Tarachime (Naomi Kawase – 2006)

Dans la production de Naomi Kawase, il est des films qu’il peut être douloureux de se farcir : ses courts-métrages expérimentaux autobiographiques. On a parfois l’impression de visionner des rushs bancals d’une ado japonaise à qui l’on viendrait d’offrir une caméra super 8 et qui s’amuserait à filmer tout ce qui lui tombe sous la main (des fenêtres, des fleurs…) en partant du principe que de toute façon, qu’importe le cadrage, qu’importe ce qui est filmé, le super 8 donne d’emblée un côté arthouse qui pourra faire illusion auprès du jobard et qui, surtout, donnera à cette adolescente l’illusion d’avoir du talent.

Dans Tarachime (Naissance et Maternité), on n’échappe pas, une nouvelle fois, à ces pseudo-moments de poésie. C’est facile, très facile, on filme n’importe quoi, on ne cherche pas à avoir une image bien léchée, bien stable, on recouvre le tout de phrases « poétiques » ou de murmures chantonnés par la réalisatrice, et voilà, le tour est joué :

Mais ceci est contrebalancé cette fois-ci par le propos de Kawase qui, dès les premières images, en impose tout de suite au spectateur. Dans ce moyen métrage de 40 minutes, l’auteur de Shara se propose de faire le point sur la notion de maternité : la sienne puisqu’au moment du tournage elle est maman depuis peu, mais aussi celle de sa grand-mère. Deux facettes pour essayer de répondre à cette question : comment parvenir à être, à se sentir mère ? Il faut savoir ici que Naomi a été très tôt confiée à sa grand-mère par ses parents, se retrouvant à côté d’une maman qui n’était pas la sienne et qui ne l’a peut-être pas aimée comme telle. Ce « peut-être », c’est vraisemblablement Kawase qui se l’imagine et qui va chercher à creuser l’affection réelle ou non de sa mère par procuration.

Le film commence par nous montrer cette aïeule (90 ans) prendre un bain. Aucun détail de sa peau ne nous est épargné. La caméra de Kawase s’attarde sur un ventre flasque, puis monte vers des seins qui ont vécu. Kawase semble s’interroger sur ce corps étrange (et étranger ?) qui ne lui a pas donné la vie. Les tétons attirent particulièrement l’objectif, lien symbolique qui attacha charnellement la petite-fille à sa grand-mère : on apprendra en effet par cette dernière (avec un peu de fierté dans le ton) que la petite Naomie buvait goulument son lait.

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Mais est-ce suffisant pour se rassurer ? Non car il est un épisode qui reste encore au travers de la gorge de la réalisatrice. Lors de son adolescence, après la mort de son grand-père, sa grand-mère lui a en effet signifié, bien sûr en ne le pensant pas, que si elle voulait partir, elle le pouvait. On assiste stupéfaits, évidemment un peu mal à l’aise, à un véritable interrogatoire durant lequel une Naomi Kawase revancharde, encore ulcérée par ces paroles, somme sa grand-mère de s’expliquer. Cette dernière s’excuse, perd pied, commence à avoir les yeux brillants puis crie et se prend la tête à deux mains. Fin de la scène. Quelques instants plus tard, la caméra la surprend en chemise de nuit, souriante mais toujours émue, en train d’écrire une lettre d’excuse pour sa petite-fille. N’importe qui serait touché par cette pauvre petite vieille. Pas Kawase qui conserve encore une certaine dureté dans la voix.

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Ici, on se demande quel degré d’authenticité accorder à une autobiographie filmée. Dans quelle mesure les sentiments se détachent-ils du filmage et du résultat espéré par la réalisatrice ? Ne surjoue-t-elle pas ses sentiments pour obtenir quelque chose de très fort ? Ou parvient-elle à être sincère, naturelle ? Je n’ai pas la réponse. Et finalement, la mise en scène de soi fait partie de tout projet autobiographique, qu’elle soit littéraire on non. La différence est qu’ici il s’agit d’une mise en scène (de soi) simultanée à la mise en scène (celle de l’interview de la grand-mère), il n’y a pas ce regard distancié de l’adulte qui permet de jouer avec la marionnette du petit enfant qu’il a été. On n’en demeure pas moins saisi par cette tranche de vie sans doute semi-préparée. Passons.

