Dans la galaxie des films qui composent le genre du roman porno, Secret Chronicles : She Beast Market réussit la performance d’être le moins érotique de tous. Pourtant, 3ème opus d’une trilogie consacré à la prostitution, rien ne le prédisposait à la clore de telle manière puisque le premier n’était autre que l’amusant Prostitution Market (1972, réalisé par Chusei Sone) et le second le plus sérieux Torture Hell (1973, réalisé par Noboru Tanaka), sérieux mais avec son lot de scènes érotiques à la photographie bien léchée (si l’on ose dire). Pour le dernier film, c’est une nouvelle fois Tanaka qui s’y colle mais cette fois-ci avec un changement radical de cap. Plus question de Tokyo/Edo, direction le quartier pauvre et contemporain d’Osaka. Mais surtout, finies les belles couleurs de la Nikkatsu et bienvenue à un noir&blanc sale et granuleux au possible. Oublié l’érotisme glamour, place à un érotisme de la moiteur qui, s’il s’avère fascinant, n’a rien pour éveiller une lueur de lubricité dans le regard du spectateur.

D’emblée, les premières images donnent le ton. Nous avons affaire à un quartier d’Osaka urbain, sauvage, pas vraiment folichon, dans lequel il n’y a rien à faire à part baiser. Et si le premier plan nous le montre à travers un grillage, c’est sans doute pour suggérer un enfermement des habitants dans ce quartier.

Puis, la caméra plonge vers un point situé en bas, à droite du cadre, pour nous montrer deux femmes en train de discuter.

Il s’agit de Tome et de sa mère. Le spectateur ne met pas longtemps à comprendre qu’il s’agit de deux prostituées. Agacée, la maman demande à sa fille pourquoi elle veut absolument changer de quartier pour se vendre alors qu’il y a suffisamment de clients pour toutes deux. Le ton est aigre, et la réponse de Tome est désinvolte, un peu rêveuse. Elle est jeune, son corps plaît donc davantage que celui de sa mère, elle peut donc faire ce qui lui plaît, à commencer par s’affranchir de sa mère.

A priori, Tome (interprétée par Meika Seri) est une jeune femme séduisante. Elle l’est certainement mais des plans, accentués pas l’éclairage et le noir et blanc,  nous montre aussi une peau boutonneuse, en opposition totales avec les peaux bien propres et bien maquillées de nombre d’héroïnes « nikkatsiennes ».

Au-delà du symbolisme de cette peau qui évoque une MST ou une souillure au sens large, ce plan souligne surtout le parti pris réaliste de Tanaka. Et ce n’est pas fini, loin s’en faut, She Beast Market peut en effet être vu comme une juxtaposition de scènes qui vont certes nous montrer la trajectoire incertaine de Tome, mais surtout nous plonger de façon quasi documentaire dans un Osaka peuplé uniquement de putes, de macs et de michetons.  Et cela débouche parfois sur un certain surréalisme, comme ce plan nous montrant des hommes en train de nettoyer dans un seau…

Des capotes usagées !

C’est que nous sommes dans un endroit où il y a surconsommation de sexe. Si Gainsbourg faisait des trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous, ici on bouche les trous, encore les trous, toujours les trous. C’est une sorte de besoin aussi naturel qu’obsessionnel. On baise comme on respire, ou plutôt, comme on transpire, car l’acte sexuel apparaît comme une sorte de rut sauvage dans lequel l’homme fait n’importe quoi et la femme écarte les cuisses et fait plus ou moins semblant. Pas de postures érotiques sophistiquées, de corps séduisants bien galbés, de plaisirs partagés, à la place on a droit à ça :

Tome se fait prendre sans façon devant son frère, attardé mental, en train de manger une glace. La jeune femme semble ici éprouver du plaisir mais il faut préciser que le sourire qu’elle affiche dans cette sont sans doute moins dues aux poussives performances de son amant que du beau billet qu’il lui a donné et qu’elle tient dans sa main durant tout l’acte.

Quelquefois, la caméra s’attarde au plus près des corps dénudés et on retrouve une certaine stylisation érotique propre à beaucoup de roman porno de la Nikkatsu. Mais très souvent, c’est semble-t-il plus pour insister sur la transpiration des peaux et les poils qui en sortent que pour suggérer l’érotisme à travers des formes arrondies.

La sudation semble être la marque de la jouissance. La partenaire éprouve-t-elle du plaisir ? Rien n’est moins sûr mais au moins la moiteur donne-t-elle l’illusion qu’il y a de l’excitation. Et si ça ne suffit pas, il y a toujours la possibilité de verser du saké ou de la bière bon marché sur le corps de la fille pour accentuer l’illusion de l’excitation :

Atroce.

Autre constante, déjà évoquée plus haut : le bouchage de trou, quel qu’il soit. Au lavage de dents rudimentaire pratiquée par les prostituées après une « consultation » :

… répondent ces doigts de clients excités à l’idée de fourailler la bouche de leur partenaire :

Quant aux bouteilles d’alcool, elle peuvent éventuellement servir à combler un autre trou.

