9 Souls (Toshiaki Toyoda – 2003)

9 souls

Je poursuis mon tour d’horizon des films de Toshiaki Toyoda avec 9 Souls, film de 2003 intercalé entre Blue Spring et Kuchu Teien.
Comme ces deux films et Pornostar, on y retrouve finalement le thème de la fuite, du désir de s’extraire d’un monde dans lequel les personnages sont insatisfaits, avec cependant une variante : ceux de 9 souls sont dans un entre deux mondes, une sorte de purgatoire duquel ils ne savent pas s’ils doivent y rester ou on contraire s’en extraire. Pas très clair hein ? Attendez, écoutez plutôt, je vais faire plus simple.

TROU

Oui, « trou », c’est le motif récurrent, quasi obsessionnel, qui ponctue le film et qui permet de faire une lecture assez simple. En fait , « 9 Souls » aurait pu s’intituler « 9 Holes » tant les neuf personnages apparaissent comme de fameux trous du culs.

De quoi, de quoi ? Tu nous répète ça pour voir ?

Ce sont des prisonniers et sont donc « au trou ». Échantillon assez varié de criminels puisque leurs frasques vont du vol au meurtre en passant par un don inné pour l’évasion (le personnage d’Hidemi Shiratori, joué par Mame Yamada). Neuf au départ, puis dix lorsqu’un nouveau venu, emprisonné pour avoir tué son père, les rejoint. Ça ne dure pas longtemps, un de ses compagnons de cellule, après avoir comparé leur cellule à un trou du cul (et après avoir filé la métaphore en associant ses locataires à des étrons), se met à être pris d’un véritable coup de folie, coup de folie qui lui vaudra d’être expulsé non sans avoir évoqué dans son délire un cache secrète à côté d’une école dans laquelle se trouve un trésor.

On revient à neuf donc, puis à zéro puisque l’intrusion d’une souris fait comprendre au roi de l’évasion qu’il y a sûrement quelque part un « trou » susceptible d’être utilisé pour préparer une évasion. Aussitôt dit, aussitôt fait, la cellule se vide illico de ses locataires. À noter que le fait que ce Houdini soit joué par Mame Yamada n’est pas dénué d’humour puisque Yamada est un nain connu au Japon pour être magicien :

A chacun son Garcimore.

Bref, pas d’évasion sophistiquée dans 9 Souls : ça se fait rapidos, « comme par magie », le temps d’une ellipse qui nous montrera les 9 protagonistes sortir d’un soupirail sous une flaque d’eau. A cet autre trou répondra un autre motif circulaire :

… la lune, autrefois inaccessible du fait de l’incarcération, dorénavant à portée de regard et annonciatrice de la liberté à venir. Mais le fait qu’il s’agisse de son reflet dans une flaque d’eau semble comme annoncer qu’il s’agira plus d’une liberté cloacale que d’une liberté permettant de se diriger vers un happy end.

Dès le début, cette cavale semble en fait promise à l’échec ne serait-ce parce que cette petite bande décide de rester groupée. Agglutinés dans un van rouge grotesque :

… nos neuf « héros » ne font pas grand-chose pour rendre leur cavale discrète, efficace. Vivant de rapines, de braquages foireux ou se tapant l’incruste chez un ancien détenu qui tente de refaire sa vie, ils semblent d’emblée tout faire pour se faire gauler. D’une certaine manière, il y a un peu de la mise en abyme dans cette manière de faire, de « fuite dans la fuite ». Ils ont quitté leur trou, mais se retrouve maintenant dans un autre, plus grand, plus complexe, à ciel ouvert et finalement plus dangereux. Il convient donc de le fuir et d’aller vers un ailleurs, un autre « trou » qui sera plus profitable.

Il y a toujours un moyen de s’évader d’une prison. Un homme a neuf trous. Une femme est bonne pour en avoir un de plus.

