A Bao a Qu est le premier film de Naoki Kato, et l’œuvre de fin d’études qu’il a présentée en 2007 au « Graduate School of Film and New Media », branche de l’université des beaux-arts de Tokyo consacrée à l’éclosion de nouveaux talents aussi bien dans le domaine de la réalisation que dans des spécialisations plus techniques. Les étudiants de cette école ont de la chance, puisque parmi les crèmes qui leur dispensent des cours, on remarque un certain Kiyoshi Kurosawa et Takeshi Kitano. Pour le reste, un coup d’œil sur la brochure de présentation vous convaincra qu’attention ! on n’est pas en présence d’une école pour branlotins d’étudiants préférant sécher les cours pour s’en jeter un ou passer un moment dans un love hotel cheap avec une Minami couche-toi-là. C’est du sérieux nom de Dieu ! On veut fabriquer du Kubrick, pas des culs de briques !

Manifestement, à voir ce A Bao a Qu, Naoki Kato n’est pas un rigolo. Spectateurs imperméables à un certain cinéma asiatique 100% lent et cérébral, vous pouvez d’ores et déjà passer votre chemin. Mais si les histoires borgésiennes vous plaisent, nul doute que vous en tirerez un certain intérêt. Et c’est finalement – à différents degrés – le lot de toutes ces œuvres recueillies dans cette édition triple DVD des œuvres de fin d’études de l’année 2007 :

« Ici vous allez découvrir l’avant-garde du cinéma mondial ». Dixit Kiyoshi Kurosawa sur la jaquette. Difficile de deviner ce que seront dans quelques années ces noms inconnus. Difficile aussi de cerner la portée de ces œuvres à la posture arty et pouvant parfois apparaître un brin prétentieuse.  Mais il y a quelque chose d’enrichissant à visionner ces œuvres. On va un peu à la pêche, on espère de ferrer le gros poisson, le réalisateur qui confirmera plus tard la bonne impression que son travail universitaire aura su distiller.

On espère que ce sera le cas de Naoki Kato avec cette histoire intéressante de Shinpei Hasegawa, écrivain plongé dans l’écriture de la suite d’un roman à succès dans lequel il relatait l’histoire vraie d’un homme ayant assassiné à la bate de baseball 9 personnes en plein centre de Tokyo. Dans cette séquelle, il invente au meurtrier le personnage de son jeune frère, Harumi, afin de mieux comprendre les pulsions de l’assassin.

Mais voilà : il appert qu’Harumi devient peu à peu son « A Bao a Qu ». Non, ce n’est pas du chinois, il s’agit du nom d’une créature fantastique que Borgès décrit dans son « livre des êtres imaginaires » :

Pour contempler le paysage le plus merveilleux du monde, il faut arriver au dernier étage de la Tour de la Victoire, à Chitor. Il y a là une terrasse circulaire qui permet de dominer tout l’horizon. Un escalier en colimaçon mène à la terrasse, mais seuls osent monter ceux qui ne croient pas à la fable, qui dit :

Dans l’escalier de la Tour de la Victoire, habite depuis le début du temps l’A Bao A Qou, sensible aux valeurs des âmes humaines. Il vit en état léthargique, sur la première marche, et jouit d’une vie consciente seulement quand quelqu’un monte l’escalier. La vibration de la personne qui s’approche lui infuse vie, et une lumière intérieure s’insinue en lui. En même temps, son corps et sa peau presque translucide commencent à se mouvoir. Quand quelqu’un monte l’escalier, l’A Bao A Qou se place presque sous les talons du visiteur et monte, en saisissant le bord des marches courbes et usées par les pieds des générations de pèlerins. A chaque marche sa couleur s’intensifie, sa forme se perfectionne et la lumière qu’il irradie est chaque fois plus brillante. La preuve de sa sensibilité réside dans le fait qu’il arrive à obtenir sa forme parfaite seulement à la dernière marche, quand celui qui monte est un être spirituellement évolué. Autrement, l’A Bao A Qou reste comme paralysé avant d’y arriver, son corps incomplet, sa couleur indéfinie et sa lumière vacillante. L’A Bao A Qou souffre quand il ne peut pas se former entièrement et sa plainte est une rumeur à peine perceptible, semblable au frôlement de la soie. Mais quand l’homme ou la femme qui le font revivre sont pleins de pureté, l’A Bao A Qou peut arriver à la dernière marche, complètement formé et scintiller d’une vive lumière bleue. Son retour à la vie est très bref, car, le pèlerin redescendant, l’A Bao A Qou roule et tombe jusqu’à la marche initiale, où, déjà éteint et semblable à une gravure aux vagues contours, il attend le prochain visiteur. Il est seulement possible de le bien voir quand il arrive à la moitié de l’escalier, où les prolongements de son corps, qui tels de petits bras l’aident à monter, se définissent avec clarté. Certains disent qu’il regarde avec tout son corps et qu’au coucher il rappelle la peau de la pêche.

Au cours des siècles, l’A Bao A Qou est arrivé une seule fois à la perfection.

Le capitaine Burton rapporte la légende de l’A Bao A Qou dans une des notes de sa version des Mille et Une Nuits.

Tout le long du film, on passe de Shinpei à Harumi. Dès les premières minutes en fait : Shinpei prend la direction d’un bar, ouvre la porte, puis la caméra passe dans le plan suivant à l’intérieur un jeune homme (que le spectateur ne sait pas à cet instant être Harumi) passant par la porte d’entrée… avant de montrer dans un autre plan, quelques secondes plus tard, Shinpei recevoir sa commande et discuter avec son agent littéraire.