Bref, transpirer, boucher un trou, voici l’acte sexuelle dans sa plus simple expression. Et dans sa systémisation. En fait, ce quartier d’Osaka apparaît comme une sorte d’endroit fantasmé où le faire, avec qui, quand, comment et où ne pose aucun problème. C’est une norme :

« Dans ce quartier, tout le monde doit se vendre ? demande une novice à Tome

-Oui, même si on veut pas. »

Et plus tard, Tome aura cette formule : « Je ne suis plus un être humain, je suis une poupée gonflable ». Matin, midi, soir et nuit, Tome est disponible pour n’importe qui n’importe où.

On ne saurait trop dire si on se trouve face à un monde déréglé ou au contraire parfaitement réglé. C’est un univers qui est dans sa propre logique. Qu’un maquereau dise qu’il s’est fait sertir une perle sur son pénis pour donner plus de plaisir à ses partenaires n’a rien de surprenant. Idem pour des lavages de capotes en pleine rue. Quant à rencontrer un beau jeune homme rafistolant sa poupée gonflable sur le trottoir, c’est tout-à-fait imaginable :

Et que dire de la relation avec Tome et Taneo, son frère déséquilibré ? Une première scène nous la montre plaisantant avec lui et offrant gaiment son vagin à léchouiller. Plus tard, elle lui donnera le sein et prendra l’initiative de le masturber puisqu’après tout, « [il est] un homme ». Le pauve Taneo est un malade mental, ce n’est pas de sa faute, et il a bien le droit à avoir un peu de plaisir comme tout le monde non ? Et puisque personne ne veut le faire, il est normal que ce soit la grande sœur, particulièrement amicale avec lui, qui s’y colle.

Pour un peu, on pourrait presque dire qu’il y a une logique de carnaval tant tout semble systématiquement inversé dans cet univers. Comme chez Rabelais (avec une bonne dose de glauque en plus), c’est le bas matériel qui prime avant tout et qu’une sœur branle son frère n’a rien de choquant.

Néanmoins, la mort n’est parfois jamais très loin. Ainsi entre Tame et sa mère, pour qui le torchon fait parfois plus que brûler :

Et le jeune homme à la poupée gonflable, qui soupire après sa petite amie devenue l’amante attitrée du maquereau à la perle sur le gland, vise tout simplement au meurtre collectif en piégeant sa poupée avec… du gaz !

Puis arrive cette scène qui nous montre la mère de Tome se faire lamentablement prendre dans une histoire de vol sur l’oreiller. On croit alors que le jeune femme, libérée de cette mère qui apparaît comme un double décati et jaloux  d’elle-même, va enfin parvenir à s’extraire de cet univers minable. Pour commencer, Tome commence par se donner à son frère en une scène presque touchante, qui tranche en tout cas avec la bestialité nauséeuse des autres coïts du film. C’est alors que le film, à la manière d’un Wakamatsu, bascule dans la couleur pour ce que le spectateur suppose être une renaissance.

Le soleil, puis un coq, l’animal qui au Japon incarne traditionnellement justement le soleil, apparaissent. Puis nous voyons les petites rues bien connues du quartier d’Osaka, rues qui en couleurs perdent tout de suite de leur rudesse. Le film à cet instant semble prendre un nouveau départ. Taneo, accompagné de son coq, décide de s’extraire de son quartier pour se perdre dans Osaka. Pour la première fois, on voit de la voiture :

Mais aussi de la ville japonaise de carte postale :

Il y a un peu de la quête baudelairienne dans le périple de Taneo. Il semble chercher son nid, l’endroit où il pourra s’envoler, fuir sa vie passée. De fait, les images nous le montre systématiquement dans des endroits plus ou moins élevés, traînant par le cou le pauvre volatile. À la fin, il se rend tout en haut de la fameuse tour du quartier de Shin-Sekai, la Tsuten-kaku (littéralement, la tour qui touche le ciel) :

Là, il y jette dans le vide l’oiseau qui, évidemment, après quelques battements d’ailes apeurés, se laisse suspendre dans le vide par le cou. Les gallinacés ne volent pas et Taneo n’a plus qu’une alternative : retourner chez lui. À défaut de s’envoler, il pourra y faire comme le volatile : se pendre.

« Où pensais-tu aller en allant toujours plus haut ? » lui demande sa sœur. Celle-ci a en tout cas bien compris qu’il lui est inutile de faire des châteaux en Espagne. « Ici c’est à mon image, c’est pour ça que je reste » confie-t-elle à un ami. Le film peut à niouveau basculer dans le noir et blanc et reprendre sa thématique d’un érotisme poisseux et assumé. Et de terminer par une fulgurante scène :

On y voit une Tome renversée demandant à un client d’insérer dans son vagin une cigarette et de l’allumer. « Tu sais, je suis dans la fleur de l’âge, profites-en, allume-moi ! ». Le renversement carnavalesque est total et apparaît finalement  comme le seul bonheur d’être de la jeune femme. Sur le dernier plan, on la voit tournoyer dans un terrain vague face à la Tsuten-Kaku. Toupie dérisoire, condamnée à tournoyer sur le sol crasseux de son quartier. Mais peu lui importe, et peu lui importe la promesse mensongère de cette tour au nom ronflant.  Elle vend ses fesse sur son territoire, son home, là est son bonheur.

Film sorti en DVD chez Geneon, sans sous-titres.

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