Paroles énigmatiques du nain Shiratori qui, conjuguées à l’inscription sur le van (« Lucky Hole »), sonnent comme une clé pour trouver le bonheur. De tous les personnages secondaires du film, les femmes sont les seules à être pleinement positives car totalement installées, sans aucunes arrière-pensées, aucune aigreur, dans leur vie quotidienne. Ancienne petite-amie, coiffeuse, strip-teaseuse ou serveuse, elles ont su « faire leur trou » ou sont sur le point de le faire, comme la fille de Torakichi, le leader de la bande :

Sont-elles heureuses ? C’est une autre question. Mais du moins n’y a-t-il pas cette tentation de l’auto-destruction que l’on remarque chez leurs homologues masculins. D’ailleurs, au-delà du simple 9 Souls, on peut remarquer cette dichotomie dans les autres films de Toyoda évoqués ici. Kuchu Teien avec Eriko en mère de famille qui s’accroche désespérément à son illusion de bonheur familial (bonheur qui s’affranchira à la fin de toutes ses avanies), Pornostar avec son héros qui a soir d’une destruction qui ne pourra que se retourner vers lui, mais aussi avec son héroïne skateuse qui, toute à ses rêves de bonheur simple, filera à la fin vers son univers urbain, attendant sûrement son heure.

Oui, les femmes sont avantagées dans l’univers de Toyoda. Elles ont ce dixième trou, ce « lucky hole » qui leur permet de traverser la vie sans trop d’affres, tandis que le neuvième trou des hommes, celui qu’ils ont au bout de leur engin, ne leur permet que de pisser :

Ou d’éjaculer dans le derrière d’un pauvre ovidé :

Bêêê…

Pas vraiment la gloire donc. Une solution ? Devenir une femme bien sûr ! Malheureusement, le résultat…

… ne sera pas à la hauteur des espérances. De jeunes quidams un brin moqueurs en prendront sévèrement pour leur matricule et un vendeur de vidéos pornos sera braqué dans la foulée.

Pierre angulaire du film : au milieu du film, alors que le groupe est sur le point d’imploser, un lieu miraculeux s’offre à leur vue, en plein milieu de campagne :

Une boite de strip-tease, le « Lucky Hole ».

Envie de voir la délicieuse Misaki Itô faire son numéro sur l’air de Chicha na toki kara de Maki Asakawa ? Entrez dans la matrice :

La jeune femme revient en fait de loin : elle est une ancienne patiente du nain Shiratori, ou plutôt de « Shiratori sensei », docteur dont on apprend le motif de l’incarcération : en maître de l’évasion, il a aidé ses patients dans la souffrance à réaliser l’évasion ultime en pratiquant l’euthanasie. On ne sait pas ce qui s’est réellement passé avec la strip-teaseuse, on comprend juste qu’il lui a sauvé la vie et qu’elle lui en est à jamais reconnaissante :

À travers le trou par lequel il l’observait en train de s’effeuiller, il appose sa main sur une cicatrice, vestige d’une opération chirurgicale salvatrice. Mais il y a aussi dans ce geste comme un retour aux origines. Quand les neuf hommes sortiront du Lucky Hole, ce sera calmement, à l’opposé de la course effrénée lors de leur sortie par le soupirail au début du film, comme prêts à affronter le monde pour essayer d’en trouver une porte de sortie acceptable.

Cela commencera pourtant plutôt mal puisque le fameux « trésor »  caché à proximité d’une école s’avère être insignifiant. Mais à la déception succède assez vite la contemplation :

Présence réconfortante du mont Fuji qui répond à la contemplation par Kaneko, au début du film, du symbole urbain de la  Tokyo Tower, juste avant de commettre un parricide.

