices choisies afin de les remplacer par d’antipathiques stars que Sono n’hésite pas à affubler de robe d’hôtesses et à faire passer pour des poufiasses qui n’ont obtenu leur rôle uniquement parce qu’elles ont couché avec la bonne personne. C’est le temps de la déception. D’abord pour celles qui n’ont pas été retenue ensuite pour celles qui l’ont été avant d’être remplacées par lesdites poufiasses. Et déception de Kobayashi lui-même, anéanti de voir qu’il n’est qu’un pantin, très loin de la liberté d’artiste qui était la sienne à ses débuts.

D’après vous laquelle a les meilleurs atouts pour être l’actrice principale ? Vous avez choisi ? Gagné !

   Mais tout n’est pas fini puisque toutes les jeunes femmes recalées s’aperçoivent d’une chose, qu’elles ont envie malgré tout de participer à l’aventure du tournage. Elles ne seront pas actrices mais juste figurantes, cela suffira à leur bonheur d’en être. Et là, je m’en voudrais de trop entrer dans les détails de la dernière demi-heure, sûrement un de ces moments de bravoure qui resteront dans la filmographie de Sono. Disons juste que cette demi-heure raconte un déraillement, mais un déraillement salvateur permettant un retour aux sources, celles du Tokyo GAGAGA, le group artiviste fondé par Sono dans les années 90, groupe constitué de gens ordinaires, de figurants dans la gigantesque société tokyoïte mais désireux de s’émanciper de leur nullité sociétale en essayant de secouer leurs voisins par le biais d’une approche tapageuse des arts.

   Red Poston Escher Street, c’est un peu un film hommage à ces figurants, petits soldats nécessaires (les tranches d’oignons qui rendent savoureux le hamburger, explique l’un d’eux) mais aussi êtres anodins vecteurs de rêve (on a droit à un moment à une citation d’Henri Michaux à ce sujet). Mais film hommage aussi aux écervelés poétiques qu’ont pu être Sono et ses membres du Tokyo GAGAGA. Après, pour ce qui est de savoir si cette poésie peut jaillir de nouveau, l’ultime scène du film, que je ne dévoilerai pas non plus, semble sans ambiguïté, encore plus à notre époque masquée (le titre du film de Kobayashi est d’ailleurs Masque).

   Bref, Red Post est une réussite et pourrait être vu comme une merveilleuse manière pour Sono de boucler la boucle, avec cette ultime scène. Malheureusement, ce ne sera pas le cas puisque la trogne de Nicolas Cage va bientôt hystériser dans un nouveau film. Décidément, il est dit que la filmographie de Sono sera jusqu’au bout aussi éprouvante que la plus périlleuse des montagnes russes.

8,5/10

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