La nuit américaine au pays des zombies

One Cut of The Dead
Kamera o tomeru na! (カメラを止めるな!)
Shinichiro Ueda – 2017

Dans un hangar désaffecté, une jeune femme au t-shirt ensanglanté brandit une hache en direction d’un jeune homme qu’elle connaît et qui avance inéluctablement vers elle. Elle est mal barrée car ce jeune homme est en fait devenu un zombie. Elle panique, le supplie de ne pas s’approcher davantage quand tout à coup un vigoureux « cutto ! » retentit : c’est le réalisateur du film qui intervient, quadragénaire barbu, sorte de Otto Preminger puissance dix, incapable de retenir sa colère envers son actrice qui à ses yeux a mal fait son boulot. Pensez, c’est juste la 42ème prise qu’il doit faire de la scène, il y a de quoi en effet être énervé ! Après une bonne bordée d’insultes hurlées au visage de la pauvrette et une mornifle balancée au passage à la frime du jeune acteur jouant le zombie, le tournage reprend mais pas pour longtemps : il se trouve en effet que de véritables zombies attaquent l’équipe de tournage ! Cela devient dès lors très vite panique à bord. Tout le monde crie, hurle, court dans tous les sens, perd peu à peu sa santé mentale avant de sombrer dans la folie furieuse pour essayer de sauver sa peau. Recette éprouvée du film de zombie qui au début a commencé à me faire bâiller d’ennui, avant que je réalise que tous les événements étaient filmés par un unique caméraman. En fait, le « one cut » du titre avait déjà commencé depuis dix minutes ! Du coup c’est passablement intrigué que j’ai suivi ce long plan séquence (au final 37 minutes quand même) tout de bruit, de fureur et de comédie grand-guignolesque, me demandant jusqu’où cette séquence, qui apparaît forcément virtuose techniquement, va aller. Puis arrive le générique de fin et…

commence la deuxième partie du film.

Ueda remet les compteurs à zéro, donnant à son film un deuxième niveau de lecture. On revient en arrière, à l’origine de ce projet de moyen métrage tourné en un seul plan séquence. On s’aperçoit que ce réalisateur forcené n’est pas qu’un personnage. Il est bel et bien le vrai réalisateur du film à qui des producteurs proposent un jour dans un bureau de faire ce film. Il n’a rien d’un monstre, c’est un homme paisible, timide et très poli. Et ce n’est pas là la seule des découvertes que l’on fait et qui pimente forcément le souvenir que l’on a de la séquence de 37 minutes. On apprend qu’un des personnages féminins était sa femme (ancienne actrice virée des plateaux mais qui a gardé une passion chevillée au corps du métier d’actrice), que l’acteur jouant le zombie au début du film est un ikemen insupportable, que le film devant être tourné en une seule prise doit aussi être retransmis en direct sur une chaîne (ça c’est du challenge !) et plein d’autres choses encore. Le spectateur se trouve embringué dans ce projet simple mais ambitieux, témoin externe qui admire l’enthousiasme et la fièvre créatrice qui se saisit de l’esprit de tous les participants au projet, du réalisateur aux techniciens en passant par les acteurs. J’ai pu lire ici et là que le film constituait une ode au cinéma indépendant, à la série B voire Z, série animée par une passion certaine et permettant de compenser le peu de moyens financiers. C’est en effet un peu cela qui en ressort, même si le film n’a alors pas encore livré tous ses atouts, gardant le meilleur pour la fin.

Ne quitte pas la salle avant 65 minutes, pigé ?

Car à la fin de cette deuxième partie, il est à peu près une heure cinq et il reste encore une bonne demi-heure. Comment l’occuper ? En faisant assister au tournage de la fameuse séquence de 37 minutes pardi ! mais cette fois-ci en nous mettant dans la peau d’un témoin mêlé aux techniciens présents sur le plateau. Après les aspects liés à la production du film, nous voilà donc embringués dans les conditions de tournage et… c’est absolument irrésistible ! On ne va pas trop déflorer toutes les surprises qui attendent alors le spectateur, surprises qui donnent à la fin une furieuse envie de remater le plan séquence du début du film et qui font penser à cette phrase Kubrick :

Réaliser un film, c’est comme écrire Guerre et Paix dans des auto-tamponneuses.

Des imprévus arrivent (et quels imprévus !) et il est impossible de reprendre la prise à zéro puisqu’il s’agit d’une retransmission en direct. Le mot d’ordre devient alors : improvisation. Oui, improviser, aller de l’avant, se sortir les doigts, utiliser toutes les ressources de son esprit pour trouver une solution qui ne va sûrement pas tomber du ciel. Cette dernière demi-heure possède des moments épiques qui m’ont bien souvent fait éclater de rire et qui m’ont aussi fait suivre le déroulé des événements sur mon écran de manière intense, un peu comme les techniciens en cabine suivant sur les leurs le déroulé du script qui n’en finit pas de partir en vrille.

One Cut of the Dead est à l’image de cette séquence de 37 minutes présentées comme une performance : simple et en même temps absolument brillant. Vous vous êtes toujours morfondu en essayant de mater La Nuit américaine de Truffaut ou tous ces films présentant des mises en abyme de tournages ? En dehors de la Nuit des Morts Vivants, vous vous êtes toujours emmerdé devant un film de zombie ? Regardez One Cut of the Dead, c’est sans doute l’antidote. En tout cas sûrement l’un des meilleurs films de 2017 et l’un des meilleurs hommages à ce que le cinéma peut avoir de plus artisanal.

8,5/10

PS : envie de voir le film ? Ça tombe bien, les droits ont été acquis par Les Films de Tokyo et devrait sortir prochainement sur nos écrans. Si vous ne pouvez pas attendre, on le trouve en DVD-Blu ray chez Third Window.

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