Otomo, chantre de l’adolescence (1/2)

katsuhiro otomo

Après la polémique (contestable car mal formulée IMHO) sur l’absence de dessinatrices pour le Grand Prix et celle (plus justifiée) sur le canular inventé par la sombre buse de radio Nova, j’entends dire ici et là que cette édition du festival d’Angoulême a été un beau ratage. Pour moi c’est tout le contraire et ce, en dépit du beau temps de merde qui n’a pas arrêté d’accompagner mes déambulations là-bas durant le W-E dernier. D’abord parce que Hermann a décroché le Grand Prix et ça, c’est une excellente nouvelle (l’auteur de Jeremiah avait déjà été évoqué ICI). Ensuite parc e que pour une fois, je ne me suis pas ennuyé à trainé dans les différentes expositions. Celle sur Morris, riche en planches originales, était un régal pour les yeux, tout comme celle consacrée à Hugo Pratt. Quant à celle rendant hommage à Otomo, les œuvres étaient parfois inégales mais subsistait dans l’ensemble un appréciable sentiment de créativité.

Enfin – le nom a été lâché deux lignes plus haut – il y avait Otomo. LE Otomo ! On a pourtant eu le temps de s’habituer à cette nouvelle depuis janvier 2015 : Otomo avait le Grand Prix et allait venir à Angoulême pour présider le festival ! Un an plus tard, pas de tremblement de terre, de tsunami, de crise cardiaque ou de refus de venir à la Bill Watterson, l’homme a bien posé les pieds sur notre sol pour aller rencontrer son public, avec à la clé une conférence pour parler de son œuvre, démarche qui, aux dires de l’organisateur, n’était jamais arrivée auparavant.

Pour le « vieux » fan de la (quasi) première heure que je suis, assister à une conférence était une évidence. Après m’être acharné une heure au téléphone pour réserver une place, je réussis à obtenir le sésame et n’avais plus qu’à compter les jours avant de voir de mes yeux une des idoles de mon adolescence. Avant de revenir sur cette conférence lors du prochain article, et comme ce site est parfois l’occasion d’évoquer des films, des œuvres, des personnalités à l’origine de mon goût pour le Japon, actionnons la machine à explorer le temps.

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C’était en décembre 1990. J’avais alors 14 ans et me trouvais dans la maison de la presse de mon quartier. A l’époque j’étais surtout un gros consommateur de BD franco-belge, virus refilé par mon père, virus dont je possède encore quelques germes en moi. Mais alors ado, je cherchais un type de BD un peu différent, plus exotique. Influencé par des potes, j’essayais de me mettre aux comics mais avec un plaisir assez maigre. Le style graphique, les histoires, les dialogues, rien ne m’enchantait vraiment (ça n’a pas vraiment changé). Bref, j’étais donc dans cette librairie et regardais mollement du côté des comics étalés sur un des présentoirs, lorsque mes yeux tombèrent sur ceci :

AKIRA 13

La couverture n’avait rien de spectaculaire (les fascicules américains de Viz Comics avaient un peu plus de gueule). Je saisis malgré tout l’exemplaire, et l’ouvris. J’exagèrerais en disant que ça a été un choc. Ç’a été en réalité plus subtile. Je le feuilletai, regardai attentivement quelques dessins, le reposai, puis retournai chez moi. Le lendemain au retour du collège, nouvelle halte à la librairie. Feuilletage à nouveau de quelques comics, du tome 13 de cette BD (le terme « manga » m’était alors inconnu), de ce « Akira ». Puis de nouveau retour à la maison sans rien acheter. Le lendemain le dynamisme des planches et ces cases truffées de lignes de vitesse avaient achevé de m’obséder : je retournai dard-dard et achetai enfin l’exemplaire que j’allais bientôt connaître par cœur à la case près.

J’avais pris le train en marche : c’était le tome 13, je ne savais rien de ce qui s’était passé avant et pourtant j’avais l’intime conviction que cette BD était un truc démentiel et fait pour moi. Petite ivresse de mettre la main sur un objet radical dans sa nouveauté, exotique et un brin confidentiel. Je parlais autour de moi d’Akira, personne ne connaissait ! Au passage je chambrai allégrement mes amis et leurs comics bien tristounets, et me mis à guetter chaque mois la parution de la suite d’Akira, tout en regrettant de ne pas avoir lu les précédents numéros. Précisons ici que le tome 13 se passe au moment du jeu du chat et de la souris entre le Colonel, Nezu et le trio Kay/Kaneda/Chiyoko. Pas de Tetsuo, d’Akira, pas même une certaine moto rouge. Et malgré cela le plaisir avait déjà été intense. Peut-être finalement était-ce une bonne chose que d’avoir découvert Akira ainsi. Une manière de préparer mon petit cœur à ce qui allait se passer quelques semaines plus tard.

Cette fois-ci dans une librairie du centre ville de Nantes, alors que je n’avais rien demandé à personne, je tombai brutalement sur cet objet :

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Je l’ouvris et… cela dépassa totalement mes attentes. C’était quoi cette moto rouge ? C’était qui ce Tetsuo ? Mais bordel de Dieu, c’était quoi enfin cette BD ? Ce curieux signe étalé sur la couverture, ce découpage, cette impression de vitesse, cette violence, j’étais sidéré. Je n’avais qu’une hâte : que mon père finisse son tour dans la librairie afin de pouvoir lire à la maison le précieux exemplaire.

Arrivé à la maison, je décortiquai le bouquin comme je ne l’avais sans doute jamais fait auparavant. Je voyais enfin le fameux Tetsuo :

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Je découvris la première mouture de Kay, avec sa coiffure yé-yé style :

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Kaneda était alors dans un centre pour mineurs et les relations profs/élèves étaient pour le moins viriles :

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Encore et toujours, cette moto rouge et surtout ces lignes de vitesse et ce découpage hyper dynamique :

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Enfin cette ultime case qui allait me mettre au supplice jusqu’à la sortie du tome 2 :

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La suite fut une réelle obsession. J’attendais avec impatience les tome 2, 3 et 4 afin de faire la jonction avec le numéro 13, tout en surveillant la parution en kiosque des fascicules. Démarche pas vraiment raisonnable car cela allait me gâcher un peu le plaisir de la découverte des tomes 5 et les suivants mais qu’importe. On sait combien la BD est un art souple et apte à procurer du plaisir lors d’innombrables relectures. Entre-temps un livre sortit chez Glénat :

Ce livre parlait d’Akira et je découvris que cette BD ne devait justement pas être appelée « BD » mais plutôt « manga ». Cet excellent ouvrage de Thierry Groensteen, riche en exemples d’autres œuvres d’artistes japonais, eut tôt fait de susciter en moi l’envie de tenir entre les mains d’autres « mangas » qui, autre découvertes, étaient à l’origine en N&B. Cela n’entama pas mon intérêt pour Akira qui paraissait alors avec la colorisation inégale de Steve Oliff. On reste souvent attaché aux éditions par lesquelles ont a découvert tel roman ou telle BD. Actuellement je relis Akira dans sa version couleur tout en sachant pertinemment que pour beaucoup de planches l’impact du N&B doit être bien plus fort. Le plaisir reste intact. Celui de se fondre dans un univers épique constitué de voyous, de grosses cylindrées, d’enfants mutants et de lignes de vitesse qui allaient rapidement me mener à un intérêt pour le Japon aussi mal maîtrisé et protéiforme (mais moins douloureux) que ceci :

Prochain article : conférence d’Otomo du 30/01/16.

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