Arakimentari (Travis Klose – 2004)

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Actualité oblige avec la belle exposition qui lui est consacrée au musée Guimet, évocation aujourd’hui du précieux documentaire de Travis Klose sur l’homme à l’iguane, l’homme au million de photos (chiffre donné à la louche, difficile d’imaginer le nombre de fois que le déclencheur a été utilisé) et aux mille modèles féminins (là aussi, le chiffre doit être sidérant) :

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Araki

Bien sûr, Araki c’est évidemment ces photos de shibari, cet art japonais du ficelage de femmes. Après, l’erreur souvent commise est de se limiter à cette imagerie un brin sulfureuse et souvent perçue comme de mauvais goût et dégradante, et de ne pas saisir que derrière cette pratique se cache un monstre assoiffé de photographie qui a constitué depuis plus de 50 ans un travail d’une grande prolixité (350 photobooks à son actif) et surtout d’une grande variété.

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Du coup, on aurait tort de s’arrêter sur la jaquette du documentaire (du moins celle de l’édition américaine) car le propos de Klose est justement de saisir l’homme Araki non pas dans sa pratique mais ses pratiques de la photographie, avec bien sûr un sort particulier réservé pour son rapport à la photo de nu. S’il existe d’autres docus, celui-ci est particulièrement réussi dans sa forme qui alterne brefs entretiens avec Araki avec des témoignages de  personnalités (Takeshi Kitano, Richard Kern, Daido Moriyama, Björk, etc) et des diaporamas parfois enlevés de photos illustrant telle ou telle thématique. L’ensemble crée une dynamique parfois électrisante et un effet de foisonnement absolument en phase avec le personnage Araki.

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Car c’est bien d’un personnage qu’il s’agit. Très loin du calme d’un Moriyama, l’homme apparaît comme un gnome maléfique, lubrique et joyeux doté d’une énergie inépuisable lorsqu’il s’agit de prendre des photos. Si l’on peut admirer ses photos dans un photobook ou une exposition, on se dit aussi en voyant le documentaire qu’assister à une de ses session de shooting doit être particulièrement impressionnant et peut constituer en soi une œuvre d’art. Tous les témoignages de ses modèles s’accordent à dire qu’être photographiée par Araki constitue en soi une performance (l’une d’elle affirme que c’est un peu comme un combat de catch). Virevoltant autour de son modèle, plaisantant, la tripotant sans façon pour avoir la pose souhaitée (petits pincements de tétons ici et là), rougissant, transpirant, Araki dégage une énergie qui magnétise, soumet totalement ses modèles. Le tout enveloppé par une bonne humeur communicative qui ôte à ces sessions toute impression de lourdeur mais qui, encore une fois, ne doivent pas lasser de méduser le spectateur par le ballet fou furieux organisé par cet étrange petit homme qui par son apparence détend son modèle, mais qui possède en plus ce je ne sais quoi qui lui en impose (dans un témoignage, Kitano affirme que ça ne fonctionnerait pas avec lui, trop habitué à être vu comme le rigolo Beat Takeshi).

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Surprenant aussi est cet inextinguible enthousiasme qui l’habite. Là aussi, un témoignage de Kitano est intéressant. Bien connu pour être pessimiste vis-à-vis de la qualité de son œuvre cinématographique, le réalisateur de Sonatine explique qu’une des forces d’Araki est de toujours se fondre dans son travail de façon optimiste et heureuse, sans le moindre doute. En effet, dans toutes les scènes du documentaire où l’on voit Araki regarder et commenter certaines de ses photos, c’est toujours en étant admiratif et élogieux. Le gus pourrait sembler un brin prétentieux et pourtant, il se dégage autre chose de ces scènes. Le besoin et l’extase de prendre des photos semblent être tels que cela contamine aussi le regard lorsqu’il s’agit de contempler le travail achevé. Surtout, comme prendre des photos chez Araki est associé à un besoin vital (cf. sa fameuse expression comparant le déclic de l’obturateur à un « battement de cœur ») et un refus d’avoir des sentiments négatifs comme la tristesse, prendre des photos permet d’effacer ce type d’affect. Dès lors on comprend bien que cette compulsivité ne embarrasse pas vraiment du doute lié à un regard critique. Le temps passe (encore plus dernièrement avec un Araki qui se fait vieux et connaît des déboires de santé), seules comptent la passion et la joie de prendre des photos pour garder une trace de l’existence tout en effaçant les tracas.

