Mon livre est celui d’un homme qui, à force de manquer de méthode (et ce n’est pas un parti pris : je cherche à être méthodique mais sans y parvenir), trouve tantôt mieux tantôt pire tout ce à quoi ses ambitions raisonnées auraient pu le conduire. Une médiocrité désordonnée, toute trouée de fenêtre, parcourue de courants d’air : on a des chances d’en guérir. Organisée, elle vous enferme.

Il y a des esprits organisés qui font leurs valises, traversent un pays ou y séjournent puis… « font le tour de la question ». Moi ce sont plutôt les questions qui m’entourent, m’encerclent, m’assiègent et je pare les coups comme je peux.

19 janvier 1964, Nicolas Bouvier, accompagné de sa femme Éliane et de son fils Thomas, s’embarque à Marseille sur un cargo, le Laos. Destination : Yokohama.

Deuxième voyage au Japon de Bouvier, l’écrivain voyageur a pour mission cette fois-ci de répondre à l’offre de Charles-Henri Favrod, composer un album dont il serait l’écrivain, le photographe et l’illustrateur. Mais plutôt que de faire un rapide aller-retour juste le temps de trouver la matière à un livre, Bouvier préfère prendre son temps, faire son nid au Japon pour deux années avant de rentrer à Genève. Durant cette période, il noircira – entre autres – les pages de carnets dans lesquels il consignera ses impressions de voyages mais aussi ses états d’âme d‘écrivain. Ce sont ces carnets que cette édition reprend intégralement, carnets qui n’avaient été que partiellement publiés dans les Chroniques Japonaises, chez Payot.

L’amateur de littérature de voyage qui aime à lire un récit rigoureux, foisonnant de détails, donnant l’impression de lui apporter comme sur un plateau un pays exotique à sa compréhension, cet amateur en sera sans nul doute pour ses frais en lisant ces Carnets. Car Bouvier ne cesse de le clamer : il est très loin de comprendre le Japon. Mais aux yeux de Bouvier, cette compréhension imparfaite a son avantage :

Si l’on comprenait tout, il est évident que l’on n’écrirait rien. On n’écrit pas sur : deux + deux = quatre. On écrit sur le malaise, sur les sentiments complexes qui naissent de : deux + deux = trois ou cinq.

Ainsi le voyageur écrit pour mesurer une distance qu’il ne connaît pas et n’a pas encore franchie. Si je comprenais parfaitement le Japon, je n’écrirais rien de ces lapalissades, j’emploierais mieux mon temps, je ferais – qui sait ? – du Robbe-Grillet en japonais.

L’incompréhension, ou la tentative de compréhension, comme moteur de la création littéraire. Cela n’est pas nouveau mais possède sous la plume de Bouvier une apparence fragmentée assez délectable. Ce carnet se feuillette comme une sorte d’herbier enchaînant des textes très courts (quelques lignes) avec des textes à peine plus longs (une poignée de pages). Tranches de vie, réflexions sur le sumo, visites de tel ou tel lieu, accouchement de son épouse, remarques sur la littérature japonaise, confessions des affres de l’écrivain, c’est un livre sans cesse en mouvement, jamais attaché à un thème en particulier. L’humeur de l’apprenti gaijin y est sans cesse changeante, tantôt heureuse tantôt dubitative, tantôt clairvoyante vis-à-vis de ce qu’elle observe, tantôt en bute à un mur :

Japon : pays sans serrures, voilà encore une belle niaiserie et un bon tour que nous joue le langage. Pas de serrure parce que les individus n’ont pas d’importance. Mais d’une autre manière, c’est tout le pays qui est fermé.

Reste que l’observation et la réflexion de Bouvier parviennent assez bien à forcer le coffre-fort. Sans être sur un pied d’égalité avec le fameux livre de Ruth Benedict (dont Bouvier vante d’ailleurs les mérites dans un chapitre), le Genevois arrive à faire sentir au lecteur beaucoup des particularités et des paradoxes dont est truffé l’esprit japonais. On sent parfois poindre un certain agacement, quelquefois de la lassitude, mais jamais le dédain de l’étranger qui se pose en juge. Quant à l’engouement, il est réel lui aussi mais reste mesuré tant il peut influer négativement sur la perception d’un pays :

L’engouement systématique ou le dénigrement systématique sont en voyage un grand écueil car le système est fixe et le voyage mobile. Le voyage – intérieur ou extérieur – n’a pas de sens s’il n’est pas justement un chambardement constant des attitudes que l’on avait au départ. Ou un ajustement. On ne voyage pas pour confirmer un système, mais pour en trouver un meilleur, auquel on fera bien d’ailleurs de ne pas adhérer trop longtemps.

