La veuve nuageuse

Yumiko Eda et son mari Hiroshi se préparent à partir vivre aux Etats-Unis. Dans quelques mois, la jeune femme enceinte donnera naissance à leur premier enfant. Mais Hiroshi, renversé par une voiture, meurt subitement. Rongé par le remords, Shiro Mishima, le responsable de l’accident, décide de verser une pension à la jeune veuve et de maintenir le contact avec elle…

Nuages épars
Midaregumo (乱れ雲)
Mikio Naruse – 1967

Parmi les bonnes résolutions pour 2019, il y a celle d’explorer un peu plus la filmographie de Mikio Naruse. Car oui, à part Quand une femme monte l’escalier, vu il y a fort fort longtemps et dont j’ai tout oublié, je l’avoue à ma grande confusion, je n’ai rien vu de lui. Mais ce n’est pas grave, il y a toujours un certain plaisir à découvrir et ronger un os sur le tard et cet os, je suis bien décidé à en sucer la moelle. Bon, en ne pas non plus aller jusqu’à se mater ses 89 films réalisés de 1930 à 1967 mais s’en faire une dizaine serait déjà un bon début. Et pour cela, quoi de mieux que de profiter du beau coffret bluray sorti récemment chez Carlotta ? Très axé sur ses films en noir et blanc, le coffret propose tout de même de terminer sur une note en couleurs avec le dernier film du maître, Nuages épars. En Tohoscope et en couleurs, format imposé par les studios d’alors pour contrer la télévision, allez, ce n’était sans doute pas représentatif de l’esthétique du maître mais ça me donnait envie. Tout comme l’idée d’entrer dans sa filmographie par tout son dernier film. Cela peut être casse-gueule, on sait combien certains réalisateurs ont pu se viander lors de leur ultime film (on pense à Hitchcock par exemple), mais je n’avais pas peu car je comptais sur cette carte maîtresse :

Oui, je comptais sur la belle Yoko Tsukasa pour irradier de sa beauté les nombreuses scènes où elle allait apparaître, ne manquant pas ainsi de balayer tout éventuel sentiment d’ennui (en yukata, c’est encore mieux). Et puis, dans le rôle du responsable du fatal accident, on a aussi droit à Yuzo Kayama, alors gloire du surf rock au Japon, et moi, j’aime le surf rock.

Kazama chantera bien à un moment du film, mais cela juste pour contenter brièvement la curiosité de ses fans. Et la chanson ne sera en rien vagues, sable chaud et compagnie. Car il faut bien le dire, Nuages épars présente une histoire d’amour très douce-amère. Plus amère que douce d’ailleurs, mais en rien ennuyeux. Les « nuages épars » du titre, ce sont peut-être les différentes tuiles que les deux personnages rencontrent dans leur vie. Il y a d’abord la mort –accidentelle, Shiro Mishima n’ayant pu redresser sa voiture après qu’un pneu a éclaté – du mari de Yumiko. Haut fonctionnaire, ce dernier devait migrer avec sa famille à Washington. Là, il laisse définitivement au Japon une épouse qui doit en plus composer avec le malheur d’être enceinte de quelques mois. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, elle apprend que sa belle-famille lui reprend le nom de son mari, permettant ainsi de ne pas lui verser de pension. Là voilà donc obligée de vivoter de petits boulots en petits boulots sur Tokyo, avant de rejoindre son Hokkaido natal où elle se rend à l’auberge de sa belle-sœur pour y travailler.

Belle-soeur bien décidée d’ailleurs à servir d’entremetteuse pour essayer de remarier Yumiko en lui présentant des clients avec une bonne situation. Intile de dire que ces tentatives seront vaines.

De son côté, Mishima doit faire face lui aussi à des nuages. D’abord, savoir que l’on est responsable de la mort d’un homme marié et qui s’apprêtait à être père n’est pas réjouissant. Et comme il conduisait une voiture avec une call girl à l’intérieur (dans son entreprise il est chargé de s’occuper des sorties et des plaisirs des clients importants de son entreprise) et que cela fait désordre pour la réputation, son directeur l’oblige à quitter son poste et à être muté à Aomori, abandonnant au passage sa relation avec la fille du directeur.


