Satan parle japonais

l'exorciste

Certains films ont le potentiel de vous donner une petite satisfaction particulière, celle de repérer un détail qui fait sens et que vous n’aviez jamais repéré auparavant. Ainsi l’Exorciste, revu il y a quelques jours dans sa version director’s cut (moi, la scène « de l’araignée », j’aime). On a beau le connaître par cœur, c’est toujours un plaisir particulier de retrouver le petite Reagan et le père Karras dans cette histoire fantastique terrifiante et malsaine encore aujourd’hui (vous en connaissez d’autres, des films où une gamine se poignarde le vagin avec un crucifix en criant « fuck me ! » ?).

La scène qui nous intéresse se passe justement après la deuxième rencontre entre les deux personnages, celle où Karras asperge Reagan avec une prétendue eau bénite (en réalité de l’eau du robinet). La réaction est immédiate, la fillette gémit, se contorsionne et se met à parler une langue que l’on a du mal à identifier. Karras enregistre le tout avec un magnétophone et, dans la scène suivante, se trouve dans un laboratoire audio pour écouter sa bande. Un technicien lui conseille alors de la passer à l’envers et, surprise ! Karras s’aperçoit que les sons incompréhensibles était de l’anglais inversé.

À ce stade du film, le rationalisme du père Karras commence à vaciller. On rappelle son scepticisme devant la certitude de la mère de Reagan quant à la possession de sa fille. Lui qui est le père psychiatre de son diocèse, difficile d’avaler une telle couleuvre alors que la gamine est tout simplement, selon lui, en proie à une sérieuse maladie mentale. Malgré tout il promet de parler de son cas avec ses supérieurs et de voir si un exorcisme serait possible, rappelant au passage qu’il lui faut tout de même des signes indiscutables, répertoriés par l’Eglise, notamment celui d’une maîtrise d’une langue étrangère alors que la victime est supposée ne pas la connaître.

Dans sa deuxième entrevue justement, Reagan lui glisse une phrase en latin et, alors que Karras la pousse à continuer dans cette langue, elle se met à glapir « la plume de ma tante »  (équivalent absurde dans l’apprentissage du français du « my taylor is rich ») avant d’éclater de rire.

Evidemment, comme pour cette phrase rien ne dit que Reagan n’ait pas entendu sa phrase en latin auparavant. Après, d’autres signes contribuent à faire vaciller les certitudes de Karras : la phrase prononcée par un mendiant rencontré au début du film et que lui seul  a entendu, ou encore le fait que Reagan évoque la mère de Karras comme si elle savait qu’elle était morte (éléments qui interviennent dès la première rencontre). Au moment d’écouter les bandes, on peut penser que le prêtre n’est plus très loin d’accepter l’impensable mais qu’il y a encore en lui une once de rationalisme, d’aveuglement par rapport à un fait que le spectateur a très vite accepté. C’est là qu’intervient le détail évoqué plus haut. Dès le début de cette scène dans le labo audio, on voit, au-dessus de Karras, une affiche avec un mot écrit en grosses lettres rouges et suivies d’un point d’exclamation :

l'exorciste 2

TASUKETE !

 Autant dire que le mot passe inaperçu quand on ne connait pas sa signification. Mais si l’on a quelques bribes de japonais (et ouais ! il y a bien un rapport avec ce site !), on sait peut-être que ce mot signifie « au secours ! ». « Au secours » !… s’il peut être naturel d’avoir des affiches écrites dans une langue étrangère dans un laboratoire de langue, pourquoi donc y placarder ce mot ? Pour le spectateur japonophile et qui, comme Karras, résisterait encore avant d’accepter une explication surnaturelle, le doute devient très difficile à maintenir : Ce « tasukete » qui semble hurler sur le mur, sonne alors comme un appel au secours de Reagan qui, possédée par le diable et disposant de pouvoirs surnaturels, maîtrise tout-à-coup une langue étrangère et a pu, à distance, le mettre à proximité du père Karras (comme la profanation de la statue de la Vierge a pu être commise au début du film). Celui-ci ne le verra pas, manière de signifier comme je l’ai dit une ultime résistance, un ultime aveuglement face à l’impensable. Cela ne durera pas : quelques minutes plus tard il sera appellé par Sharon, l’assistante de la mère de Reagan, pour constater un curieux phénomène sur le ventre de Reagan :

l'exorciste 3

Deux minutes après la scène du labo, le spectateur finit par avoir la traduction de ce « tasukete ! » écrit en lettres de sang.  A la manière d’un Dany Torrance qui doit lui aussi dans Shining faire face au Diable et s’esprimer par un mot a priori incompréhensible (le fameux « redrum »), Reagan McNeil choisit la langue de Tanizaki pour essayer d’entrer en contact avec le père Karras. Pourquoi en japonais plutôt qu’une autre langue ? Hum ! M’est avis que Satan doit être un fin connaisseur d’ero guro

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