La suite du film est plus apaisée. Kawase semble avoir tourné la page. Elle fête l’anniversaire de sa grand-mère et lui pose, sereinement cette fois-ci, des questions sur son enfance. Ce qui est beau dans ces moments, c’est qu’ils se font en présence du bébé de Kawase et au moment où la grand-mère doit se rendre à l’hôpital pour une tumeur cancéreuse sur le sein. On a en parallèle ce corps malade, desséché, qui n’a plus longtemps à vivre (la grand-mère de Kawase a d’ailleurs disparu durant le tournage), et celui de Kawase, bien portant, dont la poitrine est examinée chez l’échographe pour vérifier que tout va bien, qu’elle sera apte à nourrir le nouveau-né. On est bien sûr dans le lieu commun du cycle de la vie, mais les images brutes que Kawase choisit de montrer tout le long de son métrage lui confère une réelle force.

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On sent donc que la grand-mère n’est plus très loin de la mort, mais Kawase nous épargnera tout larmoiement à propos de sa disparition (l’image métonymique de sa tumeur suffit d’ailleurs à l’évoquer). Elle préfère insister sur cette image d’une mère retrouvée et sur ce passage de relais avec la naissance qu’elle s’apprête à donner. Dans une logique d’authenticité, de mise à nu totale de l’autobiographe, Kawase termine son métrage en apothéose, en filmant son propre accouchement :

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aComme souvent avec de telles images, on a beau se dire qu’il s’agit de l’acte le plus naturel du monde, on navigue entre un sentiment de stupéfaction et d’émerveillement. Ces quelques minutes font évidemment écho à la scène d’accouchement (jouée par Kawase mais cette fois-ci pour de faux) dans Shara. Dans les deux cas, c’est un accouchement à la japonaise, comprenez pas à l’hôpital mais chez soi, sans péridurale bien sûr et en compagnie d’une sage femme et des proches (pas seulement les parents, les amis proches aussi). C’est une scène d’une simplicité fulgurante, loin, très loin de ses besogneuses tentatives expérimentales, et qui donne au métrage une merveilleuse symétrie : au corps fripé et malade de l’aïeule barbotant (on a un peu cette impression) dans l’eau, semblant prêt à y disparaître, répond à la fin cet autre corps fripé, plein de vie et sortant quant à lui de l’eau du ventre maternel. La réalisatrice a donné la vie, a fait le point sur ses vieux démons, elle peut donc maintenant être mère. Une des dernières images nous la montre avec son enfant. Dans un coin de l’image on remarque la main de l’aïeule, vestige d’une vie, physiquement sur le point de disparaître, spirituellement à jamais présente.

Ce splendide témoignage, produit par Arte je crois, ne possède pas à ma connaissance d’édition DVD. Il faut donc se contenter (pour l’instant) de versions enregistrées à la télévision (Tarachime a déjà été diffusé sur Arte).

Quelques extraits ici

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9 Commentaires

  1. Je ne sais trop quoi penser.

    D’un côté cette oeuvre à l’air aussi bouleversante qu’intéressante, et de l’autre, j’ai toujours tendance à penser que Kawase est tordue, et le reflet de cette personnalité qu’elle donne à voir, ne m’inspire pas plus que ça.

    Faudrait se forcer.

    Clarence, Milgram’s patient

  2. J’en avais vu un bout il y a quelque temps (ma coloc le regardait, ayant loupé le début, je ne suis pas resté jusqu’à la fin, remettant le visionnage intégral à un plus tard qui n’est jamais venu), et l’impression que j’en avais eu est un peu la même que le commentaire de Clarence.

    Sinon chaque fois que je passe à la Fnac, il y a Mogari No Mori qui me fait de l’oeil.
    Tu conseilles ou non ?