Là-bas, il fait bien son travail mais ne peut s’empêcher de ruminer, de déprimer sur cet accident malheureux pour lequel il ressent un véritable remords. Bien que jugé non responsable de l’accident et absolument pas tenu de verser un dédommagement à la veuve de la victime, il décide de lui verser chaque mois une certaine somme, moyen de soulager un peu l’existence difficile de Yumiko, mais aussi de soulager sa conscience et peut-être… de maintenir un fil avec une personne intéressante. Pas facile car Yumiko lui voue d’emblée de la haine, lui demandant de lui rendre son mari, avant de simplement l’ignorer, refusant les sommes qu’il lui envoie.
C’est dire si ce n’est pas gagné pour Mishima tant toute conciliation semble impossible. Mais comme les nuages épars peuvent aussi être perçus comme les deux personnages du film, la donne va changer. Ballotés au gré de circonstances défavorables, les deux nuages vont tout à coup se rencontrer par hasard dans les parages d’Aomori. L’eau aura un peu passé sous les ponts, la rancœur de Yumiko laissant la place à la politesse puis à la sympathie puis à quelque chose qui commence fort à ressembler à de l’amour. La vie semble peu à peu reprendre ses droits et le spectateur assiste ravi au miracle de ces deux âmes en peine que tout devrait opposer mais qui finissent bien par s’embrasser en un baiser fougueux, très loin de toute retenue japonaise. A ce moment du film, les nuages ne sont plus épars mais peuvent-il rester ainsi longtemps ? Les amateurs de Naruse auront sûrement la réponse à la question.

Car on peut voir une troisième interprétations à ces nuages du titre : ils peuvent évoquer aussi le souvenir malheureux de l’accident du mari, souvenir qui peut faire irruption et assombrir tout à coup la vie des deux personnages. Cela peut venir d’une parole maladroite d’une vieille femme ou, comme à la fin du film, d’un… vous verrez bien.

Moi, comme je ne suis pas un connaisseur, je m’y suis laissé prendre. J’ai été absolument sous le charme des acteurs principaux, de la belle musique de Toru Takemitsu, de cette plongée en technicolor dans le Japon urbain des années 60 et dans le Hokkaido campagnard mais aussi dans cette confusion des sentiments s’exprimant parfois par un indice, un symbole, un geste ou la fugacité d’un regard. A ce titre j’ai particulièrement aimé la scène du parapluie. Alors qu’ils attendent la venue d’un bus sous la pluie, les deux personnages hésitent à aller s’abriter en attendant dans le hall d’un hôtel. Ils hésitent car deux personnes les observent et qu’un couple entre ensemble dans un hôtel en plein après-midi, tout de suite ça pourrait faire jaser. Ils restent donc à l’extérieur sous leur unique parapluie et pourtant, le spectateur le devine, ils crèvent d’envie d’aller à l’hôtel. Cette pluie qui tombe dru est comme le symbole d’un désir qui les submerge et qu’ils essayent tant bien que mal de contrer en se protégeant avec leu unique parapluie. Cela en vain car malgré leurs tentatives pour protéger l’autre de l’élément, ils finissent par être tout deux un peu mouillés, et le spectateur ne sera pas surpris d’assister quelques minutes plus tard à un premier fougueux baiser, prélude à un nouveau départ dans la vie, à moins que d’autres nuages ne viennent croiser leur chemin…
Premier film visionné de l’année, première joie cinéphile. Et sérieux point de départ à une exploration de la filmographie narusienne. Si comme moi vous êtes novice en la matière, vous pouvez vous essayer à ces Nuages épars. J’ai pu lire chez certains connaisseurs un peu cuistres que ce film, c’est bien sympa mais ce n’est pas non plus la quîîîntessence du maître. Tout de même, des films pour clore une œuvre, je souhaite à tous les réalisateurs d’en faire des comme cela. Et si l’on peut lâcher le mot de chef-d’œuvre, je frémis à la pensée de ce que je vais découvrir prochainement en m’attaquant à ses films en noir et blanc les plus connus.

9/10

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