Et à la contemplation la tentative d’insertion. Ichiro, l’obèse de la bande, sera l’un des premiers à quitter la bande pour essayer une vie de serveur dans un restaurant (les beaux yeux d’une serveuse ne sont pas étrangers à cette décision). Kamei voudra revoir son ancienne maîtresse, tout comme Saruwatari et Shishido. À chaque fois les retrouvailles avec le « Lucky Hole » se soldera comme un échec et il ne leur restera qu’une alternative : la mort. Et comme pour Pornostar, elle sera violente, faite d’ecchymoses, de plaies ou de trous laissés par des coups de couteau.

Le sort de trois autres personnages sera tout aussi tragique, quoique détaché cette fois-ci de tout contact avec une femme. La vie en cavalier seul n’est pas plus une échappatoire que la vie en couple. Quant à la vie de famille, elle sera aussi refusée au duo complémentaire du film, Torakichi, le père qui a tué son fils, et Kaneko, le fils qui a tué son père. L’un sera renié par sa fille sur le point de se marier, l’autre sera trahi par son frère devenu un homme d’affaires transpirant d’amoralité et dont les rapports avec les femmes se limitent à avoir la bouche de sa secrétaire au bout de son neuvième trou :

! SPOIL !

Kaneko ne sera pas tué. Mais il tuera sauvagement son frère qui arbore un visage soucieux du sort de Kaneko, mais qui ne cache par face aux caméras des journalistes à cracher son mépris pour lui.

Contre toute attente, le film ne se terminera pas totalement sur une mauvaise note car, comme pour Pornostar et Kuchu Teien, une porte de sortie est ménagée aux deux survivants. Torakichi sera sur les pas de la skateuse de Pornostar tandis que Kaneko, comme la mère de famille de Kuchu Teien qui ouvre à la fin une porte sur un bonheur à venir, utilisera un objet symbolique pour ouvrir un ailleurs que l’on espère salutaire. Et là aussi, Toshida ménage un effet d’écho à une image antérieure : à la Tokyo Tower du début :

… dont la forme semble constituer dans la tête de Kaneko le signal du parricide, répond une clé :

… clé  translucide trouvée dans le minable trésor évoqué plus haut. On ne sait pas quel « lucky hole » elle permet d’ouvrir, si la porte de sortie sera réelle ou imaginaire, positive ou négative (1), mais il y a au moins chez Kaneko une sorte de supériorité au héros maniaque des couteaux de Pornostar. Une solution, un objet ont été trouvés, et ils n’impliquent pas cette fois-ci l’enfoncer dans le corps d’une personne.

(1) Lorsqu’il se fait éjecter de sa cellule, le dixième détenu chante la chanson du générique de Doraemon. Tout un symbole : Doraemon est ce chat robot d’un fameux manga éponyme qui vient en aide à un petit garçon incapable de mener convenablement sa vie, en lui donnant notamment des objets futuristes censés l’aider, mais souvent utilisés de manière catastrophique.

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2 Commentaires

  1. By Jove ! Par accident, je viens de lire la première ligne du !Spoil!

    Je le trouve très bien, ce van… Tout comme je te trouve un Poildur (facile, je sais), se faire fellationner par sa secrétaire, c’est plutôt pas mal…

    Une chose est sûre, s’il y est question de Doraemon, me faut voir ce film…

    (C’est moi, où j’ai aperçu une voire deux inhabituelles fautes de frappe ?)

  2. Aïe! Très possible pour les fautes. Et tu es bien bon en les qualifiant « de frappe », la paresse dans dans laquelle je me trouvais au moment d’écrire l’article a plutôt mis en veille mon dico cérébral.

    Pour Doraemon, attention, la chanson est éructée juste durant 20 secondes par un détenu hystérique, je sais pas si ça vaut le coup…

    Quant à la fellation… en fait je crois que c’est trop commun, c’est ce qui m’a déçu. Par contre, si ce jeune homme d’affaires à casquette avait sodomisé le mouton sur son burlingue, là, je dis pas… Tiens, tout cela me fait penser que ça fait longtemps que je ne me suis pas maté un p’tit Hisayasu Satô.

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