    • Ma foi, cela dépend de tes habitudes de cinéphile. Si tu aimes les films asiatiques lents, contemplatifs et dans lesquels il ne se passe pas grand chose, alors pourquoi pas? Personnellement, c’est le genre de film que je goûte volontiers lorsque je suis disposé, reste que Mogari no Mori m’a moins intéressé que Shara, aussi bien dans ses thèmes que dans sa narration, trop minimaliste et étirée. Si tu ne connais pas Shara, je te le conseillerais plutôt (on le trouve en plus pour une misère). Sinon, à toi de voir pour Mogari no Mori.

  3. J’aime bien les films asiatiques contemplatifs lents… quand je suis pas trop crevé… 😉 Sinon c’est la sieste assurée.

    Bon, on verra, je pense que tôt ou tard je le regarderai, mais c’est pas une priorité.

  4. Bonjour,
    Dans votre analyse vous parlez de la mort de la grand-mère (adoptive) de Kawase durant le tournage. Mais n’est-elle pas morte beaucoup plus tard ? Il me semble me souvenir que Uno est morte juste avant le tournage de Still the water, donc en 2012. Ou alors parlez vous de sa grand-mère biologique ? merci

    • Oui, dans le film c’est bien Uno qui meurt… et c’est bien elle-même qui est morte avant Still the Water !
      En fait Tarachime est un cas de documentaire réaliste qui use aussi de la fiction. Le visage tuméfié de la grand-mère quand elle est à l’hôpital (en fait Uno était tombée et avait des fractures mais cela, Kawase se garde bien de l’indiquer)*, l’évocation de son cancer, la visite du cimetière de la réalisatrice avec son fils et surtout la scène d’accouchement, tout est fait pour rendre certain dans l’esprit du spectateur que la vieille dame est mort. Quand on connait les thèmes de la filmo de Kawase, il fallait bien changer un peu la réalité pour donner du poids, de la force au cycle de vie représenté à l’écran.

      * De mémoire, quand j’évoque la tumeur je crois que c’est à propos d’une scène où elle montre un endroit sur un de ses seins. Des petits détails dans ce vieil article mériteraient d’être clarifiés…

      • Merci de votre réponse. Dans le cadre de mes études cinématographiques j’étudie les documentaires de Naomi Kawase. C’est quelqu’un que je trouve passionnante. Malheureusement Naissance et Maternité est le seul que je n’ai pas pu voir. Pouvez vous m’éclairer sur le rapport mère-enfant de Uno-Naomi et Naomi-Mitsouki ? Est-il présent dans ce film ? Si oui, comment cela est montré esthétiquement parlant ? De plus, lorsque vous dites que Naomi se rend au cimetière avec son fils, ce n’est pas pour « le présenter » à son père adoptif ?
        Peut-être cela est trop vieux dans vos souvenirs et donc si vous ne pouvez pas répondre à mes questions ce n’est pas grave ! merci encore !

  5. Oui, j’avoue que c’est un peu vieux dans mon esprit. De mémoire, en dépit de cette scène pénible où Naomi malmène sa grand-mère (enfin sa grand-tante), il est évident qu’il y a un lien très fort entre les deux, avec une grand-mère qui insiste qu’elle aime sa fille adoptive. Pour la relation Naomi-Mitsuki, je n’ai pas l’impression qu’il y ait grand chose à en dire, c’est une relation mère-enfant affectueuse, normale.
    Pour le cimetière, je viens rapidement de vérifier, la caméra nous montre la tombe de la famille Kawase et on entend Mitsuki demander « où est mamie ? où est mamie ? » Comme la scène vient après celle de l’hôpital, c’est sans équivoque par rapport à la disparition d’Uno.
    Le mieux serait de vous procurer le film. On le trouve sur certains sites…
    Sinon un petit lien qui peut vous intéresser :
    http://www.filmstudies.ca/journal/pdf/cjfs18-1_wada-marciano-authenticity-digital-aesthetics-japan.pdf
    Bon courage !

    • Merci beaucoup !!! Je n’arrive pas à me procurer le film, donc si jamais vous tombez dessus je veux bien que vous me l’indiquiez ! Merci encore pour vos réponses et le lien ! Bonne continuation

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