Les scènes dans lesquelles apparaît Hiromi sont-elles réelles ou le fruit de l’imagination de Shinpei, du matin au soir en plein processus créatif ? le spectateur opte d’abord pour la dernière option. Puis, de scène en scène, le malaise s’installe, des personnages appartenant à l’univers d’Hiromi semblent envahir la réalité de Shimpei et inversement : quel est ce son qu’entend un jour ce dernier dans la rue, son qui évoque le bruit que ferait un appareil s’écrasant lourdement sur le bitume ? Quelques minutes plus tard, on a une réponse, mais sans être sûr que cela soit le même son : à quelques mètres de là, un poste de télévision est inexpliquablement tombé du ciel et a atterri… sur une poussette où se trouvait un charmant bambin. Et là, c’est Hiromi qui est cette fois-ci le témoin.

Malaise de ces deux récits qui s’interpénètrent, et malaise aussi de ce Tokyo à la fois envoûtant et aseptisé, mais d’où jaillit une violence qui n’a rien à envier de celle contenue dans les romans de l’écrivain. Shinpei l’avouera d’ailleurs lui-même à un instant : les pires choses ont tout autant voire plus de chances de se réaliser dans la vie que dans l’imagination. Et la réaction des passants, continuant leur route l’air de rien ou juste un peu curieux, alors qu’une personne vient de se faire massacrer par un fou couvert de sang et armé d’une batte de baseball, n’est pas la chose la moins choquante. C’est un Tokyo incertain dont on aurait bien du mal aussi à dire s’il est réel ou le fruit de l’imagination de l’écrivain.

Jusqu’au dernier quart d’heure, il manque une clé pour déterminer si cette violence est réelle ou fantasmée. Il faut noter ici que l’écrivain nous est peint comme quelqu’un dans sa bulle, tout entier plongé dans son roman., au grand dam de sa compagne qui aimerait bien s’immiscer davantage entre lui et son écran d’ordinateur (chose qu’elle fera au sens littéral). Et lorsqu’il quitte son appartement, c’est pour déambuler sans but dans les rues (tout comme Hiromi, qui confesse à son oncle qu’il a abandonné l’école et son petit boulot de livreur) afin de glander au baseball center (afin d’avoir une batte à la main pour muieux trouver l’inspiration ?) ou regarder la réalité à travers l’écran digital de son appareil photo.

D’une certaine manière, Shinpei fuit la réalité. Et il n’en va pas autrement d’Hiromi qui dort des heures entières du haut d’un bâtiment, les écouteurs sur les oreilles et revivant par flash des moments pénibles liés au souvenir de son frère. D’ailleurs, faut-il parler de simples flashs ? On peut là aussi en douter tant les visions de son frère ensanglanté semblent réelles, comme si ce dernier était finalement son propre A Bao a Qu.  Dans tous les cas, ce lien de parenté n’est pas sans l’inquiéter : puisque le même sang coule dans ses veines, ne risque-t-il pas lui non plus de sombrer dans la folie ? Deux scènes nous le montreront hanté par cette idée et tenté de fuir d’une manière radicale : l’une dans un centre de don de sang où il dira à l’infirmière qu’elle peut lui prendre tout son sang si elle le souhaite. L’autre dans un commissariat (après avoir été pris à voler le fameux roman de Shinpei dans une librairie) où il s’ouvrira les veines sous les yeux de son interrogateurs.

Fuir… pourtant, Shinpei ne fuira pas, totalement tétanisé, lorsqu’arrivera l’impensable : Hiromi, une tronçonneuse à la main, parti pour faire un carnage sur les pas de son frère, s’avancera vers lui en pleine rue, le dévisagera, avant de poursuivre sa tuerie qui ne suscitera guère d’émotion chez les passants. (1)

La conjonction de la réalité avec l’imaginaire correspond finalement au dernier stade de cette histoire de A bao A Qu. La créature, à suivre si bien les pas de son « visiteur » (Shinpei bien sûr), a atteint sa perfection et peut être vue de ce dernier… avant d’entreprendre sa chute (symbolisée par une auto-dénonciation au commissariat). (2)

Mais l’ultime scène (allez, je fais un effort, je n’en dis rien) offre une piste qui, sans annuler totalement la précédente, la rend tout de même moins sûre.

Pour conclure, je dirai ceci : si vous aimez le fantastique urbain et cérébral d’un Kiyoshi Kurosawa, il y a de fortes chances que vous aimiez A Bao A Qu. Et si les personnages aux multiples personnalités des films de Lynch vous captivent, ben, c’est la même chose : ce sera du tout bon.

Première œuvre visionnée de ce coffret, à mon sens premier nom digne d’attention. Naoki Kato, vous recevez votre diplôme mention très bien. MM. Kurosawa et Kitano sont fiers de vous (3).

« Et en plus le p’tit liche comme pas un ! »

De gauche à droite : Kiyoshi Kurosawa, Shinozaki Makoto et Naoki Kato. J’ignore qui est le monsieur tout à droite.

Le coffret est publié par l’école des beaux-arts de Tokyo (Tokyo National University of Fine Arts and Music) et comprend 3 DVD… tous sous-titrés en français !

(1) Utilisation intelligente des réactions des figurants. Il semblerait en effet que ces derniers n’en soient pas vraiment et qu’il s’agisse de badaux qui regardent intrigués le tournage d’un film. Cette absence d’émotion alors que se joue un terrible drame crée évidemment un contraste intéressant.

(2) celle de son frère est incarnée graphiquement par une scène au ralenti très Kurosawaïen (évidemment Kiyoshi, pas Akira) et qui évoque d’emblée au spectateur familier de son univers la fabuleuse scène de Kaïro dans laquelle on voit de face le fantôme femme s’approcher lentement de sa victime.

(3) Kato a depuis réalisé deux films (que je n’ai pas vus) : Konjaku Monogatari et Abraxas no matsuri.


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