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Photographe fondamentalement optimiste donc, mais ne pas imaginer non plus une œuvre niaise faisant exclusivement l’éloge de la vie. Thanatos n’est jamais bien loin, et le documentaire abonde d’exemples de cet aspect indissociable de sa production. Certains modèles sont renversants de beautés, mais beaucoup d’autres sont dans la normalité et témoignent de l’impact du temps, comme cette femme au foyer désireuse de faire des photos de nu avec Araki pour commémorer sa quarantaine finissante. Il y a aussi, bien sûr, A sentimental Journey, son photobook d’un voyage avec sa femme Yoko, alors malade et devant mourir peu de temps après, mais aussi ces clichés arrêtés au moment du développement en plein cours d’émulsion et montrant des scènes évoquant des scènes saisies au moment d’une explosion nucléaire :

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D’une manière générale, il y a ce goût de la destruction au moment de la création d’images, illustrant ce besoin de se situer à la frontière entre vie (en particulier à travers l’érotisme) et la mort. Citons par exemple ces nus recouvert de peinture et même parfois de foutre (celui de l’artiste) :

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Intéressant d’apprendre que ce goût mêlé remonte à son enfance, alors que l’un de ses terrains de jeu était un cimétière à proximité de la maison familiale, cimetière qui jouxtait… Yoshiwara, le quartier des plaisirs. Depuis, Araki n’a cessé d’alterner le N&B, supposé incarner l’idée de mort, et la couleur, incarnant un retour de la vie.

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Photographe de rue, de nu, de shibari, de fleurs, de portraits en un mot photographe viscéral dont je suis prêt à parier qu’il se prendra en photo lorsque arrivera l’ultime séjour à l’hôpital (un photobook a déjà été réalisé lors d’un précédent séjour), Araki est une sorte de monstre fou, attachant et génial. C’est la principale qualité du documentaire de Klose d’avoir réussi à rende compte des facette du personnages, en plus d’avoir su ne pas se limiter aux photos de shibari. Vraiment un bon docu pour une approche vulgarisatrice et vivante du maître.

8/10

Le documentaire est visible ici et là sur youtube ou viméo, malheureusement soit sans sous-titres ou avec des sous-titres espagnols.

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12 Commentaires

  1. Dis-moi, Olrik, est-ce que tu crois que le shibari pourrait permettre de corder plus efficacement les raquettes de tennis ?

    • Excellente idée ! Je rêve tout à coup d’un happening dans lequel Araki corderait et photographierait en même temps la raquette de Nishikori. Peut-être est-ce là pour ce dernier la clé du succès pour remporter le Masters de Madrid. Nishikori profitant du Life Power d’Araki, le rêve ! Je m’en vais de suite lui faire la suggestion.

  2. Eur, prises dedans voulais-je écrire, mais j’ai crains l’équivoque 🙂

  3. En fait, « prise « , comme celle qui permet de mettre de l’électricité, comme celle que dégage Araki 🙂

    • OMG, tous ces jeux de mots, je vois que tu prends le tempo de ce site. Pour te récompenser, voici une belle image qui devrait te donner de doux rêves :
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      A quand aux J.O. une épreuve de shibari tennistique ?

  4. Pas mal ! Ce shibari est-il made by Araki ?

  5. J’espère que tu as prévu un petit séjour à la capitale d’ici septembre… J’ai vu ce week-end l’exposition Araki au musée Guimet et, bien évidemment, je te la recommande chaudement.

    Pour le coup j’ai longtemps limité l’oeuvre d’Araki aux femmes attachées, mais cette exposition met bien en valeur tous ses thèmes… Son amour pour sa femme bien sûr, mais aussi pour son chat que j’ai cru un instant immortel (vu qu’il apparaît sur ses photos pendant une vingtaine d’années) et, comme tu le dis dans un autre article, son attachement à la capitale.

    En bon amoureux de cette ville, cette exposition était un plaisir.

    • A priori pas d’expo Araki pour moi. Araki, je me contenterai de sentir sa présence dans les rues de Tokyo cet été.
      Pour la variété de son oeuvre, il y a les 20 tomes de la série « the works of Nobuyoshi Araki ». J’en possède 3/4, je poursuivrai ma collec’ prochainement en allant fouiner du côté de Jimbocho.

      • Je vais jouer les curieux… Depuis le temps que tu te rends au Japon, tu as fini par créer des liens (hum hum) avec des gens du coin en dehors de la préfecture de Miyazaki et de la famille ?

        • Ma foi, non. Au-delà de la famille (Miyazaki ou du côté de Takatsuki) et des amis de ma femme (à Fukuoka, Osaka ou Tokyo), pas vraiment de liens. Pas forcément simple avec l’emploi du temps lié à la vie familiale, aux activités pour les enfants. Et quand je me retrouve seul, j’avoue que la solitude ne me pèse pas et que je ne recherche pas forcément à créer des liens.

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