Dans ces conditions, le ton est parfois un peu acide, surtout lorsque le masque impassible du Japonais tombe pour montrer un visage un peu laid : ici un marchand qui essaye de profiter de la supposée bêtise d’un gaijin pour lui fourguer de la camelote, là un lycéen qui use bassement de son savoir de karatéka pour rosser au-delà de la limite du supportable un ivrogne importun. Eh oui, il n’y a pas vraiment de temples et de cerisiers en fleurs dans ces Carnets, et encore moins de pimpantes geishas comme le laisse supposer la photographie sur la couverture. Les dames de compagnie, les « nice girls », sont

de solides servantes d’âge canonique, parfaitement correctes, qui ne se donnent qu’à bon escient et dont les aurifications d’ogresse feraient reculer les plus hardis.

Quant aux baignades dans la mer du Japon, elles sont l’occasion pour Bouvier d’en sortir le corps zébré de piqûres de méduses. Que ce soient les rétines ou le corps, vivre au Japon est pour Bouvier est une expérience qui ne laisse pas indemne. Artiste photographe, son corps, son esprit puis son écriture deviennent le révélateur de ses plaisirs comme de ses souffrances.

La scène avec les méduses a un quelque chose de symbolique, comme si les petites choses négatives au Japon allaient agir comme un révélateur, mettre en évidence chez Bouvier d’autres petites choses, elles aussi négatives. Et cet herbier de scènes de la vie quotidienne au Japon devient alors celui des scènes de la vie privée, avec son lot de tracas. Plus qu’un récit de voyage, ces Carnets du Japon se laissent lire comme les interrogations d’un homme sur lui-même, voire les souffrances d’un écrivain devant créer à partir d’une matière qui se dérobe sans cesse comme pour mieux l’attirer.

Paradoxe de ce pays qui fascine le voyageur tout en montrant ses verrues. Mais paradoxe aussi de cet écrivain qui essaye d’y survivre, qui vivote à coups de petits boulots et de débrouilles, qui devrait se sentir le besoin de regagner ses pénates suisses mais qui finit malgré tout par avouer qu’ « à la fin ça devenait agréable ». Pourquoi être rentré alors ? Tout simplement « pour faire l’amour » à sa femme, rentrée à Genève quatre mois plus tôt peu après l’accouchement de leur deuxième enfant.

Bouvier l’homme est à l’image de Bouvier l’écrivain : un être « parcouru de courants d’air », à la fois raisonné et instinctif. Le « je » est souvent décidé et clairvoyant, mais il peut aussi être rempli d’incertitudes, tout autant envers les autres qu’envers lui-même. Le vide et le plein possède ainsi d’étonnant passages dans lesquels Bouvier confie au lecteur combien l’écriture esquive ses tentatives pour la maîtriser. « Je sais bien maintenant qui est mon pire ennemi », « L’écrivain aime gauchement des idées qui ne le lui rendent guère », voilà deux exemple de ces affres qui répondent finalement à celles de sa femme en train d’accoucher. On en arrive finalement à se demander si ce Japon ne résonne pas comme une métaphore de l’écrivain Bouvier lui-même. Car lui aussi esquive, lui aussi ne se laisse pas approcher facilement. Et la tension de l’écrivain-voyageur pour essayer de capter aussi bien le pays que l’écriture n’est pas sans évoquer parfois celle d’un disciple en quête d’un « éveil ». Éveil dans sa compréhension de cet énigmatique pays, éveil vis-à-vis d’une écriture mais aussi éveil à la fin dans son intimité, dans ce qui lui procure le plus de bonheur : l’amour.

Sur ce dernier point, l’ultime chapitre ne manque pas d’ironie. Puisque c’est au moment où le voyageur semble enfin taillé pour habiter dans ce pays qui s’est jusqu’à présent refusé à lui, c’est à ce moment donc qu’il décide lui-même de se refuser, de s’esquiver pour retrouver la Suisse. Le tout avec cette petite insolence, ce titre renvoyant à ce que tout écrivain-voyageur se refuse d’écrire :

Carte postale

*********************

**************************

Heureux qui, comme Nicolas, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Avec tout de même un petit aménagement à cette formule dubellesque : Bouvier cédera à nouveau aux sirènes du Japon, le temps de quelques séjours. Certains amours ne s’oublient pas si facilement.

Nicolas Bouvier & Éliane, Tokyo 1997.

Du même tonneau (ou presque) :